Comment ten­ter sa chance

Dé­jà 150 000 Fran­çais vivent au Ca­na­da. Mais leur nombre ne cesse de croître. Comment pro­fi­ter du pro­gramme va­can­ces­tra­vail, dé­cro­cher un per­mis de ré­sident ou re­joindre un cam­pus uni­ver­si­taire ?

L'Obs - - Grands Formats - MA­RIE-LAURE JOSSELIN

LES BONS FILONS DE L’UNI­VER­SI­TÉ

Faire par­tie des 10 000 étudiants qui fré­quentent les uni­ver­si­tés ca­na­diennes est l’abou­tis­se­ment d’un par­cours d’obs­tacles ad­mi­nis­tra­tif. Quel que soit l’éta­blis­se­ment où vous sou­hai­tez étu­dier, un per­mis d’études est obli­ga­toire. La de­mande se fait en ligne sur le site du mi­nis­tère ca­na­dien de l’Im­mi­gra­tion et de la Ci­toyen­ne­té ou par voie pos­tale. Son coût : 100 eu­ros. Mais avant, il faut choi­sir l’éta­blis­se­ment d’ac­cueil afin qu’il vous dé­livre une lettre d’ac­cep­ta­tion, condi­tion sine qua non pour le per­mis. L’uni­ver­si­té de To­ron­to, l’uni­ver­si­té de Co­lom­bie-Bri­tan­nique à Van­cou­ver, l’uni­ver­si­té McGill à Mon­tréal sont par­mi les cin­quante meilleures uni­ver­si­tés au monde.

Pour être ac­cep­tée, Anne Cas­te­las, 28 ans, de Pa­ris, a dû faire « beau­coup de pa­pe­rasse ». Elle a choi­si l’uni­ver­si­té du Qué­bec à Mon­tréal pour son mas­ter en mu­séo­lo­gie, com­men­cé en 2013 : « Il y avait beau­coup de do­cu­ments à rem­plir et faire tam­pon­ner, j’ai cou­ru par­tout dans Pa­ris puis en­voyé ma de­mande par cour­riel. » Chaque uni­ver­si­té a ses exi­gences, il faut donc vé­ri­fier di­rec­te­ment. Si vous ne par­lez pas an­glais, mi­sez sur une uni­ver­si­té fran­co­phone, elles se trouvent es­sen­tiel­le­ment au Qué­bec. Il fau­dra alors ob­te­nir le cer­ti­fi­cat d’ac­cep­ta­tion du Qué­bec, dé­li­vré par le mi­nis­tère de l’Im­mi­gra­tion.

Fi­na­le­ment, l’épreuve la plus an­gois­sante pour Anne a été de réus­sir à ras­sem­bler plus de 8 000 eu­ros, « un an de sur­vie sur place ». Le Ca­na­da exige en ef­fet l’équi­valent d’une an­née de sub­sis­tance, et ce même si, comme Anne, les étudiants peuvent tra­vailler sur et hors cam­pus, sans per­mis de tra­vail et sous cer­taines condi­tions.

Com­bien coûtent les études ? Là en­core, tout dé­pend du pro­gramme. Au Qué­bec, jus­qu’à l’au­tomne 2015, les étudiants fran­çais bé­né­fi­ciaient d’un ac­cord leur per­met­tant de payer le même prix que les étudiants qué­bé­cois. Mais la donne a chan­gé, les frais ont tri­plé, et ils paient dé­sor­mais comme les autres Ca­na­diens ( jus­qu’à 4 700 eu­ros par an­née). C’est tou­te­fois bien

in­fé­rieur à ce que paient les autres étudiants étran­gers. « A mon ar­ri­vée, ce­la a été toute une sé­rie d’adap­ta­tions, in­dique Anne. Mé­tho­do­lo­gie, amis qué­bé­cois, men­ta­li­tés… » Axel, étu­diant à l’Ecole des Sciences de la Ges­tion de l’uni­ver­si­té du Qué­bec à Mon­tréal, pré­cise que la re­la­tion avec les en­sei­gnants est plus di­recte : « Ils sont beau­coup plus ac­ces­sibles ! » Anne vient de rendre son mé­moire de maî­trise. Elle a de­man­dé un vi­sa post­di­plôme pour pou­voir en­trer sur le mar­ché du tra­vail.

