Le pia­niste

LE ROI RE­NÉ, PAR AGNÈS DESARTHE, ODILE JA­COB, 270 P., 21,90 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - G. L.

Parce que le Con­ser­va­toire n’a pas vou­lu de lui, il a ap­pris à « faire des bou­ton­nières de man­teaux pour dames chez un tailleur trots­kiste » quand, un soir de 1952, au Sul­ly d’Au­teuil et au pied le­vé, Re­né Ur­tre­ger (en 2014, pho­to) rem­place un pia­niste au­près de Sa­cha Dis­tel. Il a 18 ans. Son ex­cep­tion­nelle main droite lui vaut d’être ré­cla­mé par tout le monde : Les­ter Young, Stan Getz, Chet Ba­ker, Diz­zy Gilles­pie, Ken­ny Clarke, Son­ny Rol­lins, Art Bla­key. Tout le monde sauf Col­trane, mais tout le monde quand même, Miles Da­vis com­pris. Miles, qui est amou­reux de sa soeur Jean­nette. Miles, dont il a par­ta­gé la chambre sur une tour­née. Et, quand l’em­pe­reur du jazz s’en­ferme une nuit pour im­pro­vi­ser, de­vant un film de Louis Malle, la su­blime B.O. d’« As­cen­seur pour l’écha­faud », c’est en­core avec Ur­tre­ger. (Mais mieux vaut ne pas lui en cau­ser : « Tout le monde me bas­sine de­puis bien­tôt qua­rante ans. Alors qu’en fait j’ai pas­sé les trois quarts de cette sa­le­té de nuit à at­tendre un connard de dea­ler dans l’es­ca­lier du stu­dio ! »)

L’as­cen­seur, ce­lui qui a en­re­gis­tré de si beaux trios avec Daniel Hu­mair et Pierre Mi­che­lot, y a pas­sé sa vie, à mon­ter et à des­cendre à toute al­lure. Pen­dant qu’il fait son ser­vice mi­li­taire avec Jean Yanne, Ma­rielle et Trin­ti­gnant, son nom passe à la radio. C’est l’âge d’or du be-bop, et de sa splendeur. Mais tout va si vite. L’hé­roïne et les yéyés le car­bo­nisent. Lui qui vé­nère Cho­pin, Bud Po­well et Char­lie Par­ker ac­com­pagne Clo­clo et Gains­bourg, s’e ondre dans la dope, échoue dans un Club Med, ivre mort, à la fin des an­nées 1970. Il lui reste à re­naître, grâce à une femme qui est de­ve­nue la sienne. Il ar­rête la vodka-orange au pe­tit déj, et « re­prend le bop là où il l’avait lais­sé ». Il faut rendre grâce à Agnès Desarthe, et à sa plume souple comme un cho­rus d’Ur­tre­ger, d’avoir si bien confes­sé un si grand mon­sieur. On lit son ré­cit comme le tes­tament d’un re­ve­nant, le ma­ni­feste d’un ar­tiste ma­jeur qui a « long­temps re­fu­sé de jouer en mi­neur », et le cri sourd d’un ex-en­fant ca­ché qui, gare de l’Est, avec son pote Claude Ber­ri, pen­dant des se­maines, a cher­ché sa mère par­mi les res­ca­pés des camps. En vain.

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