CES PO­LI­TIQUES “MADE IN BFM”

Kal­fon, Di­dier, Gar­ri­do… Leurs noms vous sont peut-être in­con­nus, mais pas leurs vi­sages : ils squattent les pla­teaux des chaînes d’in­fo, le der­nier lieu où faire cam­pagne. Por­trait d’une gé­né­ra­tion d’élus dro­gués à la té­lé

L'Obs - - Grands Formats - AU­DREY SALOR

Fran­çois Kal­fon prend place à l’avant du car qui quitte le mont Beu­vray, di­rec­tion la gare du Creu­sot puis Pa­ris. Ce lun­di 16 mai, le nou­veau lieu­te­nant d’Ar­naud Montebourg vient d’ac­com­pa­gner l’ex-mi­nistre de l’Eco­no­mie à son tra­di­tion­nel ren­dez-vous dans le mas­sif du Mor­van. Dans le vé­hi­cule du re­tour, il s’amuse au­près des jour­na­listes pres­sés, ta­po­tant sur leur cla­vier : « Vous sa­vez, pour moi non plus la jour­née n’est pas fi­nie : je dois faire les mé­dias! » Tra­duc­tion : en­chaî­ner toute la soi­rée les pla­teaux des chaînes d’in­fo en conti­nu. A peine dé­bar­qué du TGV, Kal­fon saute dans sa voi­ture, di­rec­tion les stu­dios de BFMTV, dans le 15e ar­ron­dis­se­ment. Moins d’une heure plus tard, le voi­là face à Ruth El­krief, por­tant la bonne pa­role d’un Montebourg pro­bable can­di­dat en 2017. « Lui n’a pas ou­blié qu’il était de gauche. » La pri­maire ? « Il a tout à y ga­gner. » 19h20, fin de l’in­ter­view. Kal­fon est at­ten­du à quelques cen­taines de mètres de là, de l’autre cô­té de la Seine, à Bou­logne-Billan­court… dans les lo­caux d’iTé­lé! 21h15 : le dé­cor a chan­gé – le pla­teau d’« On ne va pas se men­tir », l’émis­sion d’Au­drey Pul­var– mais pas l’ar­gu­men­taire.

In­con­nu du grand pu­blic, sans autre man­dat que ce­lui de conseiller ré­gio­nal, Fran­çois Kal­fon est l’un de ces « bons clients » po­li­tiques dont les chaînes d’in­fo en conti­nu – BFM, iTé­lé, LCI – raf­folent. A 47 ans, il est l’un des vi­sages de cette nou­velle tri­bu d’élus qui squattent les pla­teaux té­lé quand d’autres la­bourent leur cir­cons­crip­tion. En quête de no­to­rié­té et d’une caisse de ré­so­nance, ces « bé­bés BFM », par­fois aus­si sur­nom­més « dé­pu­tés BFM », bous­culent les règles du jeu po­li­tique. Fi­ni les car­rières bâ­ties sur des dé­cen­nies : eux ont su y mettre un coup d’ac­cé­lé­ra­teur. On les re­trouve par­tout : Fran­çois Kal­fon dans le rôle d’homme-or­chestre d’un Montebourg qua­si can­di­dat à la pré­si­den­tielle, Flo­rian Phi­lip­pot en nu­mé­ro deux du FN, Geof­froy Di­dier à la vice-pré­si­dence de la ré­gion Ile-de-France et sur les rangs pour par­ti­ci­per à la pri­maire de droite.

Tous as­sument sans rou­gir leur pen­chant ca­tho­dique. Comment mieux se faire connaître que par le pe­tit écran et ses mil­lions de té­lé­spec­ta­teurs ? Avec son bru­shing étu­dié et son look de jeune pre­mier, Geof­froy Di­dier (Les Ré­pu­bli­cains), 40 ans, est l’exemple le plus em­blé­ma­tique de cette gé­né­ra­tion té­lé dé­com­plexée. In­con­nu avant 2012, le pro­té­gé de Brice Hor­te­feux (il fut son conseiller Place-Beau­vau) a été l’un des jeunes loups char­gés, lors de la der­nière pré­si­den­tielle, d’al­ler ba­tailler dans l’arène mé­dia­tique pour dé­fendre

Sar­ko­zy. C’est aus­si sur les pla­teaux qu’il dif­fuse les idées très droi­tières de sa mo­tion La Droite forte, co­si­gnée par un autre en­fant de la té­lé, Guillaume Pel­tier, et ar­ri­vée en tête au congrès de l’UMP en 2012. Im­pos­sible à l’époque d’al­lu­mer une chaîne d’in­fo sans tom­ber sur Di­dier : « J’y étais trois ou quatre fois par se­maine. » Ce­lui qui n’était alors que conseiller ré­gio­nal d’op­po­si­tion en Ile-de-France croit tout de même bon de rap­pe­ler qu’« ont aus­si été or­ga­ni­sées des cen­taines de réunions de ter­rain ».

