LE ROCK KAN­GOU­ROU

Dans l’Aus­tra­lie d’AC/DC, une nou­velle gé­né­ra­tion donne de la voix et de la gui­tare. Elle conquiert le monde avec les suc­cès d’An­gus et Ju­lia Stone, Tame Im­pa­la ou en­core Court­ney Bar­nett. En­quête sur l’autre pays du rock

L'Obs - - Débats - FRANTZ HOËZ ET GRÉ­GOIRE LEMÉNAGER

Mel­bourne, 1976. Un ca­mion-pla­te­forme des­cend l’in­ter­mi­nable Swans­ton Street. A l’ar­rière, des las­cars che­ve­lus font prendre l’air à leurs gui­tares élec­triques. Le chan­teur s’égo­sille en bran­dis­sant une cor­ne­muse : « It’s a long way to the top (if you wan­na rock’n’roll). » La lé­gende AC/DC est en marche. Qua­rante ans et 200 mil­lions de disques plus tard, elle as­sure tou­jours le ser­vice après-vente, mais les 60000 per­sonnes qui, ce 13 mai, se sont tas­sées au Stade Vé­lo­drome de Mar­seille pour les ap­plau­dir ont bien dû s’en rendre compte : avec un gui­ta­riste mis sur la touche par alz­hei­mer, un bat­teur as­si­gné à ré­si­dence pour me­naces de mort, et l’Axl Rose des Guns N’ Roses scot­ché dans un fau­teuil rou­lant pour rem­pla­cer un chan­teur me­na­cé de sur­di­té, le groupe des frères Young a pris un sé­rieux coup de vieux.

Le rock aus­tra­lien, pour­tant, est loin d’être à l’ago­nie. Ses di­no­saures ont fait des pe­tits, qui bon­dissent par­tout comme des kan­gou­rous, et sont à l’af­fiche des fes­ti­vals fran­çais cet été. Ceux-là s’ap­pellent Tame Im­pa­la, Court­ney Bar­nett, Aus­mu­teants, King Giz­zard & The Li­zard Wi­zard. Ils ont à peine la tren­taine, tels An­gus Stone (qui doit son pré­nom à l’ad­mi­ra­tion de son père, chef d’or­chestre, pour le so­liste d’AC/DC) et sa soeur Ju­lia (comme la chan­son des Beatles), qui ont dé­col­lé avec « Big Jet Plane », tube pla­né­taire en 2010, et ré­ci­di­vé en 2014 avec un troi­sième al­bum de folk pop mé­lan­co­lique, ven­du à plus de 100000 exem­plaires rien qu’en France. An­gus et Ju­lia, le grand hir­sute et la jo­lie pou­pée, sont de New­port, un peu au nord de Syd­ney.

“TERRE DE TAULARDS”

« L’Aus­tra­lie est au mi­lieu de nulle part, à moi­tié iso­lée du reste du monde oc­ci­den­tal, dit Stu Ma­cken­zie, lea­der des King Giz­zard, en lis­sant ses longs che­veux noirs dans un ca­na­pé dé­fon­cé. C’est un grand ter­rain vague, fer­tile pour es­sayer des trucs bi­zarres. » Il est bien pla­cé pour le dire, lui qui ap­prend à jouer d’un nou­vel ins­tru­ment chaque an­née : King Giz­zard a d’abord été une com­mu­nau­té d’amis qui se re­trou­vaient pour im­pro­vi­ser « avec seule­ment un ac­cord et un ou deux mots. Au fil du temps, ça s’est so­li­di­fié en un groupe de sept, avec deux bat­te­ries ». Ré­sul­tat, le col­lec­tif a sor­ti huit al­bums en cinq ans, et en chan­geant ra­di­ca­le­ment de style chaque fois : du ga­rage rock sur « I’m in Your Mind Fuzz » ; du jazz fu­sion sur « Quar­ters ! », disque di­vi­sé en quatre mor­ceaux de dix mi­nutes et dix se­condes ; une folk cham­pêtre pleine de flûtes sur « Pa­per mâ­ché Dream Bal­loon », qu’ap­pré­cie beau­coup Ig­gy Pop; du hea­vy me­tal psy­ché­dé­lique sur « No­na­gon In­fi­ni­ty »… « Bien d’autres genres existent chez nous, pré­cise Ma­cken­zie, mais il y a une longue tradition de mu­sique à base de gui­tare. L’Aus­tra­lie est his­to­ri­que­ment une terre de taulards. Il y a une lo­gique à ce que ses ha­bi­tants tiennent tant à faire du rock’n’roll. »

