L’ONU a be­soin d’un vrai lea­der

L'Obs - - Chronique -

Cher­chez bien sur la pho­to de fa­mille de la Conférence de Pa­ris sur le Proche-Orient, vous re­con­naî­trez peut-être Ban Ki­moon. Pas si sûr, car, à quelques mois de la fin de son se­cond man­dat de cinq ans à la tête des Na­tions unies, le di­plo­mate sud-co­réen reste un illustre in­con­nu du grand pu­blic, une fi­gure cen­trale et néan­moins trans­pa­rente de la vie in­ter­na­tio­nale. L’heb­do­ma­daire bri­tan­nique « The Eco­no­mist » le qua­li­fiait ré­cem­ment de « pire se­cré­taire gé­né­ral » de l’his­toire de l’or­ga­ni­sa­tion née en 1945 sur les dé­combres de la Se­conde Guerre mon­diale.

C’est sans doute ex­ces­sif (sou­ve­nez-vous de Kurt Wald­heim…), et sur­tout im­mé­ri­té pour un homme jus­te­ment choi­si il y a dix ans parce qu’il ne ris­quait pas de faire trop d’ombre aux grandes puis­sances, les cinq membres per­ma­nents du Con­seil de Sé­cu­ri­té. Mais le fait est que son bi­lan est maigre, par­ti­cu­liè­re­ment à une époque où les ten­sions montent, en Afrique cen­trale et orien­tale, au Proche et au Moyen-Orient, ou en­core en Asie, au­tour de la mer de Chine mé­ri­dio­nale. Dans tous ces conflits, l’ONU peine à exis­ter, quand elle n’est pas sim­ple­ment igno­rée ou ba­fouée par les pro­ta­go­nistes.

A l’heure où le pro­ces­sus de sé­lec­tion du suc­ces­seur de Ban Ki-moon est lan­cé, peu­têtre est-ce le mo­ment de s’in­ter­ro­ger sur le rôle et la per­son­na­li­té du se­cré­taire gé­né­ral, et sur la place de l’ONU dans un monde mul­ti­po­laire qui tourne mal? La pro­cé­dure, si peu trans­pa­rente, est entre les mains des cinq dé­ten­teurs his­to­riques du droit de ve­to – Chine, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Rus­sie –, qui fi­nissent gé­né­ra­le­ment par s’en­tendre sur le plus pe­tit dé­no­mi­na­teur com­mun. Au­cun d’entre eux n’a en­vie de voir un se­cré­taire gé­né­ral de l’ONU sus­cep­tible de s’op­po­ser à lui, ou même, plus mo­des­te­ment, d’avoir une au­to­no­mie de pen­sée et d’ac­tion.

Une cam­pagne de la so­cié­té ci­vile in­ter­na­tio­nale, bap­ti­sée « 1 for 7 bil­lion » (un homme ou une femme pour re­pré­sen­ter 7 mil­liards d’êtres hu­mains), pro­pose de chan­ger les règles de re­cru­te­ment du se­cré­taire gé­né­ral. Elle sou­haite y ajou­ter la voix des ci­toyens du monde, pour per­mettre un choix fon­dé sur le mé­rite plu­tôt que sur les ar­riè­re­pen­sées di­plo­ma­tiques des grandes chan­cel­le­ries, et sug­gère un man­dat unique de sept ans au lieu de deux man­dats de cinq ans. Mais ces pro­po­si­tions, ou celles des « El­ders » (les An­ciens), un groupe d’ex-di­ri­geants po­li­tiques dont fait par­tie le pré­dé­ces­seur de Ban Ki-moon, le Gha­néen Ko­fi An­nan, sont pour le mo­ment à ran­ger au rayon des uto­pies. Le monde est en­traî­né vers de nou­velles « guerres froides », aux confins de l’Eu­rope ou dans les mers chaudes d’Asie, et les grandes puis­sances ne veulent pas voir se ré­duire leurs pré­ro­ga­tives. L’heure n’est vrai­ment pas au « gou­ver­ne­ment mon­dial », pas même aux idéaux fon­da­teurs des Na­tions unies qui, il est vrai, n’ont vé­ri­ta­ble­ment exis­té que quelques mois, comme me le di­sait un jour l’un de ses pre­miers di­plo­mates, le Bri­tan­nique Brian Ur­qu­hart.

L’ab­sur­di­té des ro­ta­tions géo­gra­phiques fait que ce se­rait cette fois au tour de l’Eu­rope de l’Est de four­nir le se­cré­taire gé­né­ral, qui se­rait pour la pre­mière fois une femme. Mais le monde a be­soin, et mé­rite beau­coup mieux qu’une sé­lec­tion par quo­tas pour ac­com­mo­der les an­ti­pa­thies de cinq grands pays. La France s’ho­no­re­rait de cas­ser ce consen­sus né­faste, et de pro­po­ser un autre pro­ces­sus, ou­vert et ci­toyen. Mais là en­core cette idée est uto­pique : la France, comme les autres, pense que son in­té­rêt exige un se­cré­taire gé­né­ral qui ne fasse pas de vagues et qu’on re­con­naisse à peine sur les pho­tos de fa­mille. Le monde ne s’en por­te­ra pour­tant pas mieux.

Le pro­ces­sus de sé­lec­tion du suc­ces­seur de Ban Ki-moon est lan­cé, peut-être est-ce le mo­ment de s’in­ter­ro­ger sur le rôle du se­cré­taire gé­né­ral?

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