HA­BILLER SON CORPS

Al­ler re­gar­der au bout du monde, à Rio de Ja­nei­ro, les gens dont le corps est un ha­bit en soi, c’est le pro­pos—de la se­maine

L'Obs - - Tendances - par SO­PHIE FON­TA­NEL

Emon­den fait, tout le de­vrait faire un jour un dé­tour par la plage d’Ipa­ne­ma. C’est loin sans l’être. On s’en­dort en France dans l’avion et on se ré­veille là-bas. Comme je l’ex­plique dans l’ar­ticle (pages 112113) sur la col­lec­tion croi­sière 2017 de Louis Vuit­ton, pré­sen­tée à Rio cette an­née, il existe une loi en ce bord de mer le plus culte du monde : presque au­cun ha­bit de luxe n’y est pos­sible. Les lar­cins sont quo­ti­diens, même si, dit-on, ça tend à être un peu plus sûr qu’avant. Quoi qu’il en soit, si votre maillot de bain a coû­té cher, il vaut mieux que ça ne se re­marque pas, si­non vous pour­riez bien re­par­tir cul nu, dans presque l’in­di érence gé­né­rale, faut dire.

Pour la Mode pour tous, cette plage est donc un su­jet d’étude pas­sion­nant. Ici, l’ha­bit compte peu. Il n’est pas la se­conde peau que, dans nos pays, nous vé­né­rons. Et quant à la peau, elle est elle-même l’ha­bit.

Le bron­zage, rien que lui, fait des corps bien cou­pés. Ces ana­to­mies de per­sonnes vi­vant au grand air, c’est sou­vent du Saint Laurent, comme di­rait l’autre, et ça tombe par­fai­te­ment. Pas tou­jours, tou­te­fois, et ré­duire la plage de Rio à l’ex­hi­bi­tion des culs splen­dides se­rait to­ta­le­ment se trom­per de pro­pos.

Tous les corps sont beaux à Rio. Sim­ple­ment parce qu’ils sont au­to­ri­sés à vivre. J’ai vu un homme ar­pen­ter la plage, ca­res­sant son gros ventre qui se tan­nait, ex­pé­ri­men­tant ain­si des fé­li­ci­tés sub­tiles qu’au­cun Eu­ro­péen ne s’au­to­ri­se­rait. J’ai vu une femme po­ser pour moi (pho­to ci-contre), le corps plus tout jeune, sauf qu’elle s’o rait à mon ad­mi­ra­tion avec la souple confiance de qui sur­ki e sa condi­tion hu­maine.

Il est fas­ci­nant de voir qu’un pays ob­sé­dé à la fois par le sport et la chi­rur­gie es­thé­tique est aus­si ce­lui où l’état na­tu­rel est le plus vé­né­ré. Le Bré­sil, c’est un peu « ve­nez comme vous êtes », mais à condi­tion d’être content de vous. De ne pas plom­ber le lieu avec vos doutes. On se de­mande ce que ça peut être qu’un com­plexe au Bré­sil, à part ce­lui so­cial qui crée de telles ten­sions mé­mo­rables entre les êtres, et fo­mente tant d’agres­sions.

Il est aus­si fas­ci­nant de voir qu’un pays où le corps est à ce point à l’aise, sans nos mon­ceaux de frus­tra­tion, est aus­si ce­lui d’un viol toutes les onze mi­nutes, si ces chi res pu­bliés dans les jour­naux du monde en­tier sont justes. C’est comme si cette dé­con­trac­tion, aus­si puis­sante soit-elle, ne pou­vait rien contre la soif de do­mi­na­tion des hommes sur les femmes.

Fi­na­le­ment, que la femme soit cou­verte de pied en cap ou avec une fi­celle de maillot dans les fesses, elle dé­clenche sans cesse les mêmes convoi­tises, les mêmes ins­tincts sor­dides de pro­prié­té.

Et pour­tant, à tous les sta­tuts du corps en ce monde, à l’en­semble des beaux ha­bits (que pour­tant votre ser­vi­teuse vé­nère), nous pré­fé­rons ces corps-ha­bits et ha­bi­tés du Bré­sil. Puis­sen­tils vivre à ja­mais l’in­sou­ciance qu’ils s’au­to­risent. Et nous in­fluen­cer tou­jours.

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