Le Qué­bec sans peine

La jour­na­liste Em­ma­nuelle Wal­ter*, ex-col­la­bo­ra­trice de “l’Obs”, vit et tra­vaille au Qué­bec de­puis cinq ans. Elle nous coache !

L'Obs - - Grands Formats - (*) Au­teur de « Soeurs volées. En­quête sur un fé­mi­ni­cide au Ca­na­da », Edi­tions Lux.

AMon­tréal, on parle d’in­va­sion fran­çaise : le nombre de mi­grants fran­çais – en­vi­ron 4 000 par an – a plus que dou­blé ces dix der­nières an­nées. Mais le Qué­bec n’est ni un 102e dé­par­te­ment, ni un 21e ar­ron­dis­se­ment, ni un ter­ri­toire d’outre-mer ! Terre sin­gu­lière, dis­tincte, unique, la pro­vince a un pe­tit peu à voir avec la France, et beau­coup avec l’Amé­rique du Nord. La langue com­mune crée une fa­mi­lia­ri­té trom­peuse qui sus­cite bien des mal­en­ten­dus. Comment at­ter­rir en dou­ceur, et en toute hu­mi­li­té ? Conseils avi­sés d’im­mi­grés de fraîche ou de longue date.

OU­BLIER VOS COM­PLEXES DE FRAN­ÇAIS !

Notre eth­no­cen­trisme fran­co-fran­çais est pro­pre­ment ahurissant. Il faut s’écou­ter par­ler pen­dant les pre­miers mois d’une im­mi­gra­tion pour en prendre conscience : nous sommes ob­sé­dés par les per­for­mances et contre-per­for­mances de l’Hexa­gone. Comme le Qué­bec a une re­la­tion com­plexe et com­plexée avec la France, cet achar­ne­ment à com­pa­rer passe mal, et c’est mau­vais pour l’hy­giène men­tale. « Tout est tel­le­ment dif­fé­rent que la com­pa­rai­son est vaine, ob­serve Sa­rah, qui tra­vaille dans la com­mu­ni­ca­tion, cinq ans de vie mont­réa­laise au comp­teur. A un mo­ment, il faut dé­pla­cer son centre de gra­vi­té et s’in­té­res­ser plu­tôt, si on veut être per­ti­nent dans les dis­cus­sions, à ce qui se passe à To­ron­to, Seat­tle ou Van­cou­ver. » Pour ve­nir à bout de son fran­co­cen­trisme, Na­tha­lie, co­mé­dienne, tom­bée en amour avec un Qué­bé­cois, a choi­si de ne pas fré­quen­ter de Fran­çais, ou presque. Ra­di­cal, et ef­fi­cace.

ADOPTER L’AC­CENT

Les ques­tions lin­guis­tiques sont au coeur de la vie po­li­tique et so­ciale qué­bé­coise. Le com­bat pour le main­tien de la fran­co­pho­nie est constant, agi­té, par­fois sain, par­fois cris­pé. Il ne s’agit pas ici de pré­ser­ver un fran­çais pui­sé di­rec­te­ment sur les bancs de Nor­male-Sup, mais une langue unique, pé­trie de vieilles tour­nures fran­çaises, de joual (le par­ler po­pu­laire de Mon­tréal), de struc­tures de phrases cal­quées sur l’an­glais, avec un rap­port dé­com­plexé à la gram­maire. « Je conseille aux néo-ar­ri­vants fran­çais d’ou­vrir grand leurs oreilles, de ran­ger leur mé­pris pour l’ac­cent au pla­card, de com­prendre les dif­fé­rents re­gistres (la langue par­lée est très dif­fé­rente de la langue écrite) et d’adopter avec jouis­sance le maxi­mum d’ex­pres­sions qué­bé­coises », sug­gère Sa­rah. Ajou­tons qu’à Mon­tréal le bi­lin­guisme et le tri­lin­guisme sont mon­naie cou­rante. Quand on dé­barque de France avec un an­glais ni­veau troi­sième et un es­pa­gnol grand dé­bu­tant, il convient d’être in­dul­gent avec le par­ti­cipe pas­sé d’un in­ter­lo­cu­teur qui maî­trise très bien le fran­çais, l’an­glais et le por­tu­gais du Bré­sil.