Ex-conseillère ré­gio­nale de Pa­ca, la so­cia­liste El­sa Di Méo avait frap­pé les es­prits en pleu­rant en di­rect le soir de sa dé­faite aux mu­ni­ci­pales à Fré­jus de­vant le FN. Elle est l’une des in­vi­tées ré­gu­lières d’Au­drey Pul­var sur iTé­lé : « Je ne vais pas vous men­tir : les chaînes in­fo donnent de la vi­si­bi­li­té », concède la jeune élue so­cia­liste, qui a ce­pen­dant beau­coup moins de cou­ver­ture mé­dia­tique que son ad­ver­saire fron­tiste lo­cal, Da­vid Ra­chline. « La no­to­rié­té est un le­vier po­li­tique im­por­tant. Dans la rue, on me dit : “Bonjour mon­sieur le dé­pu­té” », ra­conte quant à lui Fran­çois Kal­fon… qui n’a ja­mais sié­gé au Pa­lais-Bour­bon. « Je l’as­sume car je ne fais pas que ça, ajoute-t-il. J’ai une ca­pa­ci­té opé­ra­tion­nelle re­con­nue. »

Si ces « bons clients » se prêtent vo­lon­tiers à l’exer­cice, c’est qu’ils sont convain­cus qu’ils ont beau­coup à y ga­gner. « En po­li­tique, on se fait vite ou­blier », note, lu­cide, Co­rinne Na­ras­si­guin, éphé­mère dé­pu­tée des Fran­çais de l’étran­ger – son élec­tion avait été in­va­li­dée. Alors, quand Jean-Christophe Cam­ba­dé­lis lui pro­pose de de­ve­nir porte-pa­role du PS, elle saute sur l’oc­ca­sion qui lui per­met d’être ré­gu­liè­re­ment in­vi­tée à la té­lé et de ne pas dis­pa­raître des ra­dars d’ici à 2017… Ce­la peut ser­vir d’ac­cé­lé­ra­teur de car­rière. Ex-porte-pa­role du PS, Ju­liette Méa­del a fait ses preuves en te­nant tête de­vant les ca­mé­ras aux contra­dic­teurs les plus co­riaces. En fé­vrier, elle a été pro­pul­sée se­cré­taire d’Etat en charge de l’Aide aux Vic­times sans avoir ja­mais été parlementaire. A en­tendre Geof­froy Di­dier, les chaînes d’in­fo en conti­nu se­raient presque de­ve­nues le pas­sage obli­gé du jeune po­li­tique am­bi­tieux : « Si vous faites du ter­rain sans avoir accès aux mé­dias, vous vous heur­tez à un pla­fond de verre. »

Pour faire par­tie des bons clients, mieux vaut sa­voir bous­cu­ler son agen­da et se rendre dis­po­nible à la der­nière mi­nute. El­sa Di Méo se rap­pelle s’être re­trou­vée pour la pre­mière fois sur un pla­teau té­lé « un peu par ha­sard ». Ce jour-là, la chaîne cher­chait un plan B pour rem­pla­cer un in­vi­té so­cia­liste qui s’était dé­com­man­dé au der­nier mo­ment. « Le thème du dé­bat n’était pas très fun­ky. La per­sonne avait su­bi­te­ment eu pis­cine », iro­nise Di Méo, dont le nom est alors pro­po­sé au pied le­vé par Sol­fé­ri­no. Porte-pa­role de Jean-Luc Mé­len­chon et in­ter­ve­nant ré­gu­lier sur BFM et iTé­lé, Alexis Cor­bière s’est quant à lui ha­bi­tué à ces tex­tos d’in­vi­ta­tion re­çus en fin d’après-midi pour le soir même : « Le fait d’être dis­po­nible, ré­ac­tif et pa­ri­sien aide à être sol­li­ci­té. » Tout ce­la a évi­dem­ment un prix, comme le sou­ligne un de ces dro­gués des pla­teaux : « Quand on vous de­mande en du­plex, en di­rect, à 6h30 du ma­tin, vous zap­pez le dî­ner entre amis la veille. »

