Mo­ha­med Ali

Les com­bats d’une lé­gende

L'Obs - - La Une - SERGE RAFFY

Comment un ga­min du Ken­tu­cky, né dans un quar­tier noir de Louis­ville, fils d’une femme de mé­nage et d’un ven­deur de gra­vures re­li­gieuses, a-t-il pu ac­cé­der au sta­tut d’icône pla­né­taire? Il fut, pour tous, le plus grand boxeur de tous les temps. Mais pas seule­ment. Ja­mais avant, ni après lui, per­sonne n’a in­car­né avec au­tant d’évi­dence le ma­riage du sport et de la po­li­tique. Un per­son­nage his­to­rique? Cas­sius Clay, alias Mo­ha­med Ali, au dé­but des an­nées 1960, a bé­né­fi­cié du sou­tien ca­pi­tal d’un coach peu or­di­naire: Tel­star 1. Le pre­mier sa­tel­lite de té­lé­com­mu­ni­ca­tions US de l’His­toire à re­trans­mettre des évé­ne­ments en mon­dio­vi­sion. Tel­star 1 a fait du jeune sur­doué Cas­sius la pre­mière des stars té­lé pla­né­taires. Le ga­min avait quelques atouts dans sa manche: la rage des pa­rias, des poings d’acier et un jeu de jambes de dan­seur de cla­quettes. Il était Mi­chael Jack­son dans un corps de bû­che­ron. Il était le pa­pillon et l’abeille, tour­ni­co­tant au­tour de ses ad­ver­saires avec une lé­gè­re­té de guêpe puis plan­tant son dard fou­droyant sur sa vic­time à la vi­tesse d’un Spit­fire. Il co­gnait la tête pour mieux frap­per les es­prits. Cha­cun de ses com­bats était une lettre ou­verte aux dam­nés de la terre, un poing le­vé contre toutes les in­jus­tices. Son re­fus de por­ter les armes contre le Viêt-minh ? Sa conver­sion à l’is­lam sun­nite? Un pied de nez aux bonnes ma­nières de l’Amé­rique tra­di­tion­nelle. Il était l’agent pro­vo­ca­teur de toutes les mi­sères du monde. Au cours des com­bats, il fan­fa­ron­nait et mo­quait ses ad­ver­saires avec l’ar­ro­gance d’un pe­tit caïd, jus­qu’à in­sul­ter leurs fa­milles. Cha­cune des pe­sées d’avant-match, quand il ten­tait de dé­sta­bi­li­ser les bull­do­zers qu’il af­fron­tait, était un show à l’in­ten­si­té in­éga­lée jus­qu’à au­jourd’hui. Il était le dra­ma­turge de lui-même. Un ac­teur re­belle, jouant « la Fu­reur de vivre » à coups d’up­per­cuts. Il avait in­té­gré les codes de la té­lé­vi­sion avant tous les autres, fai­sant de sa vie une sé­rie vio­lente, pleine de fu­reur et de pro­vo­ca­tions. Et puis le met­teur en scène gé­nial, le sty­liste su­blime, en fin de car­rière, s’est trans­for­mé en bête de cirque, mul­ti­pliant les shows dou­teux, comme ce com­bat im­pro­bable au Ja­pon, en 1976, contre un cham­pion de catch nip­pon. Est-ce à cette époque que les pre­miers symp­tômes de la ma­la­die de Par­kin­son se sont ma­ni­fes­tés? L’homme qui avait fait trem­bler tant de poids lourds, voire le monde en­tier, était, signe du des­tin, frap­pé par ce mal mys­té­rieux, qui a fi­ni par l’em­por­ter. A la fin de sa vie, Mo­ha­med Ali s’était conver­ti au sou­fisme et es­ti­mait n’avoir qu’un homme au-des­sus de lui, un boxeur ra­té: Nel­son Man­de­la.

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