S’OU­VRIR À LA DI­VER­SI­TÉ

« Quand Achille est ren­tré de l’école en ra­con­tant que la rem­pla­çante était voi­lée, je me suis dit : “Tiens, il y a quelque chose de vrai­ment dif­fé­rent, ici” », ra­conte Ju­dith, au Qué­bec de­puis six ans, et qui tra­vaille dans le mi­lieu as­so­cia­tif. A mi-che­min du mul­ti­cul­tu­ra­lisme à la ca­na­dienne et de la laï­ci­té à la fran­çaise, le Qué­bec est à la re­cherche, par­fois tour­men­tée, de son mo­dèle d’in­té­gra­tion. En at­ten­dant, on n’y est moins arc-bou­té qu’en France sur les ques­tions d’ap­par­te­nances cultu­relle et re­li­gieuse. Force est de consta­ter que ce cô­té dé­ten­du fonc­tionne en grande par­tie, d’au­tant que le contexte éco­no­mique et so­cial s’y prête; au Qué­bec, le par­ti po­li­tique le plus fa­vo­rable à l’im­mi­gra­tion est ce­lui de la droite li­bé­rale, sou­cieux de four­nir de la main-d’oeuvre aux en­tre­prises. La rem­pla­çante por­tait un fou­lard, et alors ? « Et alors, rien », ri­gole Ju­dith. Les ac­crocs au vivre-en­semble sont ré­glés au cas par cas, en fonc­tion de ce qu’on ap­pelle ici « les ac­com­mo­de­ments rai­son­nables », ba­li­sés par la Com­mis­sion des Droits de la Per­sonne.

NE PAS S’ÉTER­NI­SER AU BOU­LOT

Cé­line, édi­trice, bour­reau de tra­vail, était au Qué­bec de­puis quelques mois et res­tait scot­chée à son or­di­na­teur après 17 heures. « Un soir, mon pa­tron est ar­ri­vé dans le bureau et m’a lan­cé, as­sez fer­me­ment : “Cé­line, rentre chez toi, la jour­née est ter­mi­née!” Je me suis re­trou­vée dans mon sa­lon, vers 18 heures, à boire un cho­co­lat chaud en re­gar­dant tom­ber les flo­cons de neige. Du ja­mais-vu ! » Cette ré­vo­lu­tion-là est clai­re­ment la plus douce à ac­com­plir. Les Qué­bé­cois sont des adeptes de l’épa­nouis­se­ment fa­mi­lial et spor­tif ; même les di­ri­geants (on pense ici au di­rec­teur d’un stu­dio in­ter­ac­tif, au pa­tron d’une ONG en­vi­ron­ne­men­tale) se font un de­voir de cueillir les en­fants à la gar­de­rie ou à l’école dès 16h30. On s’en­traîne au « gym » ou on court sur « la Mon­tagne » (le mont Royal, à Mon­tréal) ou dans « les Plaines » (les plaines d’Abra­ham, à Qué­bec), on dîne plus tôt, on se couche plus tôt. Qu’on se ras­sure : on fait la fête, quand même.

AR­RÊ­TER DE GUEULER !

Pour les jeunes en­tre­pre­neurs fran­çais, c’est une ré­vé­la­tion : au Qué­bec, il n’est pas pro­duc­tif de pous­ser une gueu­lante contre un em­ployé dont le tra­vail laisse à dé­si­rer. On pré­fère pra­ti­quer le « ren­for­ce­ment po­si­tif ». Syl­vain, qui a mon­té à Mon­tréal une start-up de jeux vi­déo, té­moigne : « Tu ne peux pas for­ma­li­ser un re­proche de ma­nière abrupte. Il faut ré­flé­chir à l’avance à la ma­nière dont tu vas le ver­ba­li­ser. Si­non, l’em­ployé claque la porte et va voir ailleurs, et je sais de quoi je parle. C’est à l’op­po­sé du ma­na­ge­ment san­guin de Mar­seille, d’où je viens ! Moi, j’y ai trou­vé beau­coup d’apai­se­ment. » Les en­fants qué­bé­cois sont éle­vés se­lon le même prin­cipe : en dou­ceur. Pré­ci­sons qu’au Qué­bec on ne se coupe pas la pa­role dans les réunions… Un hé­ri­tage, dit-on, de la culture amé­rin­dienne.