Le phé­no­mène ne date pas d’hier. « Dans ce pays an­glo-saxon cos­mo­po­lite, la culture rock fait par­tie des meubles, contrai­re­ment à la France, qui est un pays la­tin avec une tradition fon­dée sur la chan­son », ex­plique le jour­na­liste spé­cia­li­sé fran­co-aus­tra­lien Vincent Ha­non. Le rock, qui ne manque pas d’his­to­riens, de­vrait avoir plus de géo­graphes. On ver­rait alors ce que l’usage de l’an­glais a long­temps mas­qué aux oreilles du grand pu­blic :

le pla­ni­sphère ne se par­tage pas seule­ment entre le Royau­meU­ni et les Etats-Unis. A chaque gé­né­ra­tion, le pays des or­ni­tho­rynques aus­si a four­ni son lot de stars. Si AC/DC est le chal­len­ger n° 1 des Rol­ling Stones pour l’ef­fi­ca­ci­té et la lon­gé­vi­té, The Ea­sy­beats ont été, au moins en 1966 avec « Fri­day on My Mind », « en com­pé­ti­tion di­recte avec les Beatles », comme dit Ma­cken­zie. Ont sui­vi les Bee Gees, bien­tôt cham­pions de toutes les soi­rées dis­co dans les cam­pings des an­nées 1970. Puis Mid­night Oil, INXS et Nick Cave pen­dant la dé­cen­nie sui­vante. Entre-temps, le punk était né : en An­gle­terre, bien sûr, avec les Sex Pis­tols et The Clash, mais aus­si pile au même mo­ment à Bris­bane, morne ca­pi­tale du Far West aus­tra­lien, avec un autre groupe culte du genre, The Saints. « Ils son­naient exac­te­ment comme les Ra­mones avant même que les Ra­mones n’existent. C’est un groupe in­croya­ble­ment im­por­tant », dit en­core le chan­teur de King Giz­zard.

“LA MU­SIQUE EST PAR­TOUT”

« On a vrai­ment eu de la chance de gran­dir ici, au mi­lieu de tous ces bars et ces salles de concert », ré­sume Ma­cken­zie. Tous ceux qui viennent ou re­viennent d’Aus­tra­lie disent la même chose. « Il y a énor­mé­ment de lieux pour faire de la mu­sique à Mel­bourne, ra­conte sa co­pine Court­ney Bar­nett, jeune song­wri­ter qui a fait un car­ton aux Etats-Unis avec un pre­mier al­bum ven­du à 200000 exem­plaires, et qui fi­gu­rait cet hi­ver par­mi les fi­na­listes des Brit Awards aux cô­tés de La­na Del Rey et Björk. Vous pou­vez en­trer dans un bar jouer vos chan­sons, les gens boivent une bière et dansent. Vous de­ve­nez ami avec des mu­si­ciens et, sans même vous en rendre compte, vous tour­nez en­semble. » Là où il y a de la bière, il y a du rock ? C’est à peu près ça, dit Mi­chel, du la­bel Ho­me­less Re­cords : « Comme les gens ne sortent pas tard du bou­lot, ils vont boire des bières au pub. Per­sonne ne rentre pour le 20-heures ! Et qui dit pub dit concert : il y a plein de groupes qui jouent tout le temps. » Ça a même sau­té aux yeux de Ke­vin Par­ker, l’al­chi­miste de Tame Im­pa­la, quand il est ren­tré au pays après un long exil pa­ri­sien : il a été sur­pris de voir au­tant de gens trim­bal­ler des ins­tru­ments dans les rues. Dans ses ba­gages, Par­ker avait em­bar­qué Ju­lien Bar­ba­gal­lo, le bat­teur fran­çais du groupe Aqua­serge. Ils s’étaient ren­con­trés « fin 2011 par ha­sard dans un bar à Pa­ris, le Mo­tel, un re­paire de sup­por­ters gi­ron­dins ». Ils avaient alors « bu des coups, par­lé de mu­sique, de “ghost notes” et d’autres choses ». Bar­ba­gal­lo, qui sor­tait de « quinze ans de pe­tites salles, de bars, d’en­re­gis­tre­ments dans les ga­rages, de tour­nées en Volks­wa­gen Trans­por­ter », a sou­dain chan­gé de di­men­sion en se re­trou­vant, « sur le tard, à 32 ans », bat­teur d’un des plus grands groupes aus­tra­liens ac­tuels : Tame Im­pa­la, 600 000 disques ven­dus dans le monde et plus de 10 mil­lions d’écoutes en strea­ming en France, vient de dé­cro­cher, de­vant U2 et les Eagles of Death Me­tal, le Brit Award 2016 du meilleur groupe in­ter­na­tio­nal grâce à la pop rock néo­psy­ché­dé­lique de son troi­sième al­bum

