FAUT IL VIVRE INTENSÉMENT ?

Tris­tan Gar­cia est l’une fi­gures mon­tantes de la jeune gé­né­ra­tion phi­lo­so­phique. Dans son der­nier livre, il met en lu­mière une exi­gence mo­derne : la quête d’in­ten­si­té. Et en montre les li­mites

L'Obs - - Débats - DA­VID CAVIGLIOLI ILLUSTRATION : MANACH & BIEN­VE­NU

L’homme contem­po­rain se re­con­naît vite dans le por­trait que fait Tris­tan Gar­cia au dé­but de son es­sai « la Vie in­tense ». Le mo­derne d’au­jourd’hui, écrit-il, veut par-des­sus tout être in­tense. Il re­cherche « le sen­ti­ment de vivre vrai­ment », cette « étrange force in­té­rieure […] qui dé­ter­mine le de­gré d’en­ga­ge­ment d’un homme dans ce qu’il res­sent ». L’im­por­tant n’est pas le conte­nu de l’ex­pé­rience vé­cue, mais le de­gré au­quel on la vit, le choc qu’il fait res­sen­tir. En art, pour ju­ger de la va­leur d’une oeuvre, « seul compte de dé­ter­mi­ner si la chose est forte ». L’amour, le tra­vail, le loi­sir, la spi­ri­tua­li­té, la mo­rale : tous les re­gistres de nos vies sont sou­mis à ce de­voir d’être in­can­des­cent et à cette haine de la tié­deur. L’in­ten­si­té est une no­tion simple qui de­vient com­pli­quée à me­sure qu’on la re­garde. Gar­cia, re­con­nu pour ses tra­vaux en on­to­lo­gie, la dis­sèque ad­mi­ra­ble­ment. Me­su­rer l’in­ten­si­té d’une exis­tence, re­marque-t-il, c’est éva­luer si un in­di­vi­du est plus ou moins for­te­ment ce qu’il est, comme une cou­leur est plus ou moins vive. Ce n’est pas un état ou une qua­li­té stable : c’est le res­sen­ti d’une va­ria­tion. Or l’ha­bi­tude émousse. La chute libre est as­su­ré­ment une ex­pé­rience in­tense. Mais si je saute d’un avion tous les jours à la même heure pen­dant trente ans, l’in­ten­si­té dé­croît. Je re­tombe dans la tié­deur hon­nie. L’éthique de l’in­ten­si­té oblige donc le su­jet mo­derne à ne ja­mais res­ter im­mo­bile, à ou­blier « la pers­pec­tive du re­pos », à « ré­gé­né­rer sans cesse ce qui me­nace d’être fos­si­li­sé par la fa­mi­lia­ri­té », dans « une lutte à mort contre l’en­nui ».

A l’ori­gine, l’in­ten­si­té est un concept mé­ta­phy­sique mar­gi­nal, pro­blé­ma­tique, qui im­plique de pen­ser que les choses peuvent être plus ou moins ce qu’elles sont. Jus­qu’au siècle, les êtres et les choses sont des sub­stances, des élé­ments stables et me­su­rables qui s’agencent. Pro­gres­si­ve­ment, les mo­dernes ont fait de l’in­ten­si­té la vé­ri­té de toute chose. Chez Nietzsche, chez De­leuze, l’uni­vers n’est plus fait que de forces qui enflent et désenflent. Gar­cia at­tri­bue cette rup­ture phi­lo­so­phique à l’ap­pa­ri­tion de l’élec­tri­ci­té, à la fin du siècle, quand l’Eu­rope se prend de pas­sion pour la force new­to­nienne, cet « agent uni­ver­sel de la na­ture » qui par­court nos âmes et nos corps. Cet en­thou­siasme va pro­duire un « nou­veau type d’homme élec­tri­sé » : le li­ber­tin qui cherche l’ac­ti­va­tion maxi­male de ses sens ; le sa­dien qui pré­fère la dou­leur parce qu’elle « a ecte bien plus vi­ve­ment que le plai­sir » ; le ro­man­tique, homme de l’orage ; le ro­cker, « ado­les­cent élec­tri­fié ».

Ain­si, l’in­ten­si­té, de concept mé­ta­phy­sique, de­vient « va­leur mo­rale ». Un « idéal sans conte­nu, pu­re­ment for­mel », qui va de pair avec la crise spi­ri­tuelle mo­derne. « On ne s’ac­cor­dait pas sur ce qu’il fal­lait vivre, écrit Gar­cia, mais on pou­vait s’en­tendre sur la fa­çon de le vivre : intensément. » (Même l’en­nui doit être in­tense – qu’on pense à Bart­le­by ou à Oblo­mov.) Or, comme beau­coup d’idéaux mo­dernes, l’in­ten­si­té est in­te­nable, parce qu’elle s’au­to-an­ni­hile dès qu’elle s’ins­talle, sans cesse rat­tra­pée par la rou­tine, for­çant l’homme à lut­ter contre sa pro­pen­sion à res­ter quelque chose. D’où, se­lon Gar­cia, « l’im­mense fa­tigue de la culture mo­derne ».

Quand il parle des mo­dernes, Gar­cia le fait à l’im­par­fait, comme s’ils étaient morts. C’est la grande va­leur de son tra­vail phi­lo­so­phique : il prend acte que nous ne pou­vons plus être mo­dernes in­no­cem­ment. Nous avons trop fait l’ex­pé­rience de l’im­passe dans la­quelle la mo­der­ni­té nous mène. Nous ne se­rons ja­mais tout à fait in­tenses. En même temps, nous ne pou­vons pas en­core ne plus l’être. A la fin de son es­sai, il pose la ques­tion : re­non­cer à l’in­ten­si­té, d’ac­cord, mais pour être quoi ? Nous se­rions tout aus­si in­ca­pables de re­ve­nir à la sa­gesse an­tique, à l’amour de l’im­muable. Cette si­tua­tion his­to­rique in­ter­mé­diaire, in­con­for­table, c’est l’es­pace dans le­quel Gar­cia écrit tous ses livres. Pen­ché sur la tombe du mo­derne, il livre une orai­son fu­nèbre un peu triste, pleine de ten­dresse. Il ne hurle pas, comme cer­tains es­sayistes ré­ac­tion­naires, contre ces sa­lauds de contem­po­rains. Il en est un lui-même, et il cherche pa­tiem­ment quelque chose d’autre à être.

Né en 1981 à Tou­louse, Tris­tan Gar­cia est ro­man­cier et phi­lo­sophe. Par­mi ses ro­mans, ci­tons « la Meilleure Part des hommes », « Fa­ber. Le des­truc­teur », ou « 7 » (prix du Livre In­ter). Par­mi ses es­sais : « Forme et ob­jet » ou « Nous, ani­maux et hu­mains ». « La Vie in­tense » est pu­blié aux édi­tions Au­tre­ment.

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