Comment sont-ils sélectionnés? A en­tendre les chaînes d’in­fo, les in­ter­ve­nants ne sont conviés qu’à condi­tion d’in­car­ner quelque chose, même sans man­dat élec­tif. « Ils peuvent par­fois être ul­tra­mi­no­ri­taires au sein de leur par­ti, mais ce n’est pas pour ça qu’ils ne re­pré­sentent rien », ar­gu­mente Thier­ry Ar­naud, chef du ser­vice po­li­tique de BFMTV. Ses cri­tères de choix : « Des gens qui font de bonnes pres­ta­tions, qui disent des choses qui frappent et qu’on a en­vie d’écou­ter. » Même son de cloche à iTé­lé : Clau­die Jac­quin, en charge de la pro­gram­ma­tion d’« On ne va pas se men­tir », est chaque jour en quête d’in­vi­tés « qui ont du ca­rac­tère, du cha­risme et une ai­sance ver­bale ». Bref, pas des tièdes ou des mol­las­sons. Exemple : l’avo­cate Ra­quel Gar­ri­do, proche de Mé­len­chon, qui n’a pas peur de haus­ser la voix sur les pla­teaux : « J’aime la po­lé­mique et je n’ai pas le trac. Je suis à l’écran comme à la mai­son. » Mais tous les élus ne passent pas la rampe, pré­vient un com­mu­ni­cant : « C’est comme à l’école, ce­lui qui est de­vant et qui ges­ti­cule va être in­ter­ro­gé, pas ce­lui qui est au qua­trième rang et qui pour­tant a des choses à dire. A ce­lui-là, on fait com­prendre qu’il n’est pas as­sez pun­chy. »

Au sein du sé­rail po­li­tique, en tout cas, ces « bé­bés BFM » aux dents longues agacent. « On nous re­proche beau­coup notre pré­sence mé­dia­tique. Au mo­ment des ré­gio­nales, j’ai eu d’énormes pro­blèmes », ra­conte Fran­çois Kal­fon. A l’époque, des cadres du PS n’avaient pas di­gé­ré son in­ves­ti­ture en se­conde po­si­tion – une place très en­viable – sur la liste de Seine-et-Marne. A droite, les té­nors ne se privent pas non plus de ta­cler ces jeunes am­bi­tieux. Geof­froy Di­dier ? « Les mé­dias le rendent fou, il a be­soin de so­leil », raillait il y a peu Ni­co­las Sar­ko­zy, mé­con­tent de la can­di­da­ture sur­prise à la pri­maire de cet an­cien sou­tien. Avant de l’an­non­cer, Di­dier s’est vo­lon­tai­re­ment fait ou­blier des ca­mé­ras… quelques se­maines. Une longue cure d’abs­ti­nence mé­dia­tique pour lui! Ce qui lui a va­lu ce com­men­taire iro­nique de son men­tor Brice Hor­te­feux : « Geof­froy, on ne vous voit plus à la té­lé, vous êtes grip­pé? »

Mi-mai, c’est Ber­nard Ca­ze­neuve qui s’est em­por­té sur France 2 contre « les égo­tismes de ceux qui pensent que pas­ser trois mi­nutes sur BFMTV vaut mieux que l’in­té­rêt de l’Etat ». Il faut dire que les chaînes d’in­fo et leurs adeptes bous­culent par­fois le tem­po po­li­tique. Dé­pu­té PS d’Indre-et-Loire, Laurent Bau­mel n’ignore pas qu’il était vi­sé. Vi­sage mé­dia­tique de la fronde qui agite les rangs du PS, il ne dit ja­mais non à un du­plex

