POUR­QUOI LE BRÉ­SIL…

Le dé­fi­lé croi­sière de Louis Vuit­ton a été pré­sen­té à Rio de Ja­nei­ro. Le voi­ci comme si vous y étiez (euh, presque) —

L'Obs - - Tendances - par SO­PHIE FON­TA­NEL

Ça a com­men­cé très fort. Trois jours avant le show, la mé­téo sur Rio de Ja­nei­ro s’an­nonce « fa­çon puzzle ». Il a fal­lu, dit-on, al­ler jus­qu’à com­man­di­ter un cha­man pour conju­rer les intempéries. Dans le vol AF442, les tur­bu­lences n’em­pêchent pas la moi­tié des jour­na­listes de re-re­gar­der « l’Homme de Rio » (Phi­lippe de Bro­ca).

A l’ar­ri­vée, e et cha­ma­nique, c’est plein so­leil sur la ville. La croi­sière Vuit­ton s’ouvre au Co­pa­ca­ba­na Pa­lace. Cer­tains ont de­man­dé à in­ter­vie­wer Ni­co­las Ghes­quière afin de voir avec lui « Pour­quoi le Bré­sil? ». Votre ser­vi­teuse opte pour une autre stra­té­gie : vivre Rio à fond. Et re­gar­der en­suite, au show (nous sommes jeu­di, le dé­fi­lé est sa­me­di), comment Ni­co­las s’en est sor­ti.

Cer­tains confrères, il faut le re­con­naître, n’ont pas du tout en­vie de « vivre Rio ». La ville est ré­pu­tée peu sûre. Au lob­by, on conseille aux gens de sortir en tongs (il y en a quelques-uns à qui ça file un pso­ria­sis), en short ba­nal (se­cond pso­ria­sis) et sans sac de luxe (ouh là, troi­sième pso­ria­sis). Votre ser­vi­teuse choi­sit l’op­tion tongs + short + dé­bar­deur et s’aven­ture vers la plage. Ni­co­las est-il, lui aus­si, al­lé traî­ner à Ipa­ne­ma? On es­père que oui, quand même ! Ce qui frappe, sur la plage, c’est à quel point le corps, ici, est roi. Et pas for­cé­ment le corps mus­clé, par­fait, jeune. C’est d’ailleurs tout le contraire. Ce­lui qui a un gros cul semble aus­si content que « Pe­tit Cul ». Pre­mier mes­sage du peuple de Rio : c’est dé­jà fan­tas­tique d’avoir un corps. Le cu­lo (le cul) est la par­tie ido­lâ­trée. Le maillot de femme est ici ap­pe­lé fio den­tal, il se glisse dans la raie des fesses comme entre deux mo­laires. Pour­rait-on re­trou­ver cette don­née dans le dé­fi­lé de Ni­co­las Ghes­quière ? Euh, ne nous em­bal­lons pas (en re­vanche, nous en par­lons dans la Mode pour tous, page 116). En­suite, voi­ci un monde de la cou­leur. Pas seule­ment celle de la peau des gens, mais aus­si celle des ha­bits. L’in­di­vi­dua­li­té se joue sur les har­mo­nies de cou­leurs. Il ap­pa­raît que le bigarré, c’est un don qui va avec le so­leil. Même l’orange est par­tout. Per­sonne n’est en monochrome. Il est cou­rant de trou­ver trois cou­leurs sur la même per­sonne. Peu d’ha­bits blancs en plein jour. Si j’étais Ni­co­las… Voyant, chez un mar­chand de plage, le cé­lèbre tee-shirt vert et jaune du Bré­sil, je me de­mande s’il y au­ra ça, au show. Quel­qu’un, bien in­for­mé, me dit : « Ni­co­las n’est ja­mais si lit­té­ral… » Très vite, en pen­sant à cette col­lec­tion croi­sière, une ques­tion se pose : comment fa­bri­quer une ligne en­tière à par­tir d’une base cultu­relle aus­si res­treinte que le style bré­si­lien ? Le code ves­ti­men­taire est fort et simple. Y tou­cher, c’est comme sa­bo­ter la per­fec­tion d’un ga­let. Ni­co­las a-t-il pen­sé à ça ? Ceux qui ont par­lé avec lui re­fusent de dé­voi­ler leurs se­crets. Ils sou­rient d’un air mys­té­rieux, o ciel­le­ment pour pas se faire pi­quer les verbatim du maes­tro, mais sur­tout, à mon avis, parce qu’ils n’ont pas tout com­pris ce qu’a dit Ni­co­las.

Où trou­ver des choses di érentes? Chez un po­li­cier, par exemple, ap­pa­rem­ment une contrac­tuelle lo­cale, qui porte une sorte de sac ba­nane à la taille, mais re­te­nu aus­si à sa cuisse par deux la­nières. Ni­co­las a-t-il vu cet ac­ces­soire fas­ci­nant ?

