Ales­san­dro Le grand

Au­teur de “Soie”, best-sel­ler pa­ru en 1997, l’Ita­lien Ales­san­dro Ba­ric­co a fait de la té­lé, de la pub, du ci­né­ma, du théâtre, et il trouve le temps d’écrire des ro­mans qui se vendent dans le monde en­tier. Quel est son se­cret ? Ren­contre

L'Obs - - Culture - DI­DIER JA­COB XA­VIER ROMEDER

Quand on lui de­mande quel ro­man il au­rait rê­vé d’écrire, Ba­ric­co ré­pond : « les Trois Mous­que­taires ». Ré­pon­dait, plu­tôt. Il a chan­gé d’avis. « De­puis quelques an­nées, je suis per­sua­dé que le som­met, pour un écri­vain, consiste à avoir écrit à la fois “Pe­tit-dé­jeu­ner chez Ti any” et “De sang-froid”. J’ai du mal à ima­gi­ner une preuve de ta­lent aus­si écla­tante et in­dis­cu­table. » D’un cô­té, l’ana­lyse gla­ciale d’un fait divers, de l’autre, le Dom Pé­ri­gnon qui coule à chaque page. Dans l’ex­pres­sion de ses goûts lit­té­raires, Ba­ric­co, un tai­seux du Pié­mont, en dit plus long qu’il n’y pa­raît. Comme Tru­man Ca­pote, l’au­teur de « Soie » est un monstre à deux têtes : ce­lui qui pense et ce­lui qui rit.

C’est d’ailleurs plus ha­sard que fa­ta­li­té si l’en­fant de Tu­rin, pro­mis à une car­rière de phi­lo­sophe, s’est lais­sé ten­ter par l’aven­ture ro­ma­nesque. « Je vou­lais être es­sayiste, tra­vailler à l’uni­ver­si­té. J’ai été cri­tique de mu­sique clas­sique. Je sa­vais que j’avais une fa­ci­li­té pour la pen­sée ana­ly­tique. Ja­mais je n’au­rais cru me di­ri­ger un jour vers la fic­tion. Puis une amie, qui vou­lait tour­ner un film, m’a de­man­dé si je vou­lais en écrire le scé­na­rio. Je n’avais au­cune tech­nique. Mais je l’ai fait, parce que le su­jet – le chan­teur du XVIIIE siècle Fa­ri­nel­li – m’in­té­res­sait. » Et c’est ain­si que Ba­ric­co, 28 ans, se lance, aus­si­tôt après cette ex­pé­rience scé­na­ris­tique, dans l’écri­ture de son pre­mier ro­man, « Cas­tel­li di Rab­bia », en fran­çais « Châ­teaux de la co­lère ». « J’étais comme un sau­vage. J’ai écrit le livre de ma­nière très ani­male. Il n’y avait rien d’in­tel­lec­tuel ou d’ex­pé­ri­men­tal. Je ne sa­vais pas où j’al­lais. » Il en vend plus de 300 000 exem­plaires et de­vient, pour toutes les ra­gazze de la pé­nin­sule, Ales­san­dro le grand.

On le connaît sur­tout pour « Soie », folle love sto­ry d’un en­tre­pre­neur fran­çais qui prend, au siècle, la route du Ja­pon pour y trou­ver des vers à soie. Suc­cès mon­dial. Ba­ric­co touche à presque tout, ci­né­ma, pu­bli­ci­té, té­lé­vi­sion. Ber­nard Pi­vot ita­lien, il pré­sente des émis­sions consa­crées à la lit­té­ra­ture et à la mu­sique, sur la RAI no­tam­ment, pen­dant deux ans, ce qui ac­croît sa po­pu­la­ri­té et aug­mente ses chi res de vente. Un suc­cès qui dé­passe ce­lui que connaissent ha­bi­tuel­le­ment les écri­vains, au point qu’on lui o ri­ra même d’en­trer au gou­ver­ne­ment ita­lien. Mais s’il se dit aus­si à l’aise pour ré­di­ger un dis­cours po­li­tique, van­ter les mé­rites d’une les­sive pour une cam­pagne pu­bli­ci­taire ou écrire un ro­man dont le hé­ros est l’océan (« Océan mer », son deuxième livre), Ba­ric­co s’ac­croche à sa li­ber­té de pen­ser comme un nau­fra­gé à son ra­deau. Il re­fuse.

