“Des jeunes mal pré­pa­rés à leur vie de foot­bal­leur”

Un en­ca­dre­ment mi­li­taire peu adap­té aux ados des ban­lieues… L’eth­no­logue Ju­lien Go­ron pointe les li­mites de l’école fran­çaise des cham­pions du bal­lon rond, un “sanc­tuaire” où il a pas­sé plu­sieurs an­nées comme sur­veillant PRO­POS RE­CUEILLIS PAR SÉ­BAS­TIEN B

L'Obs - - Grands Formats -

De 2003 à 2010, Ju­lien Go­ron, alors jeune doc­to­rant en eth­no­lo­gie, a été sur­veillant au sein de l’Ins­ti­tut na­tio­nal du Foot­ball de Clai­re­fon­taine, la Mecque du bal­lon rond, par la­quelle les plus grands joueurs sont pas­sés. Après quelques mois sur place, il a dé­ci­dé de consa­crer sa thèse (voir en­ca­dré ci-contre) aux cou­lisses de l’ins­ti­tu­tion et à la confron­ta­tion pas­sion­nante qui s’y tra­mait entre éthique spor­tive et culture de ban­lieue. Dé­sor­mais maître de confé­rences à Nan­terre, il porte tou­jours un re­gard in­édit sur l’équipe de France à l’heure où les Bleus abordent l’Euro (match d’ouverture ce ven­dre­di 10 juin) fra­gi­li­sés par les contre­coups de l’af­faire Ben­ze­ma. Vous avez tra­vaillé à Clai­re­fon­taine dans les an­nées qui ont pré­cé­dé la Coupe du Monde 2010 et la grève du bus à Knys­na. Les crises à ré­pé­ti­tion qui ont se­coué, de­puis, l’équipe de France vous ont-elles éton­né ? Clai­re­fon­taine est un lieu a prio­ri très struc­tu­rant. Le do­maine est ap­pe­lé « le sanc­tuaire », et ce n’est pas pour rien : il est em­preint de la my­tho­lo­gie de l’équipe de France cham­pionne du monde. Pour­tant, très ra­pi­de­ment, j’ai res­sen­ti que j’ar­ri­vais dans une ins­ti­tu­tion en crise et désem­pa­rée face au nou­veau pu­blic qu’elle avait à gé­rer. Les pen­sion­naires étaient as­sez éloi­gnés de l’image que l’on peut se faire de l’ap­pren­ti cham­pion. Ils avaient une culture de groupe, avec un code de va­leurs et sur­tout une vraie vio­lence dans leur so­cia­bi­li­té. Lors de mes pre­miers mois, j’ai as­sis­té à beau­coup de ba­garres, d’in­ti­mi­da­tions, de vols… Comment ex­pli­quez-vous cette in­dis­ci­pline? Clai­re­fon­taine était pour­tant pi­lo­té par des hommes à poigne comme l’an­cien di­rec­teur Claude Dus­seau… Oui, mais des hommes re­la­ti­ve­ment âgés, en dé­ca­lage avec la culture des quar­tiers. Clai­re­fon­taine est l’hé­ri­tier d’une idéo­lo­gie bien par­ti­cu­lière. L’Ins­ti­tut na­tio­nal du Foot­ball (INF) a été créé au dé­but des an­nées 1970 à Vi­chy, alors que le foot­ball fran­çais était en plein ma­rasme. Les pen­sion­naires – le plus sou­vent des joueurs re­fu­sés par les centres de for­ma­tion des clubs – étaient des sortes de « co­bayes » à qui l’on ap­pli­quait des mé­thodes d’en­traî­ne­ment à la dure, cen­trées sur la pré­pa­ra­tion phy­sique. Dans les an­nées 1980, cette mé­thode a été va­li­dée par l’éclo­sion de grands joueurs comme Jean-Pierre Pa­pin. Quand, en 1989, le centre a mi­gré à Clai­re­fon­taine et que, au nom de l’ex­cel­lence, on a com­men­cé à re­cru­ter des pré­ados de 13 ans plu­tôt que des jeunes de 16 ans, le pro­gramme n’a pas vrai­ment chan­gé. Mais les pen­sion­naires ont dé­ve­lop­pé des ré­sis­tances. Ils s’ef­for­çaient de contour­ner l’au­to­ri­té des en­traî­neurs en pui­sant dans les re­gistres de la culture de ban­lieue : l’en­traide, le « cham­brage », la loi du si­lence…

Vous aviez af­faire à des « sau­va­geons » ?

