L’écri­vain qui n’écri­vait rien

Pen­dant trente-deux ans, ce père fon­da­teur du “nou­veau jour­na­lisme” est res­té sec. Les re­por­tages de ses dé­buts, en­fin tra­duits en fran­çais, l’ont ren­du culte

L'Obs - - Culture - DA­VID CAVIGLIOLI

Jo­seph Mit­chell est un de ces écri­vains qui sont de­ve­nus cé­lèbres en n’écri­vant pas. Il était re­por­ter au « New Yor­ker ». Pen­dant trente-deux ans, de 1964 à sa mort, en 1996, il n’a rien fait, rien pu­blié. Il ar­ri­vait tous les ma­tins à 9 heures, s’en­fer­mait dans son bureau et par­tait à 18 heures. A tra­vers la cloi­son vi­trée, on le voyait tra­vailler, ta­per à la ma­chine, re­lire des notes, mais ce tra­vail ne se ma­té­ria­li­sait ja­mais. Quand il quit­tait les lo­caux, ses col­lègues en­traient dans sa ta­nière, fouillaient ses pou­belles, ses ti­roirs, cu­rieux de ce qu’il avait bien pu faire pen­dant toutes ces heures. Ils ne trou­vaient rien. De temps à autre, Mit­chell an­non­çait à ses chefs qu’il pro­je­tait d’écrire quelque chose. Ses chefs lui ré­pon­daient po­li­ment qu’ils at­ten­daient ça avec im­pa­tience. Son in­ac­ti­vi­té était de­ve­nue lé­gen­daire. A un mo­ment, il a de­man­dé une aug­men­ta­tion, qu’il a ob­te­nue. Il était ha­billé à l’an­cienne mode, avec des im­per­méables, des cra­vates, des cha­peaux. Sur les pho­tos qui existent, il a un re­gard intensément ab­sent. On de­vine qu’il était d’une na­ture triste, et qu’il par­lait très peu. Ses col­lègues disent qu’il écou­tait ses in­ter­lo­cu­teurs avec acui­té et se conten­tait gé­né­ra­le­ment d’émettre des « Ah oui, ah oui ».

De 1936 à 1964, en re­vanche, Mit­chell a écrit des di­zaines de ré­cits, très sin­gu­liers, très beaux, au­jourd’hui consi­dé­rés aux Etats-Unis comme une oeuvre lit­té­raire à part en­tière. Il pra­ti­quait un genre de re­por­tage qui a dis­pa­ru. Il in­ves­ti­guait lon­gue­ment des vies d’in­con­nus, d’amis à lui, de per­son­nages cé­lèbres entre à peine deux rues, et ra­con­tait leurs his­toires à peu près or­di­naires, sous la forme de my­tho­lo­gies hy­per­lo­cales et fières de l’être. Les édi­tions Dia­phanes pu­blient, pour la pre­mière fois en fran­çais, une sé­lec­tion de ces na­noen­quêtes. On y croise un « roi des Gi­tans », une te­nan­cière de ci­né­ma à 10 cents, un pré­di­ca­teur de rue, un pois­son­nier. Une sorte de pe­tite Co­mé­die hu­maine, sou­te­nue par une mise en nar­ra­tion ex­perte et une ten­dresse scep­tique. Mit­chell nous pré­sente par exemple le « Com­mo­dore Dutch », président d’une as­so­cia­tion mys­té­rieuse, sans ob­jet ni ac­ti­vi­té, à part l’or­ga­ni­sa­tion d’une soi­rée mon­daine à la­quelle per­sonne n’as­siste. Mit­chell suit le Com­mo­dore, qui passe des jour­nées in­dus­trieuses à ré­col­ter les « co­ti­sa­tions » de ses membres. Pe­tit à pe­tit, on dé­couvre que le Com­mo­dore est un clo­chard dan­dy et éden­té, une vic­time rê­veuse de la Grande Crise, un fan­tôme de sa­loon qui tra­ves­tit sa sé­bile en tré­so­re­rie de coun­try club.

Jour­na­liste-fan­tas­sin

Jo­seph Mit­chell est né en 1908, en Ca­ro­line du Nord. Son père était un homme sé­rieux, né­go­ciant en ta­bac, grand pro­prié­taire ter­rien. Il n’a pas sou­hai­té prendre sa re­lève, et s’est ins­crit en fac de mé­de­cine. Pen­dant plu­sieurs an­nées, il a mu­sar­dé à l’uni­ver­si­té, sans ja­mais étu­dier la mé­de­cine, as­sis­tant aux cours qui lui plai­saient, amas­sant cette éru­di­tion poin­tilliste et di­let­tante qui nour­ri­ra ses ré­cits. Il s’est ins­tal­lé à New York pen­dant la Dé­pres­sion. Cette ville im­pé­riale et po­pu­leuse, belle comme une cathédrale noire de crasse, il la par­cou­rait à pied, en jour­na­liste-fan­tas­sin, fra­ter­ni­sant avec les clo­chards et les pa­trons de bar, ra­mas­sant et ca­ta­lo­guant les ob­jets aban­don­nés sur le trot­toir, col­lec­tant les his­toires.