« Cur­rents » (2015) ; et Ri­han­na re­prend dé­sor­mais un de ses titres (« Same Ol’Mis­takes »), c’est dire la perf de ce band né à Perth, sur la côte ouest de l’île.

Bar­ba­gal­lo vient de pas­ser trois an­nées à Syd­ney, Mel­bourne et Perth avec Tame Im­pa­la. Lui aus­si a trou­vé que « la mu­sique est par­tout » chez les Aus­tra­liens. Ce­la va d’une scène rock en e er­ves­cence, avec « des mi­cros ou­verts à tous les coins de rue », jus­qu’à la grand-mère de sa fian­cée, qui, à 89 ans, « joue du pia­no pen­dant des heures lors des réunions de fa­mille, puis en­chaîne comme un juke-box des tra­di­tion­nels ir­lan­dais et écos­sais que tout le monde re­prend avec elle ». Ça peut sem­bler bête, mais c’est aus­si une ques­tion d’es­pace : « On vit dans des mai­sons, pas dans des ap­par­te­ments. Les voi­sins ont moins de pré­ju­gés. » Com­prendre : on peut co­gner ses cym­bales sans se faire in­sul­ter dès qu’on sort ache­ter des bis­cuits à la noix de co­co. « Mel­bourne est en passe de de­ve­nir la plus grande ville d’Aus­tra­lie, confirme Ha­non. Il y a de la place, les gens ne se marchent pas les uns sur les autres, les groupes peuvent ré­pé­ter chez eux et faire du bruit. »

Il faut pour­tant se mé­fier, glisse Bar­ba­gal­lo, du cli­ché ca­li­for­nien d’une culture sea, sex and sun, avec surf et fêtes à go­go : « Perth a par exemple de gros pro­blèmes de drogue. Quand on sort du cli­ché, on voit que la so­cié­té aus­tra­lienne est fon­dée sur l’ar­gent et le pro­fit. C’est sû­re­ment une forme de pres­sion à la­quelle on peut es­sayer d’échap­per grâce à la mu­sique. Il y a aus­si le lourd pas­sé co­lo­nial, qui a en­core des ré­per­cus­sions dra­ma­tiques. Un ar­tiste abo­ri­gène n’a peut-être pas les mêmes rai­sons de faire de la mu­sique qu’un fils d’im­mi­grés ita­liens… » Et Stu Ma­cken­zie tient à rap­pe­ler que Mel­bourne est une « bulle » à part dans le grand dé­cor aus­tra­lien : « C’est de loin la ville la plus à gauche d’Aus­tra­lie, la seule qui vote pour les éco­lo­gistes. » Rien à voir avec Bris­bane, où est né le punk en 1976 : « C’étaient des vrais cam­pa­gnards là-bas, très à droite, avec une po­lice très vio­lente et au­cune to­lé­rance pour les gens de cou­leur, au­cune to­lé­rance pour tout ce qui était di érent. » Il doit bien en res­ter quelque chose au­jourd’hui.

“LES MEILLEURES FOR­MA­TIONS LIVE DE LA PLA­NÈTE”

Et si le se­cret pa­ra­doxal du dy­na­misme aus­tra­lien en ma­tière de rock, de pop, de folk ou de punk te­nait avant tout à l’éloi­gne­ment du pays ? « Il faut quinze heures d’avion pour al­ler quelque part, ob­serve Court­ney Bar­nett. Et ça coûte cher ! Cette dis­tance fa­vo­rise pro­ba­ble­ment un son et une at­ti­tude dis­tincts. Ce­la aide à dé­ve­lop­per quelque chose d’ar­tis­tique, avec une non­cha­lance par rap­port aux re­con­nais­sances ve­nues de l’ex­té­rieur. » El­le­même ne manque pas de re­ven­di­quer cette sorte d’iden­ti­té sur scène en por­tant un vieux tee-shirt d’INXS, et en re­pre­nant soit « Hea­vy Heart » de You Am I, fa­meux groupe aus­tra­lien des an­nées 1990, soit « Know Your Pro­duct », des Saints. Elle le fait aus­si avec ses textes, qui font d’elle « une fier­té lo­cale » se­lon Ha­non : « Court­ney Bar­nett a ra­flé plein de prix, mais reste co­ol et très po­pu­laire. Ses chan­sons terre à terre dé­crivent le quo­ti­dien avec acui­té, beau­coup de gens se re­con­naissent en elles. »