Bio Né le 28 jan­vier 1958 à Tu­rin, Ales­san­dro Ba­ric­co est écri­vain, phi­lo­sophe, mu­si­co­logue et dra­ma­turge. Il est no­tam­ment l’au­teur de « Châ­teaux de la co­lère » (prix Mé­di­cis étran­ger 1995) et de « Soie ». Il col­la­bore ré­gu­liè­re­ment avec des jour­naux ita­liens.

Et tan­dis qu’il de­vient une ma­nière de rock star, l’ani­mal conti­nue de faire tra­vailler l’hé­mi­sphère in­tel­lo de son cer­veau : il ré­dige un es­sai sur l’art de la fugue chez Ros­si­ni, ne craint pas de tailler un cos­tard aux mu­siques d’avant-garde dans un pam­phlet au titre dé­li­cieux : « l’Ame de He­gel et les vaches du Wis­con­sin ». Après avoir été très croyant dans sa jeu­nesse, il fonde une Eglise dont le dieu s’ap­pelle Sa­lin­ger : la « Scuo­la Hol­den » (du nom du hé­ros de « l’At­tra­pe­coeurs »). On y ap­prend à ra­con­ter des his­toires, dans tous les do­maines où ce ta­lent est re­quis, hor­mis ce­lui de la po­li­tique. C’est au 118 cor­so Dante, non loin des berges du Pô, au coeur de Tu­rin, que se dresse le ma­gni­fique bâ­ti­ment de brique rouge. « J’ai dé­ci­dé d’ou­vrir l’école en un mois. Ce n’était pas le fruit d’une longue ré­flexion. Tout s’est fait sans ex­pli­ca­tion. » Avec quelques amis for­tu­nés, il réunit la somme né­ces­saire (1 mil­lion d’eu­ros). Et ça marche. L’école, payante, ac­cueille des bour­siers de toute l’Ita­lie, où l’on tient dé­sor­mais Ba­ric­co pour le Ma­ria Mon­tes­so­ri des ate­liers d’écri­ture.

Son nou­veau ro­man, « la Jeune Epouse », donne une idée des pos­si­bi­li­tés in­fi­nies de la fic­tion quand cet art est pous­sé au plus haut point d’exi­gence. Rien à voir avec « Soie » ou « Océan Mer » car Ba­ric­co n’écrit ja­mais le même livre. « Chaque ro­man a son his­toire. Cer­tains écri­vains font tou­jours le même. Moi, je m’em­mer­de­rais si j’uti­li­sais chaque fois le même style. Pour “la Jeune Epouse”, j’avais en­vie de me connec­ter au réa­lisme ma­gique des écri­vains d’Amé­rique du Sud, mais avec le sou­ci per­ma­nent de la ra­tio­na­li­té. Ain­si, dans la fa­mille que je dé­cris, tout le monde meurt pen­dant la nuit. C’est pour­quoi ils ont la han­tise des té­nèbres, et fêtent, tous les ma­tins, le re­tour de la lu­mière. Une a aire de su­per­sti­tion comme j’en ai connu dans ma jeu­nesse : j’avais un oncle qui est mort en se fai­sant la barbe après son ca­fé du ma­tin et, de­puis, per­sonne dans la fa­mille ne se rase après le pe­tit dé­jeu­ner. »