Non, à des ado­les­cents de quar­tier cher­chant à se jouer d’une ins­ti­tu­tion qui pré­ten­dait les mettre au pas. Trois se­maines après mon ar­ri­vée, j’ai vé­cu une forme d’in­sur­rec­tion. Les jeunes vou­laient me mon­trer que je Mais n’avais cette au­cune in­sur­rec­tion­prise sur pou­vai­teux. éga­le­ment s’ana­ly­ser comme un rite de pas­sage. Je me trou­vais dans une po­si­tion am­bi­guë, je re­cher­chais la proxi­mi­té mal­gré ma sé­vé­ri­té, et ils en ont joué. Les pen­sion­naires de l’INF sont des ado­les­cents qui, au fond d’eux-mêmes, ai­me­raient avoir une jeu­nesse plus clas­sique. Ils sont là pour vivre leur rêve, mais il y a aus­si beau­coup d’en­nui et de frus­tra­tions. Ils « jouent » à l’in­dis­ci­pline, parce que c’est une sou­pape de dé­com­pres­sion.

L’ins­ti­tu­tion a-t-elle man­qué se­lon vous de ca­pa­ci­té d’adap­ta­tion ?

Les jeunes de ban­lieue, comme tous les ado­les­cents, ont be­soin d’un cadre, de re­pères, d’une fi­gure pa­ter­nelle. Ces jeunes sont aus­si dans une si­tua­tion de fra­gi­li­té psy­cho­lo­gique. Ils sont éloi­gnés de leur mi­lieu d’ori­gine, sou­mis à une forte pres­sion de réus­site so­ciale et pla­cés en concur­rence avec leurs ca­ma­rades. Beau­coup de ga­mins pleu­raient les pre­miers mois, et il a pu y avoir des cas de dé­pres­sion. Or, la pré­ven­tion et l’ac­com­pa­gne­ment étaient as­sez in­exis­tants.

Vous al­lez jus­qu’à com­pa­rer Clai­re­fon­taine au pan­op­tique, le sys­tème de contrôle car­cé­ral théo­ri­sé par Mi­chel Fou­cault.

JU­LIEN GO­RON, maître de confé­rences à Pa­ris-Ouest Nan­terre, a ré­di­gé une thèse sur l’ins­ti­tu­tion : « Etude eth­no­gra­phique du dis­po­si­tif de for­ma­tion de l’Ins­ti­tut na­tio­nal du Foot­ball de Clai­re­fon­taine : com­plexi­tés, so­cia­li­sa­tion et en­jeux (2003-2010) ».

Oui, c’est un mi­lieu très fer­mé, une ins­ti­tu­tion to­tale comme peut l’être aus­si l’ar­mée. De jeunes de ban­lieue abon­nés au ré­gime ke­bab-so­da, on cherche à faire de par­faits pro­duits foot­bal­lis­tiques. On s’oc­cupe de leur corps, on les ou­tille tech­ni­que­ment et tac­ti­que­ment pour être per­for­mants. Le pro­blème, c’est que l’as­pect hu­main n’est pas suf­fi­sam­ment pris en compte. On ne les pré­pare pas à leur vie de foot­bal­leurs pro­fes­sion­nels en de­hors des ter­rains.

Et les pa­rents dans tout ça ?