Evi­dem­ment, cet an­crage fait que les Oc­ci­den­taux, Bri­tan­niques en tête, prennent sou­vent les Aus­tra­liens pour des ploucs, les­quels de leur cô­té n’hé­sitent pas à culti­ver « la spon­ta­néi­té et un non-look as­su­mé ». Voir les Aus­mu­teants : quatre sales gosses qui, l’an der­nier dans la cave pa­ri­sienne de l’Olym­pic Ca­fé, ont failli se battre avec le pu­blic au bout de trois chan­sons… mais dont le synth-punk éner­vé a aus­si été la grosse sen­sa­tion du fes­ti­val Villette So­nique 2015. Une chose semble claire en tout cas. Sur cette île du bout du monde, le rap­port à la mu­sique est plu­tôt dé­com­plexé : « Cette dé­con­trac­tion, c’est va­lable pour tous les styles, dit Bar­ba­gal­lo. Le plai­sir est au centre de la pra­tique mu­si­cale, sans pres­sion, sans ob­jec­tif pré­dé­fi­ni. A Perth, j’ai vu des groupes se for­mer pour la soi­rée et se dis­soudre aux pre­mières heures du ma­tin. J’ai l’im­pres­sion que per­sonne n’a peur d’être ju­gé, ça li­bère beau­coup. Si vous avez une chan­son, vous mon­tez sur scène, les gens vous écou­te­ront. » Ha­non fait cho­rus : « Les groupes aus­tra­liens sont par­mi les meilleures for­ma­tions live de la pla­nète. Les gens ont ça dans le sang. Il y a cette culture de pub rock, mais aus­si de ca­ma­ra­de­rie, ré­su­mée par une phrase qu’on en­tend par­tout : “No wor­ries, mate” (“Pas de sou­ci, vieux”). Ça donne une at­mo­sphère dé­ten­due pro­pice à lais­ser rou­ler plu­tôt qu’à tout dis­sé­quer et ana­ly­ser, comme c’est sou­vent le cas en France. La scène aus­tra­lienne est très com­pé­ti­tive, mais aus­si très so­li­daire. C’est sain. » Quand on en­tend l’ex­cel­lente Court­ney Bar­nett pas­ser, sur « So­me­times I Sit and Think, and So­me­times I Just Sit », d’une sé­rie de ri s ru­gueux à une bal­lade à la Lou Reed, on se dit que la « No wor­ries, mate » at­ti­tude est aus­si très e cace pour faire émer­ger des ta­lents. AC/DC, ou ce qu’il en reste, va pou­voir prendre sa re­traite tran­quille ; la re­lève est en route. A voir : Tame Im­pa­la, le 3 juillet aux Eu­ro­ckéennes (Bel­fort), et le 4 juillet aux Nuits de Four­vière (Lyon). Court­ney Bar­nett, le 3 juillet aux Eu­ro­ckéennes (Bel­fort), et le 10 juillet à Mu­si­lac (Aix-les-Bains). King Giz­zard & The Li­zard Wi­zard, le 25 août au Ca­ba­ret Vert (Char­le­ville-Mé­zières). The Aus­mu­teants, le 6 juillet au Ba­to­far (Pa­ris), puis le 30 et le 31 juillet au Fes­ti­val Folks Blues (Bi­nic).

Ke­vin Par­ker, chan­teur et gui­ta­riste de Tame Im­pa­la, au Low­lands Fes­ti­val (Pays-Bas), en 2015.

Stu Ma­cken­zie, lea­der de King Giz­zard & The Li­zard Wi­zard, à l’Elec­tric Ball­room de Londres, en fé­vrier 2016.

Court­ney Bar­nett, song­wri­ter in­die rock, a fait sen­sa­tion dès son pre­mier al­bum, en 2015.

Jake Ro­bert­son, d’Aus­mu­teants, ré­vé­la­tion de l’édi­tion Villette So­nique 2015, à Pa­ris.

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