Un conte im­mo­ral

C’est donc l’his­toire d’une jeune femme, 18 ans à peine, qui ar­rive d’Ar­gen­tine pour épou­ser le fils de fa­mille dans un pa­lais à la Lam­pe­du­sa. Seul hic : le fils est en voyage d’a aires à Londres, et nul ne sait quand il re­vien­dra. Il est vrai que le temps, ryth­mé seule­ment par la cé­ré­mo­nie du pe­tit dé­jeu­ner (le­quel dans cette fa­mille se ter­mine or­di­nai­re­ment en dé­but de soi­rée) et par les dé­parts en vil­lé­gia­ture, semble ne pas avoir de prise sur ces grands bour­geois ex­cen­triques : « Ils igno­raient la suc­ces­sion des jours, car ils vi­saient à n’en vivre qu’un, par­fait et ré­pé­té à l’in­fi­ni. » Ils prennent la pro­mise sous leur aile, l’ini­tiant à un mode de vie dé­ca­dent dont on pressent qu’il va bien­tôt dis­pa­raître. Comme chez Buñuel, la vie ne tient qu’au seul fil de l’ab­surde. Et au sexe, ici in­car­né par la soeur du fils. Belle comme sa mère, elle se ca­resse toutes les nuits tan­dis que son père, qui fré­quente le bor­del de la ville, ini­tie bien­tôt la jeune épouse aux se­crets du plai­sir. Comme on voit, c’est un conte im­mo­ral. Il est loin le temps de l’en­fance où Ba­ric­co jouait de la gui­tare le di­manche à la messe, prê­tait main forte au per­son­nel soi­gnant dans les hô­pi­taux, trou­vait à chaque se­conde de quoi se per­sua­der de l’évi­dence di­vine. Il confie que, dans son en­fance, le sexe était per­çu comme une ma­tière dan­ge­reuse, presque toxique.

Fran­zen et Mu­ra­ka­mi : de la bière Hei­ne­ken

Cette quête de la pu­re­té, Ba­ric­co la vit tou­jours au quo­ti­dien, mais dans la lit­té­ra­ture. Pour Ba­ric­co, il y a de moins en moins de « ro­mans purs ». Des ro­mans qui pro­posent un monde au­to­nome où le lec­teur puisse se perdre avant de re­tour­ner à la réa­li­té de tous les jours. « Quand Car­rère écrit “Li­mo­nov”, il s’ins­pire d’un per­son­nage qui existe, ce n’est donc pas un ro­man pur. » Il com­pare Fran­zen et Mu­ra­ka­mi à la bière Hei­ne­ken. « On peut la trou­ver par­tout et son goût plaît à tout le monde. Un goût uni­ver­sel. Mais pas si in­té­res­sant sur le plan lit­té­raire. On peut ima­gi­ner que le ro­man qui a été au coeur de l’art au siècle s’éteigne pour de bon. Est-ce qu’un seul ro­man a mar­qué la sen­si­bi­li­té col­lec­tive de­puis vingt ans? Mar­qué comme Cé­line ou Sa­lin­ger ? Je ne vois pas. » Ba­ric­co at­tend de sa­voir si les jeunes écri­vains pro­po­se­ront de nou­velles voies pour le ro­man, mais il en doute. Il croit en re­vanche à la pé­ren­ni­té de l’écri­ture. « Les gens écrivent tout le temps, des blogs, des tweets. Quand j’étais jeune, on pré­di­sait l’avè­ne­ment d’une ci­vi­li­sa­tion de l’image. Mais c’est le contraire qui s’est pas­sé. L’écri­ture est om­ni­pré­sente, sur des pla­te­formes qui se re­nou­vellent sans cesse. Quant aux livres, il y en au­ra tou­jours, mais ce ne se­ra plus pa­reil. »

Il écrit dans des en­droits di érents. « Je dé­teste la ré­pé­ti­tion », pré­cise-t-il. Il prend des notes à la main qu’il im­prime ré­gu­liè­re­ment. Il a tou­jours ta­pé à la ma­chine ou à l’or­di­na­teur, mais il cor­rige au crayon. Un di­no­saure qui au­rait com­pris avant ses congé-

