Han­taï et Scar­lat­ti, c’est le bon­heur !

SCAR­LAT­TI, VOL. 4 : 17 SONATES, PAR PIERRE HAN­TAÏ (CLAVECIN KNIF) (MIRARE).

L'Obs - - Critiques - JACQUES DRILLON

Lors­qu’il joue Bach, Pierre Han­taï (ci-des­sous) se montre par­fois ver­sa­tile, contra­dic­toire, hé­si­tant entre l’in­té­rio­ri­té et une exu­bé­rance fi­na­le­ment as­sez goul­dienne. Il en ré­sulte qu’on ne sait pas très bien à qui l’on a a aire. On di­rait que la vir­tuo­si­té trans­cen­dante est pour lui une pente sur la­quelle il se laisse glis­ser, quitte à la re­mon­ter d’ahan aus­si­tôt après. Dans Scar­lat­ti, cette consti­tu­tion fait mer­veille. Qui est plus contra­dic­toire, ver­sa­tile, que Scar­lat­ti ? D’une so­nate à l’autre, tout le pay­sage change, comme dans Di­de­rot. Ici, c’est l’exu­bé­rance, la ju­bi­la­tion, le so­leil écla­tant ; là c’est une noir­ceur in­con­so­lable, là en­core une mé­lan­co­lie un peu com­plai­sante, là c’est ju­vé­nile, ou pro­fond… Alors voi­là notre Han­taï comme un pois­son dans l’eau, avec ses pro­di­gieuses dé­charges d’adré­na­line, sui­vies d’un men­ton bais­sé sur la poi­trine, mé­di­tant som­bre­ment sur la des­ti­née hu­maine. Quelle beau­té ! Quelle puis­sance dans l’en­thou­siasme ! A-t-on ja­mais en­ten­du Scar­lat­ti joué avec pa­reil brio ? Comme le re­gret­té Svia­to­slav Rich­ter, qu’Han­taï al­lait écou­ter avec ar­deur à l’autre bout de la France (on ne ces­sait de l’aper­ce­voir à ses ré­ci­tals, jusque dans les lieux les plus re­cu­lés), il ose tout, il réus­sit tout, c’est étour­dis­sant. Ce­la vibre à la vi­tesse de l’élec­tri­ci­té, mais avec une pré­ci­sion mi­cro­sco­pique. Quand vous êtes épui­sé d’avoir écou­té cinq fois de suite la so­nate Kk 201, qui n’est que dé­fer­le­ments, ca­ta­ractes, vous vous re­pas­sez la Kk 208, cette lente dé­plo­ra­tion, dé­ser­tique, dé­so­lée, et vous vous pro­met­tez de la de­man­der pour votre en­ter­re­ment. Mais s’il faut conti­nuer de vivre la longue jour­née sans pain qui s’an­nonce, tour­nez-vous vers la Kk 45, ce com­bat de gammes qui courent en tout sens, qui ba­laient le cla­vier comme un vent de printemps, et vous vous lè­ve­rez d’un bond, ar­mé pour toute la vie… Puis­set-elle veiller sur vous ! Fasse Dieu qu’elle coure dans vos veines jus­qu’à la fin… Au terme de sa pré­face aux trente pre­mières sonates, Scar­lat­ti s’adresse au mu­si­cien qui va le jouer : « Vi­vi fe­lice ! » Vi­vez heu­reux ! Il su t d’obéir.

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