CHERCHE EM­PLOYÉS TRÈS QUA­LI­FIÉS

Vous pou­vez de­man­der un per­mis de tra­vail (coût : 100 eu­ros) ou la ré­si­dence per­ma­nente (à par­tir de 340 eu­ros). Pour vous ai­der à sa­voir si vous êtes ad­mis­sible, le gou­ver­ne­ment a mis sur pied un ou­til en ligne qui vous in­dique vos chances. Ne pre­nez pas for­cé­ment le ré­sul­tat pour ac­quis, la ré­ponse n’est pas of­fi­cielle, et de nom­breux can­di­dats dé­cla­rés non ad­mis­sibles lors du test sont dé­sor­mais ré­si­dents per­ma­nents. Le gou­ver­ne­ment va éva­luer vos di­plômes, vos com­pé­tences pro­fes­sion­nelles, vos ac­quis, votre santé… et dé­ter­mi­ner s’il a be­soin de vous! Avant de faire vos dé­marches, vé­ri­fiez si vous êtes dans un sec­teur por­teur et si votre pro­fes­sion n’est pas ré­gle­men­tée, comme les mé­tiers d’ar­chi­tecte, d’in­gé­nieur ou de phar­ma­cien. En­vi­ron 20% des em­plois au Ca­na­da sont ré­gle­men­tés. Au Qué­bec, une « en­tente d’ar­ran­ge­ments de re­con­nais­sance mu­tuelle » existe avec la France de­puis 2008. Elle couvre 81 pro­fes­sions et mé­tiers, mais par­fois c’est du cas par cas. Comme pour les études, il faut ob­te­nir le cer­ti­fi­cat d’ac­cep­ta­tion du Qué­bec pour y tra­vailler.

Les fi­lières qui re­crutent ? L’aé­ro­nau­tique, le pé­trole et le gaz, le conte­nu nu­mé­rique, les tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion, les sciences de la vie, l’agroa­li­men­taire, la fi­nance… « Le Ca­na­da cherche sur­tout des em­ployés qua­li­fiés. Ce n’est pas de main-d’oeuvre qu’on a be­soin, mais de per­sonnes spé­cia­li­sées en au­to­ma­ti­sa­tion, en sta­tis­tiques, en ro­bo­tique, des in­gé­nieurs… » énu­mère Pe­dro An­tunes, éco­no­miste en chef ad­joint du Con­fe­rence Board, un or­ga­nisme qui ana­lyse les ten­dances éco­no­miques. Si le Qué­bec est tra­di­tion­nel­le­ment la terre d’ac­cueil des Fran­çais, l’Ouest ca­na­dien at­tire. Le nombre d’ins­crits au consu­lat fran­çais de Van­cou­ver a pro­gres­sé de 10% chaque an­née de­puis 2011. Dans cette ville, le sec­teur de la tech­no­lo­gie est en hausse. La pro­vince de l’Al­ber­ta a, elle, at­ti­ré de nom­breux ex­pa­triés dans le sec­teur pé­tro­lier et ga­zier, mais cer­tains sont re­par­tis à cause de la crise qui le frappe. Le Qué­bec de­meure la des­ti­na­tion pri­vi­lé­giée, entre 3 000 et 4 000 Fran­çais s’y ins­tallent comme ré­si­dents per­ma­nents chaque an­née – un chiffre qui ne prend pas en compte les étudiants ni ceux qui ont un per­mis tem­po­raire ou un per­mis va­cances-tra­vail. Si vous êtes dans les do­maines du nu­mé­rique et des jeux vi­déo, vous n’au­rez pas de dif­fi­cul­tés à y trou­ver un em­ploi : Ubi­soft et de nom­breuses com­pa­gnies sont ins­tal­lées à Mon­tréal, et les pe­tites an­nonces re­gorgent d’offres. Dans la com­mu­ni­ca­tion et l’évé­ne­men­tiel, les dé­bou­chés sont moindres. « On n’at­tend pas les Fran­çais ! » aver­tit la di­rec­trice gé­né­rale de la Chambre de Com­merce et d’In­dus­trie fran­çaise au Ca­na­da, Vé­ro­nique Loi­seau. En re­vanche, « c’est re­la­ti­ve­ment fa­cile de s’im­plan­ter. Mais at­ten­tion, ce n’est pas non plus l’el­do­ra­do comme on le pré­tend ! Et il ne faut pas se trom­per: les Qué­bé­cois sont des Nord-Amé­ri­cains qui parlent fran­çais, pas des Fran­çais en Amé­rique. Tout est très pra­ti­co-pra­tique ici. L’at­ti­tude est aus­si plus di­recte, on est “en bu­si­ness”, comme on dit. Mais c’est très cha­leu­reux. Joindre un PDG est fa­cile. Ce­la ne veut pas dire que l’af­faire est dans le sac ! »

Mon­ter une en­tre­prise est re­la­ti­ve­ment simple, comme en té­moignent Ca­the­rine et Da­vid In­tro­li­ga­tor, 35 et 38 ans, ins­tal­lés à Van­cou­ver. Ar­ri­vés en 2009 au Ca­na­da sans y avoir mis les pieds avant et sans plan pré­cis, ils ont choi­si cette ville car ils sou­hai­taient un mi­lieu non fran­co­phone et « parce que Van­cou­ver, entre mer et mon­tagne, ça avait l’air vrai­ment très jo­li sur les pho­tos ». En quelques mois et quelques clics, ils ont lan­cé leur bou­lan­ge­rie-pâ­tis­se­rie, qui em­ploie dé­sor­mais sept per­sonnes.

