LA RÉ­VO­LU­TION MEIJI

La mo­der­ni­sa­tion n’est-elle qu’oc­ci­den­tale ? L’his­toire du Ja­pon prouve le contraire. En­tre­tien avec Pierre-Fran­çois Souy­ri qui y consacre son nou­veau livre

L'Obs - - Débats - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR FRAN­ÇOIS REYNAERT ILLUSTRATION : ICINORI

En 1853, quatre me­na­çants na­vires amé­ri­cains ap­pa­raissent dans la baie d’Edo, la plus grande ville du Ja­pon. Les EtatsU­nis veulent for­cer l’ouverture au com­merce d’un ar­chi­pel que les sho­guns, les gou­ver­neurs mi­li­taires qui le di­rigent, ont cou­pé du monde de­puis deux siècles. Comment s’op­po­ser aux ca­nons ter­ri­fiants qui viennent de sur­gir? Le pou­voir cède, signe des trai­tés éco­no­miques très dé­fa­vo­rables et en­gage le pays dans une course folle : il faut étu­dier ce qui a fait la force des bar­bares pour de­ve­nir aus­si puis­sants qu’eux. Le bas­cu­le­ment ne se fait pas sans trouble. En 1868, le sho­gun, dis­cré­di­té, est ren­ver­sé et rem­pla­cé par un per­son­nage presque ou­blié de­puis des siècles : l’em­pe­reur quitte ses pa­lais de Kyo­to et s’ins­talle à Edo, qui de­vient To­kyo (« ca­pi­tale de l’Est »). C’est le dé­but de l’ère Meiji (18681912). En quelques dé­cen­nies, le Ja­pon ac­quiert une puis­sance com­pa­rable à celle de l’Ouest.

Pen­dant long­temps, les his­to­riens oc­ci­den­taux ont fait de cette his­toire une lec­ture oc­ci­den­tale : le Ja­pon a réus­si cette mue spec­ta­cu­laire en s’« oc­ci­den­ta­li­sant », c’est-à-dire en se conten­tant de co­pier ceux qui l’avaient dé­fié. En s’ap­puyant presque ex­clu­si­ve­ment sur des sources ja­po­naises, Pierre-Fran­çois Souy­ri, pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té de Ge­nève, pro­pose un autre re­gard sur cet épi­sode pas­sion­nant. Le Ja­pon des an­nées 1850, c’est en­core ce­lui des sa­mou­raïs por­tant sabre et chi­gnon. Le Ja­pon de 1900, c’est ce­lui des di­plo­mates ar­bo­rant re­din­gote et fa­vo­ris. En ap­pa­rence, le pays s’est oc­ci­den­ta­li­sé. Vous nous met­tez sur une autre piste. Il est de­ve­nu « mo­derne sans être oc­ci­den­tal ». Pou­vez-vous nous ex­pli­quer cette idée ? Le di­plo­mate en cos­tume oc­ci­den­tal, c’est l’écume. Dans mon livre, j’es­saie de mon­trer deux choses. La pre­mière, c’est que le Ja­pon n’a pas at­ten­du les Oc­ci­den­taux pour se mo­der­ni­ser. A par­tir de la fin du