Ses ar­ticles ca­bos­sés et ob­ses­sion­nels res­semblent à un ré­per­toire d’ob­jets trou­vés. Ils sont longs (jus­qu’à une tren­taine de pages), pla­cides, re­le­vés par une iro­nie lé­gère et une pré­ci­sion mo­no­ma­niaque. « Il avait une mé­thode d’écri­ture, nous di­sait ré­cem­ment l’écri­vain Da­vid Sa­muels, qui l’a connu au “New Yor­ker” dans les an­nées 1990. Dans les pre­miers pa­ra­graphes, il ne se passe ab­so­lu­ment rien. On en est presque à le sup­plier d’ex­pli­quer pour­quoi il a choi­si de nous ra­con­ter ça. Et pe­tit à pe­tit, il amène de l’in­ten­si­té. » Ecri­vain mé­con­nu mais ré­vé­ré par les écri­vains, il a été l’idole de Gay Ta­lese, Sal­man Ru­sh­die, Mar­tin Amis et de bien d’autres. Ces der­nières an­nées, on s’est re­mis à lire et à édi­ter ses re­cueils. Une ré­cente bio­gra­phie a ré­vé­lé que, bien sou­vent, Mit­chell in­ven­tait ses per­son­nages, ou les re­créait en as­sem­blant plu­sieurs per­sonnes, et en se pro­je­tant sur ces Fran­ken­stein au­to­bio­gra­phiques. Au pays du fact-che­cking, la ré­vé­la­tion a fait du bruit.

Le se­cret de Mit­chell

Pour­quoi a-t-il su­bi­te­ment ces­sé d’écrire ? Cer­tains es­timent qu’il haïs­sait le New York des an­nées 1960, ce­lui-là même que les NewYor­kais d’au­jourd’hui re­grettent. Il n’a pas sup­por­té les grandes cam­pagnes de dé­mo­li­tion et de reconstruction im­mo­bi­lières, sac­cage de la ville va­ga­bonde qu’il ai­mait. Il re­con­nais­sait qu’il s’était en­fer­mé dans la nos­tal­gie. Le monde d’au­jourd’hui, il n’avait rien à en dire. Son tout der­nier ar­ticle, iro­ni­que­ment, s’at­ta­quait à un cer­tain Joe Gould, SDF gra­pho­mane qui se van­tait d’avoir écrit le plus long livre du monde, in­ti­tu­lé « Une his­toire orale de notre temps ». Mit­chell, pla­quant sa propre sé­che­resse sur cette fon­taine à encre, a rmait que Gould men­tait et n’avait ja­mais rien écrit. Il l’ex­cu­sait en avouant que lui aus­si vi­vait avec un grand ro­man new-yor­kais dans la tête, ima­gi­né à la vir­gule près mais im­pos­sible à écrire. (Mit­chell s’était trom­pé sur Gould : sa vo­lu­mi­neuse « His­toire orale » existe bel et bien. Elle est, dit-on, im­pu­bliable.)

On sait au­jourd’hui à quoi Mit­chell a pas­sé ses trente-deux an­nées de si­lence : il s’était en­ga­gé dans la concep­tion de ce ré­cit dé­fi­ni­tif, cette en­quête joy­cienne illi­mi­tée qui évo­que­rait tout à la fois, sa vie et celles de tous ceux qu’il avait connus, l’in­té­gra­li­té de ce New York en­glou­ti. En 2015, son ré­dac­teur en chef au « New Yor­ker », Charles McG­rath (« un poste stric­te­ment no­mi­nal », dit-il), a li­vré dans le ma­ga­zine son sen­ti­ment quant à cette apha­sie la­bo­rieuse : « Il était d’une na­ture dé­pres­sive et il était de­ve­nu pri­son­nier de sa ré­pu­ta­tion – de la my­tho­lo­gie qui l’en­tou­rait. Plus le temps pas­sait, plus il se sen­tait te­nu de re­ve­nir avec un chef-d’oeuvre, et ses stan­dards ont fi­ni par trans­cen­der ceux du simple jour­na­lisme. »

Dans son his­toire, « l’Obs » a connu plu­sieurs per­son­nages mit­chel­liens, comme sans doute tous les jour­naux et toutes les en­tre­prises. Ce que disent les ré­cits de Mit­chell, c’est que chaque mé­tier (men­diant, jour­na­liste, pois­son­nier) peut être pra­ti­qué comme un art, pour lui-même, pour sa beau­té propre et son in­uti­li­té. Alors, comme tous les arts, il rend l’ar­tiste mal­heu­reux et in­sa­tis­fait. « Le Mer­veilleux Sa­loon de McSor­ley », par Jo­seph Mit­chell, tra­duit de l’an­glais (Etats-Unis) par Ber­nard Hoepff­ner, Dia­phanes, 538 p., 25 eu­ros.

Bio Né en 1908 et mort en 1996, Jo­seph Mit­chell était jour­na­liste et écri­vain. Fi­gure fon­da­trice du « nou­veau jour­na­lisme », il a souf­fert d’une an­goisse qui l’a em­pê­ché d’écrire pen­dant plus de trente ans. Ses tra­vaux sont tra­duits pour la pre­mière fois en fran­çais.

Jo­seph Mit­chell dans le quar­tier de Green­wich Vil­lage à New York en 1992.

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