LA FOR­MULE “VA­CANCES-TRA­VAIL”

Ca­the­rine et Da­vid ont d’abord bé­né­fi­cié d’un per­mis va­can­ces­tra­vail, le fa­meux PVT (ré­ser­vé aux 18-35 ans), un sé­same dif­fi­cile à ob­te­nir : les quelque 6 400 places an­nuelles partent en quelques se­condes… Le sys­tème du « pre­mier ar­ri­vé, pre­mier ser­vi » n’existe plus ; c’est un ti­rage au sort qui per­met de dé­cro­cher le graal. Son coût : 172 eu­ros. Ambre Lun Saw et Claude Ray, 28 ans, sont ar­ri­vés à Mon­tréal en juin 2012 avec un PVT. « Nous avions conve­nu que si ça mar­chait nous res­te­rions peut-être. » Ils ont dé­sor­mais leur ré­si­dence per­ma­nente. Avant même de po­ser les pieds ici, Claude, cho­co­la­tier, était dé­jà convié à trois en­tre­tiens d’em­bauche ! Ambre, comme de nom­breux « PVTistes », a dû en­chaî­ner les pe­tits jobs avant d’en dé­cro­cher un dans son sec­teur, l’évé­ne­men­tiel, six mois plus tard. « Je n’avais pas de pre­mière ex­pé­rience qué­bé­coise, et je sen­tais que c’était un frein », ex­plique-t-elle.

LE COÛT DE L’IM­MO­BI­LIER

Il va­rie, sur­tout à cause des loyers. Le prix de l’im­mo­bi­lier au Ca­na­da a bon­di de 17% en un an. A Mon­tréal, il est abor­dable ; à To­ron­to, il est plus éle­vé, mais Van­cou­ver reste la ville la plus chère, avec une aug­men­ta­tion de 30% des prix en un an! Elle se­rait l’un des trois mar­chés les moins abor­dables au monde… Un frein dans les pro­jets d’ave­nir de Da­vid et Ca­the­rine : « On ne peut pas ache­ter de mai­son. Mais, pour l’ins­tant, les atouts de la ville dé­passent ses in­con­vé­nients : c’est ma­gni­fique, avec un rythme de vie agréable. Même en tra­vaillant beau­coup, on a le temps de par­tir à la plage ou à la mon­tagne pour une de­mi-jour­née, et on a ain­si l’im­pres­sion d’être en va­cances… Les re­la­tions sont pa­ci­fiques… voire su­per­fi­cielles. » Les Fran­çais trouvent par­fois dif­fi­cile de se faire des amis…

A l’autre bout du pays, Claude et Ambre cherchent une mai­son en ban­lieue mont­réa­laise. Ils se sont faits au chan­ge­ment de nour­ri­ture, au sys­tème, « aux vins et fro­mages qui sont beau­coup plus chers ». « Mon­tréal offre beau­coup d’ac­ti­vi­tés toute l’an­née, et si ce n’est pas gra­tuit, c’est ac­ces­sible », dit Claude. « C’est cos­mo­po­lite, tout le monde se res­pecte, j’aime aus­si l’in­fluence an­glo­phone », ra­conte Ambre, qui est bi­lingue. Ques­tion di­ver­si­té cultu­relle, To­ron­to rem­porte la palme. Et se­lon l’heb­do­ma­daire « The Eco­no­mist », c’est aus­si la ville la plus agréable à vivre… au monde. Une ville sûre, éco­no­mi­que­ment dy­na­mique. Evi­dem­ment, un bon ni­veau d’an­glais s’im­pose! En­fin, si vous pré­fé­rez les ré­gions plus rurales et plus éloi­gnées, vous se­rez bien ac­cueilli. Elles font tout pour at­ti­rer les im­mi­grants !

Van­cou­ver reste la ville la plus chère pour se lo­ger. En un an, les prix de l’im­mo­bi­lier ont grim­pé de 30%.

Le rêve des 18-35 ans ten­tés par le Ca­na­da ? Dé­cro­cher le per­mis va­cances-tra­vail.

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