siècle, on as­siste à ce que les his­to­riens ja­po­nais ap­pellent la « ré­vo­lu­tion in­dus­trieuse » (et les Oc­ci­den­taux la « pro­to-in­dus­tria­li­sa­tion »). Dans les an­nées 1820, par exemple, on voit dé­jà ap­pa­raître à Osa­ka des ou­vriers pay­sans re­grou­pés dans les pre­mières ma­nu­fac­tures tex­tiles. On as­siste à des phé­no­mènes cultu­rels d’am­pleur : un grand dé­ve­lop­pe­ment de l’édu­ca­tion; des pra­tiques ca­rac­té­ris­tiques d’une so­cié­té de loi­sir. Un dis­cours po­li­tique cri­tique ap­pa­raît : des let­trés pro­testent contre la po­li­tique de fer­me­ture des mers, qui leur pa­raît ob­so­lète. L’ar­ri­vée des Oc­ci­den­taux accélère la mo­der­ni­sa­tion en in­tro­dui­sant de nou­velles tech­no­lo­gies et de nou­veaux concepts, mais, et c’est là ma deuxième idée, les Ja­po­nais les as­si­milent parce qu’ils sont aptes in­tel­lec­tuel­le­ment à le faire. Grâce au mou­ve­ment d’édu­ca­tion, la po­pu­la­tion a in­té­gré les élé­ments prin­ci­paux de la pen­sée chi­noise, no­tam­ment le confu­cia­nisme. C’est ce cadre qui leur per­met de di­gé­rer le choc oc­ci­den­tal. C’est au mo­ment où, pour­rait-on dire, la so­cié­té ja­po­naise est de­ve­nue le plus chi­noise qu’elle est de­ve­nue mo­derne. Pour­tant, vous nous dé­cri­vez la fré­né­sie d’oc­ci­den­ta­li­sa­tion qui sai­sit le pays, dans les moeurs, l’ali­men­ta­tion, la langue. Vous par­lez même de cette salle de bal ou­verte pour que les jeunes femmes ap­prennent les danses « mo­dernes ». La tra­duc­tion des concepts im­por­tés de l’Oc­ci­dent a né­ces­si­té une ré­flexion de fond, me­née par les let­trés. Les mots ja­po­nais pour « li­ber­té » ou « phi­lo­so­phie », par exemple, no­tions in­con­nues, ont été éla­bo­rés de toutes pièces, ou, plus sou­vent, fa­bri­qués à l’aide de mots chi­nois qu’il a fal­lu dé­tour­ner de leur sens ini­tial. Les autres chan­ge­ments sont su­per­fi­ciels, et ils ir­ritent une par­tie de la po­pu­la­tion. Ain­si, la plus grande salle de bal de To­kyo a été vi­li­pen­dée dans la presse, et très vite fer­mée.

En fait, ces phé­no­mènes d’imi­ta­tion n’ont été consi­dé­rés comme im­por­tants que par les Oc­ci­den­taux, car ceux-ci ont tou­jours re­gar­dé la so­cié­té ja­po­naise à tra­vers ce qu’ils en com­prennent! Ils voyaient que les Ja­po­nais por­taient des mous­taches et fai­saient dan­ser leurs filles, mais ils n’ont ja­mais per­çu que ce­la dé­clen­chait des ré­ac­tions d’hos­ti­li­té en re­tour, qui ont fi­ni par dé­bou­cher sur le na­tio­na­lisme ja­po­nais, dé­ci­dé à ré­sis­ter au « vent qui vient de l’Ouest ». Dé­truire les an­ciennes cou­tumes pou­vait être po­si­tif. Pour beau­coup, ce­la re­pré­sen­tait aus­si une vio­lente perte de re­pères. Dans cette pé­riode, le pays vit une mue po­li­tique stu­pé­fiante. De qua­si féo­dal, il de­vient en cin­quante ans un Etat-na­tion. Comment s’est faite cette tran­si­tion ? Le pou­voir en­voie des am­bas­sades à l’étran­ger, étu­die les divers sys­tèmes fonc­tion­nant dans les pays oc­ci­den­taux pour trou­ver le mieux adap­té. Mais il y a aus­si, sur place, un dé­bat in­tense. Dans le der­nier tiers du siècle se met en place le Mou­ve­ment pour la Li­ber­té

et les Droits du Peuple, qui marque l’émer­gence d’une conscience po­li­tique dans les classes moyennes, et ouvre la pa­role pu­blique : de­vons-nous avoir une Consti­tu­tion? Quel type d’élec­tion est le plus juste? Etc. Un his­to­rien ja­po­nais a par­lé de « ré­vo­lu­tion cultu­relle » pour dé­crire ce mo­ment. La mo­der­ni­sa­tion po­li­tique est le fait des élites, mais elle a été por­tée par tout le pays, et c’est ce qui a per­mis son suc­cès.