nères que sa race al­lait dis­pa­raître ? « Je crois que nous sommes dans la sai­son ter­mi­nale de l’his­toire du ro­man, sous sa forme clas­sique. C’est un long adieu, qui du­re­ra peut-être très long­temps. C’est comme la mu­sique clas­sique. Il y a une frac­ture entre la haute tech­ni­ci­té de ce lan­gage et le grand pu­blic. Quand Flau­bert écri­vait quelque chose de très so­phis­ti­qué, ça res­tait ac­ces­sible. Au­jourd’hui, si on veut ex­ploi­ter les pos­si­bi­li­tés du ro­man de ma­nière ex­trême et ra­di­cale, on ob­tient un livre très di cile que per­sonne ne va lire. C’est la fin de la ma­gie. L’âge d’or, c’est quand la tech­nique pous­sée à son maxi­mum sa­tis­fait le goût gé­né­ral. La “Cin­quième Sym­pho­nie” de Bee­tho­ven. De nos jours, je pense qu’on s’éloigne peu à peu de cette si­tua­tion. »

Vit-on aus­si la fin du ci­né­ma ? Non car, se­lon lui, le ci­né­ma a en­core la fraî­cheur des pre­miers temps. « Les films des frères Coen ou de Ta­ran­ti­no ouvrent des per­cep­tions phy­siques et in­ventent de nou­velles lo­giques. Le ci­né­ma est dans cette ca­pa­ci­té que la lit­té­ra­ture avait en­core dans les an­nées 1930 ou 1950. Le pro­blème du ci­né­ma est dans la di usion. Beau­coup de salles ont fer­mé chez nous. Mais ar­tis­ti­que­ment ça reste très vi­vant. » Les ci­néastes n’ont d’ailleurs pas tar­dé à s’em­pa­rer de cer­tains de ses livres pour en ti­rer des films dont il se re­fuse à com­men­ter les mé­rites res­pec­tifs : c’est Giu­seppe Tor­na­tore qui a adap­té son « No­ve­cen­to » (l’his­toire d’un bé­bé re­trou­vé sur le pia­no d’un pa­que­bot en par­tance pour l’Amé­rique, en 1900), tan­dis que Kei­ra Knight­ley et Mi­chael Pitt ten­taient, avec une bra­voure et une ab­né­ga­tion que nul ne leur contes­te­ra, de sau­ver le film ti­ré de « Soie » en 2006. Ba­ric­co a même réa­li­sé un film en 2008, « Le­zione 21 », au­tour de la « Neuvième Sym­pho­nie » de Bee­tho­ven.

On a com­pris que le gé­nie de Ba­ric­co res­sem­blait à une boule à fa­cettes : livres, films, pièces de théâtre aus­si. Nul n’a ou­blié la ma­gni­fique in­ter­pré­ta­tion d’An­dré Dus­so­lier dans « No­ve­cen­to ». La prouesse scé­no­gra­phique était d’au­tant plus re­mar­quable qu’avec très peu d’ar­ti­fices on se croyait em­me­né sur le pont d’un trans­at­lan­tique. Mais quel est donc le se­cret de cette ex­tra­or­di­naire bou­li­mie créa­trice ? Les livres, tout sim­ple­ment. En té­moigne son for­mi­dable re­cueil de cri­tiques lit­té­raires ré­su­mant, comme son titre l’in­dique, « une cer­taine vi­sion du monde ». Un exer­cice de cu­rio­si­té tous azi­muts où Ba­ric­co peut aus­si bien com­men­ter l’au­to­bio­gra­phie de Dar­win, dé­ni­chée par ha­sard chez un bou­qui­niste (« mais on ne tombe pas sur les livres par ha­sard si on fré­quente les bou­qui­nistes ») que celle du ten­nis­man An­dré Agas­si. En somme, peu lui im­porte le fla­con. C’est l’écri­ture qui le fas­cine, « geste ma­gni­fique qui per­met de faire l’ex­pé­rience de la li­ber­té ». « La Jeune Epouse », par Ales­san­dro Ba­ric­co, tra­duit de l’ita­lien par Vincent Raynaud, Gal­li­mard, 230 p., 19,50 eu­ros.

Ales­san­dro Ba­ric­co re­çoit le titre de doc­teur ho­no­ris cau­sa de l’uni­ver­si­té belge de Lou­vain, en fé­vrier 2016.

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