Ils étaient un peu per­dus, et l’ins­ti­tu­tion ne fai­sait pas grand-chose pour les te­nir in­for­més. Cette re­la­tion était mar­quée par une forte vio­lence sym­bo­lique. Pour les pa­rents, ma­jo­ri­tai­re­ment is­sus de l’im­mi­gra­tion, l’en­traî­neur blanc sexa­gé­naire se rap­pro­chait presque de la fi­gure de l’ad­mi­nis­tra­teur co­lo­nial : un in­di­vi­du in­son­dable, qu’il ne fal­lait pas ques­tion­ner, au risque de mettre en dan­ger son re­je­ton. Ce­la étant dit, quand les pa­rents étaient im­pli­qués, ils ne l’étaient pas tou­jours à bon es­cient. Beau­coup s’ap­pro­priaient le pro­jet de leur en­fant. Les pen­sion­naires ont d’ailleurs beau­coup de dif­fi­cul­tés à par­ler d’ar­gent. On peut y voir de la pu­deur vis-à-vis du ca­ma­rade qui n’a pas dé­cro­ché un contrat pro. Mais

aus­si le poids des as­pi­ra­tions fa­mi­liales. Ces jeunes sont clai­re­ment dans l’at­tente d’une as­cen­sion so­ciale ful­gu­rante. Ils y pensent dès leur plus jeune âge ; ça de­vient une ob­ses­sion. Vous sem­blez faire un lien entre vos cancres de Clai­re­fon­taine et les joueurs gré­vistes de 2010. Pour­tant, les Bleus pré­sents en Afrique du Sud cette an­née-là avaient quit­té le gi­ron des centres de for­ma­tion de­puis bien long­temps… Oui, mais en 2010, on avait af­faire à des groupes de joueurs qui se connais­saient de­puis des an­nées. Cette proxi­mi­té a per­mis de for­mer un clan, avec tout ce que ce­la sup­pose : une hié­rar­chie im­pli­cite, un sys­tème d’en­traide, une culture de l’omer­ta, une pos­si­bi­li­té de jus­tice in­terne, et la ca­pa­ci­té de ré­sis­tance à l’ins­ti­tu­tion qu’on avait pu consta­ter chez les ados de Clai­re­fon­taine. Après 2010, Laurent Blanc et sur­tout Di­dier Des­champs ont re­don­né force au prin­cipe d’au­to­ri­té en équipe de France. Jus­qu’à la non­sé­lec­tion à l’Euro de Ka­rim Ben­ze­ma pour rai­son dis­ci­pli­naire. Des­champs a com­pris que les foot­bal­leurs étaient sou­mis à un de­voir d’exem­pla­ri­té. Il com­pose son équipe en fonc­tion. Reste que cette évo­lu­tion a été très tar­dive et tient sur­tout à l’ac­tion d’un homme. Je ne crois pas qu’à la base le sys­tème de for­ma­tion ait beau­coup évo­lué. Dans le mi­lieu spor­tif, les hommes de ter­rain l’em­portent sur les gens « ex­té­rieurs », en­sei­gnants, psys ou édu­ca­teurs. Et dans la culture vi­ri­liste du sport, il reste cette idée que les spor­tifs « de ca­rac­tère » doivent être des durs à cuire, ha­bi­tués à se battre et à souf­frir en si­lence.