Le Ja­pon dis­cu­tait des concepts oc­ci­den­taux avec des struc­tures men­tales confu­céennes. L’exemple de l’in­tel­lec­tuelle fé­mi­niste To­shi­ko Ki­shi­da est très par­lant. Née vers 1860, ayant ac­quis un so­lide sa­voir clas­sique, elle réus­sit, quoique simple fille de mar­chand, à de­ve­nir dame de la cour, mais au bout d’un an claque la porte du pa­lais, ce qui est rare. Elle ne sup­porte plus la condi­tion qu’on lui im­pose. Agée d’une ving­taine d’an­nées à peine, elle par­court le Ja­pon, et s’en­flamme pour le Mou­ve­ment pour la Li­ber­té et les Droits du Peuple. Elle en de­vient une des ora­trices et, en même temps, une des pre­mières Ja­po­naises à prendre la pa­role en pu­blic. Avec ses coif­fures su­perbes et son ma­gni­fique ki­mo­no, elle fas­cine les hommes qui se pressent pour la voir. Avec sa langue qui em­prunte des ex­pres­sions chi­noises, elle tient des dis­cours in­croya­ble­ment ra­di­caux sur la li­ber­té de pa­role ou l’éga­li­té entre les hommes et les femmes, tout en n’ayant au­cune idée de ce qu’est le mou­ve­ment fé­mi­niste oc­ci­den­tal. Elle n’a lu que des clas­siques confu­céens et de la poé­sie ja­po­naise ! Ain­si évoque-t-elle l’« har­mo­nie au sein du couple » comme sy­no­nyme de « mêmes droits pour les hommes et pour les femmes ». Dès ce mo­ment-là, nous ex­pli­quez­vous, le Ja­pon hé­site entre deux ten­dances, l’une plu­tôt dé­mo­cra­tique, por­tée vers les Lu­mières, l’autre na­tio­na­liste. Pour­quoi cette der­nière l’at-elle em­por­té ? Un dé­bat émerge dans les an­nées 1875-1880 entre ceux qui pensent qu’il faut d’abord ren­for­cer les droits de l’Etat, et ceux qui pensent qu’il faut d’abord ren­for­cer les droits du peuple. En gros, ce der­nier cou­rant est vain­cu et reste mi­no­ri­taire. Pour­quoi l’autre ten­dance l’emporte-t-elle? Face à la mo­der­ni­sa­tion ga­lo­pante, à la pres­sion oc­ci­den­tale, les Ja­po­nais se sont cris­pés sur les va­leurs an­ciennes, exac­te­ment comme on le voit au­jourd’hui face à la mon­dia­li­sa­tion. Le gé­nie des di­ri­geants de l’ère Meiji a été d’avoir trou­vé l’ob­jet ca­pable de cris­tal­li­ser ces ré­ac­tions iden­ti­taires, tout en conti­nuant la mo­der­ni­sa­tion du pays : la fi­gure de l’em­pe­reur. Au­pa­ra­vant, le per­son­nage n’était qu’une sorte de grand di­gni­taire re­li­gieux confi­né dans son pa­lais de Kyo­to. A la fin du siècle, après son re­tour au pou­voir e ec­tif, il a été lit­té­ra­le­ment ré­in­ven­té. Le faire des­cendre de la déesse du so­leil était un mythe ou­blié de­puis des siècles. Quant aux rites qu’il conduit, les his­to­riens sé­rieux ont mon­tré que la plu­part des cé­ré­mo­nies qu’il doit pré­si­der an­nuel­le­ment ont été pu­re­ment et sim­ple­ment in­ven­tées vers 1880.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.