“LA NO­TO­RIÉ­TÉ EST UN LE­VIER PO­LI­TIQUE IM­POR­TANT. DANS LA RUE, ON ME DIT: ‘BONJOUR M. LE DÉ­PU­TÉ.” Fran­çois Kal­fon (PS), qui n’a ja­mais sié­gé à l’As­sem­blée

de­puis l’As­sem­blée et était au centre de l’épi­sode sur­réa­liste sur­ve­nu là-bas le 11 mai. Ce jour-là, la ten­ta­tive de dé­pôt d’une mo­tion de cen­sure de gauche vire au show mé­dia­tique. As­sailli par les ca­mé­ras mas­sées salle des Quatre-Co­lonnes, Bau­mel fi­nit par an­non­cer l’échec de l’opé­ra­tion au terme d’un sus­pense lar­ge­ment mis en scène. Il ad­met : « Sans les chaînes d’in­fo, cette sé­quence n’au­rait ja­mais exis­té. » Mais, nuance-t-il aus­si­tôt, « les fron­deurs ne sont pas le pro­duit des chaînes d’in­fo mais d’une si­tua­tion po­li­tique. Le dé­pu­té BFM, ça n’existe pas ». Autre épi­sode en di­rect : tout ré­cem­ment, le dé­pu­té PS Sé­bas­tien De­na­ja, un des nou­veaux vi­sages de ces dé­bats té­lé­vi­sés à la chaîne, an­nonce sur iTé­lé qu’il va, avec quelques col­lègues, or­ga­ni­ser une mé­dia­tion sur la loi tra­vail. Une an­nonce un peu pré­ci­pi­tée alors que rien n’est en­core co­or­don­né avec ses ca­ma­rades de l’As­sem­blée, en­core moins avec le gou­ver­ne­ment. « Il fal­lait bien que j’an­nonce quelque chose… », confie-t-il à un autre in­vi­té à la sor­tie du stu­dio.

Vi­si­bi­li­té n’est d’ailleurs pas tou­jours sy­no­nyme de suc­cès. Va­lé­rie De­bord, ac­tuelle porte-pa­role des Ré­pu­bli­cains, l’a ex­pé­ri­men­té. En 2012, elle aus­si fai­sait par­tie des re­lais mé­dia­tiques de Sar­ko­zy. Elle se sou­vient avoir frô­lé l’over­dose : « Je pou­vais faire une émis­sion par jour. Je tournais en boucle, je n’ai pas su doser. » L’exer­cice ne se­ra pas payant dans les urnes : la dé­pu­tée de Meurthe-et-Mo­selle a per­du son siège. Est-ce pour cette rai­son que cette re­pen­tie de la sur­ex­po­si­tion juge au­jourd’hui avec sé­vé­ri­té ses – trop nom­breuses – in­ter­ven­tions d’alors ? « C’était n’im­porte quoi. Ce que je di­sais n’était pas cré­dible. Qu’est-ce qu’on en re­te­nait? Que dalle! » Elle n’est pas la seule à ob­ser­ver ce dé­ca­lage entre le temps pas­sé à l’an­tenne et ce qu’il en res­sort. Fran­çois Kal­fon, dé­si­reux de prendre un peu de dis­tance avec les pla­teaux, ra­conte : « Beau­coup vous disent : “Je vous ai vu sur BFM.” Mais seule­ment 5% d’entre eux sont ca­pables de se sou­ve­nir de ce que vous avez dit. » Même son de cloche du cô­té de Ra­quel Gar­ri­do. « C’était su­per, vous étiez bien coif­fée et bien ma­quillée! » s’en­tend-elle dire par­fois dans la rue. Et lors­qu’elle de­mande: « Mais j’ai dit quoi? », on lui ré­pond : « Je ne sau­rais plus vous dire exac­te­ment, mais c’était bien! »

“JE POU­VAIS FAIRE UNE ÉMIS­SION PAR JOUR. JE TOURNAIS EN BOUCLE, JE N’AI PAS SU DOSER.” Va­lé­rie De­bord (LR), qui a frô­lé l’over­dose mé­dia­tique

1. Va­lé­rie De­bord (Les Ré­pu­bli­cains). 2.Da­vid Ra­chline (FN). 3. Geof­froy Di­dier (Les Ré­pu­bli­cains) 4.Fran­çois Kal­fon (PS). 5. Co­rinne Na­ras­si­guin (PS). 6. El­sa Di Méo (PS) 7. Laurent Bau­mel (PS). 8. Alexis Cor­bière (Par­ti de Gauche). 9.Flo­rian Phi­lip­pot (FN). 10. Ra­quel Gar­ri­do (Par­ti de Gauche). 11. Guillaume Pel­tier (Les Ré­pu­bli­cains). 12. Ju­liette Méa­del (PS). 1 6

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.