Un homme et un Dieu

JE NE PENSE PLUS VOYA­GER, PAR FRAN­ÇOIS SUREAU, GAL­LI­MARD, 154 P., 15 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - JÉ­RÔME GARCIN

Il avait été saint-cy­rien, et il se chan­gea en saint homme. Il avait bam­bo­ché et par­tou­zé, il fit le choix de se dé­pouiller. Chas­seur à che­val, il avait beau­coup ca­va­lé, en selle comme au lit, et il se cloî­tra dans un er­mi­tage, où il n’ai­ma que Dieu. Il li­sait au bi­vouac les co­mé­dies sa­ti­riques d’Aris­to­phane, il leur pré­fé­ra « le Che­min de per­fec­tion » de Thé­rèse d’Avi­la et la « Somme théo­lo­gique » de Tho­mas d’Aquin. On l’ap­pe­lait « le gros » ou « le porc » au pré­texte qu’il fré­quen­tait les bor­dels et dé­vo­rait des foies gras en­tiers à la cuillère, il de­vint aus­si maigre et cui­vré qu’une sta­tuette de Gia­co­met­ti po­sée sur le sable brû­lant du dé­sert. Mal­heu­reux dans sa jeu­nesse, bien­heu­reux pour l’éter­ni­té. Fils d’un père frap­pé par la fo­lie et in­ter­né dans la fa­meuse cli­nique du doc­teur Blanche, éle­vé par un grand-père co­lo­nel, te­nu pour dé­ment par sa fa­mille, Charles de Fou­cauld (1858-1916), ce « vieil en­fant bien éle­vé, mal­trai­té par la vie et guet­té par la tris­tesse », fut o cier de l’ar­mée fran­çaise avant de se faire sol­dat du Ch­rist, d’en­trer chez les trap­pistes, d’être jar­di­nier chez les cla­risses de Na­za­reth, de se dé­gui­ser en juif er­rant pour ex­plo­rer l’Afrique du Nord, d’être ten­té par l’is­lam, d’éta­blir le pre­mier lexique toua­reg-fran­çais, de fon­der un ordre sans dis­ciples ni conver­tis et d’être as­sas­si­né par des re­belles dans son for­tin en pierres sèches de Ta­man­ras­set. Un sort tra­gique que par­ta­ge­raient, quatre-vingts ans plus tard, les moines de Tib­hi­rine. Des hommes et un Dieu.

On a beau­coup écrit sur « le ma­ra­bout blanc ». Le livre de Fran­çois Sureau (pho­to) est di érent, comme ha­bi­té. C’est l’hom­mage à la fois dé­vo­tieux et tem­pé­tueux que veut rendre un croyant or­di­naire à un croyant ex­tra­or­di­naire, dont la ra­di­ca­li­té, la trans­fi­gu­ra­tion, l’e rayante so­li­tude, la dé­li­rante ab­né­ga­tion et l’hal­lu­ci­nante foi échappent à l’en­ten­de­ment. Alors, l’au­teur de « l’In­for­tune » et d’« Ini­go », lui aus­si éle­vé dans le quar­tier pa­ri­sien de l’Eu­rope, pas­sé par l’école de ca­va­le­rie de Sau­mur et ga­gné par la fas­ci­na­tion du Hog­gar, tourne au­tour de cette fi­gure in­sai­sis­sable comme un renard a amé au­tour d’un feu de bois. Il est al­lé se re­cueillir sur sa tombe à El Me­nia (Al­gé­rie), a cher­ché à Mo­ga­dor, dé­sor­mais Es­saoui­ra, le consu­lat de France où le pré­ten­du rab­bin Jo­seph Ale­man fut écon­duit, a fait une re­traite à la Trappe de Notre-Dame-des-Neiges où le « pe­tit frère uni­ver­sel » se re­ti­ra en 1890, et a même en­quê­té aux Ar­chives mi­li­taires. Un pé­riple in­té­rieur et sa­ha­rien d’où il est re­ve­nu épui­sé et ra­dieux, avec ce beau texte en forme de cre­do, et même de prière : « Fou­cauld est l’un des nôtres mais lui, Dieu l’a conduit tout près de la pa­roi pour lui faire écou­ter la mu­sique de l’autre monde ; il lui mon­trait aus­si qu’il n’y a pas de pa­roi. »

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