Vous mon­trez tou­te­fois que les cri­tères de sé­lec­tion à l’en­trée de Clai­re­fon­taine ont évo­lué. Et que la so­cio­lo­gie de l’ins­ti­tut s’en est trou­vée trans­for­mée… Jus­qu’en 2005, seule comp­tait la di­men­sion spor­tive, et les pro­mo­tions étaient presque ex­clu­si­ve­ment com­po­sées de jeunes d’ori­gine po­pu­laire. Peu à peu, l’as­pect sco­laire a été da­van­tage pris en compte. Ce tour­nant s’ex­plique par plu­sieurs fac­teurs : les pres­sions du monde po­li­tique et des mé­dias, qui met­taient en avant le sort peu en­viable des an­ciens pen­sion­naires ayant échoué dans leur pro­jet spor­tif, la pres­sion des éta­blis­se­ments sco­laires de Ram­bouillet [la ville la plus proche de Clai­re­fon­taine, NDLR], aux­quels les pen­sion­naires de l’INF po­saient des pro­blèmes de dis­ci­pline, et en­fin l’ap­pa­ri­tion d’une nou­velle donne so­cio­lo­gique. Après la vic­toire des Bleus en 1998, de plus en plus d’en­fants des classes moyennes se sont pré­sen­tés aux tests de Clai­re­fon­taine. Il est donc de­ve­nu pos­sible de pri­vi­lé­gier d’autres pro­fils. Avec des ré­sul­tats contes­tables. Sur les trente et un joueurs pré­sé­lec­tion­nés pour l’Euro, seuls trois – Blaise Ma­tui­di, Ha­tem Ben Ar­fa et Al­phonse Areo­la – étaient is­sus de l’INF… Pour ju­ger de l’ef­fi­ca­ci­té de l’INF, il faut aus­si prendre en compte les di­zaines de jeunes de­ve­nus foot­bal­leurs pro­fes­sion­nels, et ceux qui, grâce à une sco­la­ri­té de meilleure qua­li­té, ont pu uti­li­ser Clai­re­fon­taine comme une carte de vi­site en de­hors du foot­ball. Néan­moins, le coup de tour­ne­vis de 2005 a pu conduire à la mise au ban de joueurs ta­len­tueux, ju­gés trop com­pli­qués à gé­rer. Or je reste per­sua­dé qu’un pas­sage par Clai­re­fon­taine est une ex­pé­rience unique. Voyez Ha­tem Ben Ar­fa. Après avoir lon­gue­ment adop­té une at­ti­tude re­belle, il em­brasse à 29 ans les va­leurs qui lui ont été in­cul­quées ado­les­cent. Et pour­tant, mal­gré des pres­ta­tions flam­boyantes cette an­née, il n’a fi­na­le­ment pas été re­te­nu en équipe de France. Faut-il y voir le signe d’une hos­ti­li­té du foot­ball fran­çais à l’égard des jeunes ori­gi­naires des quar­tiers ? Voire l’ex­pres­sion d’un vieux fond ra­ciste, pour re­prendre les ac­cu­sa­tions de Ka­rim Ben­ze­ma ? Par­ler de ra­cisme est exa­gé­ré. Tout ce que j’ai pu ren­con­trer à Clai­re­fon­taine chez quelques en­traî­neurs, c’est la per­sis­tance de sté­réo­types ra­ciaux, at­tri­buant cer­taines qua­li­tés phy­siques aux joueurs ori­gi­naires de telle ré­gion du monde. Si re­jet il y avait, il ve­nait plu­tôt de l’ex­té­rieur. A Ram­bouillet, il y avait des ré­sis­tances fortes au sein de la com­mu­nau­té sco­laire, des pa­rents d’élèves aux profs, en pas­sant par les élèves eux-mêmes. Je me sou­viens d’un groupe d’élèves qui s’étaient au­to-bap­ti­sés la « BAF », pour « bri­gade an­ti-foot­bal­leurs », et ve­naient pro­vo­quer les pen­sion­naires de Clai­re­fon­taine. Ben­ze­ma, qui est pas­sé par un centre de for­ma­tion, n’a pas dû échap­per à ces manifestations de re­jet. Ce­la ex­plique peut-être le res­sen­ti­ment qu’il ma­ni­feste au­jourd’hui.

Un élève de l’Ins­ti­tut, lors d’un dé­pla­ce­ment avant un match im­por­tant pour le cham­pion­nat de France.

Jus­qu’en 2005, les pen­sion­naires étaient uni­que­ment re­cru­tés sur des cri­tères spor­tifs.

Comme leurs aî­nés, les pe­tits Bleus sont « dans l’at­tente d’une as­cen­sion so­ciale ful­gu­rante ».

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