Bref, de ba­lade en ba­lade, vient le mo­ment du show. Ça se passe dans la com­mune de Ni­terói, proche de Rio, au Mu­sée d’Art contem­po­rain conçu par Os­car Nie­meyer (fin de construc­tion en 1996). La sou­coupe vo­lante la plus pho­to­gra­phiée du monde est de taille mo­deste, ce qui n’est pas le cas de son site, où règne la dé­me­sure… pics ro­cheux, pa­no­ra­ma gran­diose. Les 500 ta­bou­rets du dé­fi­lé sont des ca­geots de Plexi. Co­lo­rés. On est dans le fu­tu­risme ab­so­lu. Et le dé­fi­lé com­mence.

Pre­mier pas­sage : l’e et Ghes­quière, sa dé­ci­dé­ment grande in­tel­li­gence. Le cu­lo et le fio den­tal n’ont pas été re­te­nus. Mais plu­tôt la pro­pen­sion des Bré­si­liennes à cou­vrir leurs seins. Les ma­tières ont l’air au-de­là de tech­niques. Et de la cou­leur. Bleu ciel et rouge ver­millon. Avec du blanc (le blanc de Nie­meyer ?), ce qui change tout. La fille est dra­pée dans un pan­ta­lon qui est aus­si un short. Le corps, chez Ni­co­las, c’est les gui­boles. Il y a même des tongs, dis donc ! Mais re­vues à la « Space Oddity ».

Le se­cond pas­sage est orange et jaune. Cet orange qui sur­prend dans les rues de Rio (nous sommes peu ha­bi­tués, en Eu­rope, à voir les gens por­ter ce ton). Les looks se suivent, de la cou­leur avant toute chose. Les gui­boles sur­gissent de robes ou de pan­ta­lons (on ne sait plus) dé­cou­pés et ou­verts.

Des dé­cou­pages, sur les bustes, laissent en­tre­voir la peau, à la taille. La taille est vé­né­rée à Rio. On s’ap­proche du cu­lo sans fon­cer de­dans tête bais­sée, n’est-ce pas ? ! Ce n’est pas « lit­té­ral », comme di­sait l’autre !

Un pull en damier noir et blanc sur le mo­del androgyne Tamy Glauser. Ça fait pen­ser au sport mais aus­si, tout de même, à la vie de plage des flâ­neurs, car le sol en­tier, d’Ipa­ne­ma à Co­pa­ca­ba­na, est pavé ain­si (on fait même, avec qua­si­ment ce mo­tif, des tee-shirts pour tou­ristes).

Ni­co­las Ghes­quière a bu du Bré­sil et en sort de la mo­der­ni­té, ce vers quoi une élé­gan­tis­sime bré­si­lienne d’adop­tion, as­sise en face de moi, Cos­tan­za Pas­co­la­to, rêve de voir al­ler son pays.

Il me semble même, sur cer­tains pas­sages avec des poches à sou ets comme po­sées sur le pu­bis, à la ma­nière des ba­nanes de ser­veurs pa­ri­siens, re­con­naître les sacs vus sur les agents contrac­tuels, de­vant l’hô­tel.

Quel que soit le rêve de Ni­co­las Ghes­quière, di­sons qu’il sait très bien le ra­con­ter. Et Dieu sait si par­fois, les rêves des autres, c’est bar­bant… Eh bien là, bra­vo.

Sans doute qu’à un mo­ment la sou­coupe d’Os­car Nie­meyer dé­colle. Par in­tui­tion, à la fin du show, on se rue tous de­dans.

LE BIGARRÉ, C’EST UN DON QUI VA AVEC LE SO­LEIL. MÊME L’ORANGE EST PAR­TOUT. PER­SONNE N’EST EN MONOCHROME.

Le fu­tu­riste Mu­sée d’Art contem­po­rain de Ni­terói, si­gné Os­car Nie­meyer, a ser­vi de cadre au dé­fi­lé de Ni­co­las Ghes­quière. LE PULL EN DAMIER, ICI POR­TÉ PAR LE TOP ANDROGYNE TAMY GLAUSER, RAP­PELLE LE SOL PAVÉ DE LA VILLE. MA­TIÈRES TECH­NIQUES, COUPES ET DÉCOUPES, TONGS FA­ÇON « SPACE ODDITY », LE DÉ­FI­LÉ RÉ­POND À LA MO­DER­NI­TÉ DU DÉ­COR. POUR LA FEMME DE RIO, « ORANGE IS THE NEW BLACK », ET LA JUPE HÉ­SITE AVEC LE PAN­TA­LON.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.