ÉVI­TER LE SE­COND DE­GRÉ

Ce n’est pas in­ter­dit, évi­dem­ment, heu­reu­se­ment. Mais on a re­cours à ces fon­da­men­taux de la culture fran­çaise avec mo­dé­ra­tion. « Ta­cler gra­tui­te­ment un col­lègue, comme ça, à froid, pour ri­go­ler, ça ne passe pas trop. Le deuxième de­gré n’est pas tou­jours com­pris. En re­vanche, on se lâche dans cer­taines cir­cons­tances, avec des amis proches. Il ar­rive aus­si que le cô­té “grande gueule” soit re­cher­ché! L’as­so­cia­tion de pa­rents de l’école de mon fils m’a même re­cru­tée ex­pli­ci­te­ment pour cette rai­son, pour dire un cer­tain nombre de vé­ri­tés à la di­rec­tion », ra­conte Sa­rah. Les mi­lieux in­tel­lec­tuels qué­bé­cois re­grettent que la « culture du dé­bat » ne soit pas suf­fi­sam­ment dé­ve­lop­pée.

MATER LE MA­CHO !

Le fé­mi­nisme, au Qué­bec, n’est pas une op­tion. In­croya­ble­ment vi­vace, il est re­ven­di­qué à la fois par la droite et la gauche, par les pé­dé­gères, les uni­ver­si­taires, les femmes po­li­tiques, et prend mille vi­sages se­lon qu’il est ex­pri­mé par des mi­li­tantes mains­tream, ra­di­cales, ou entre les deux. L’ana­lyse « gen­rée » des re­la­tions de tra­vail, de couple, des pro­jets de loi, des émis­sions de té­lé… est très ré­pan­due. L’une des der­nières ba­tailles ran­gées entre le Par­ti li­bé­ral et le Par­ti qué­bé­cois (sou­ve­rai­niste, ten­dance so­ciale-dé­mo­crate) concer­nait la dis­cri­mi­na­tion sexiste que le pre­mier, au pou­voir, est ac­cu­sé de mettre en oeuvre à tra­vers sa po­li­tique d’aus­té­ri­té (coupes dans les bud­gets des­ti­nés aux fa­milles et aux or­ga­ni­sa­tions de femmes). On com­pren­dra que, dans ce contexte, les « blagues lourdes hé­té­ros » ne font pas flo­rès. Ni, au pas­sage, le ra­cisme an­ti-LGBT. Dans les écoles, les en­fants ré­digent des pan­neaux contre la dis­cri­mi­na­tion à l’égard des trans­genres…

AC­CEP­TER L’HI­VER AVEC GRATITUDE…

D’au­tant qu’il fait beau, sur­tout par –25 °C ! Comment sur­vivre à l’hi­ver qué­bé­cois? En en pro­fi­tant. On peut pra­ti­quer son ski de fond et son pa­tin à glace dans les parcs, et les pre­mières sta­tions de ski al­pin sont à une heure de route. On ne ca­che­ra pas que cer­tains hi­vers sont plus dou­lou­reux que d’autres, et que ran­ger sa dou­doune in­forme après cinq mois de neige et de glace fait par­tie des plai­sirs de la vie. Les chan­ge­ments cli­ma­tiques ap­portent un sou­la­ge­ment re­la­tif aux fri­leux. L’hi­ver 2015-2016 a presque dé­çu par sa mo­dé­ra­tion…

Le quar­tier Ou­tre­mont, à Mon­tréal, pri­sé par la bour­geoi­sie fran­co­phone.

En plein hi­ver, les - 20 ° C ne dé­cou­ragent pas les jog­geurs.

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