RE­VE­NU UNI­VER­SEL “Une uto­pie réa­liste !”

Le co­fon­da­teur de l’Ecole d’Economie de Pa­ris re­dé­fi­nit le rôle de sa dis­ci­pline, se ral­lie à l’idée de “re­ve­nu uni­ver­sel” et ex­plique pour­quoi “l’his­toire ju­ge­ra sé­vè­re­ment Fran­çois Hol­lande”

L'Obs - - La Une - PAR DA­NIEL COHEN

Les pays in­dus­tria­li­sés, et par­ti­cu­liè­re­ment l’Eu­rope, vont de dés­équi­libre en dés­équi­libre. Ils sont frap­pés d’une « stag­na­tion sé­cu­laire ». Les be­soins so­ciaux et les dé­fis éco­lo­giques sont im­menses. Mais les éco­no­mistes ne semblent pas vou­loir sor­tir du tri­angle crois­sance-mar­ché-com­pé­ti­tion. Où sont les grandes idées nou­velles ? Qu’at­ten­dez-vous, un pro­phète qui vous guide ? La pen­sée éco­no­mique re­fuse au­jourd’hui de jouer ce rôle pro­phé­tique, et c’est sa gran­deur. John May­nard Keynes, qui a ré­vo­lu­tion­né la pen­sée éco­no­mique au

siècle, lui-même une sorte de pro­phète, rê­vait qu’un jour les éco­no­mistes se com­portent comme

des den­tistes, qu’ils ap­portent hum­ble­ment des so­lu­tions concrètes aux pro­blèmes concrets. On y est ! L’ère des Marx, Keynes ou Schum­pe­ter est ter­mi­née. Il faut se faire une rai­son... Il n’est pas rare d’en­tendre des éco­no­mistes jouer les prophètes sur les pla­teaux de té­lé... Chaque fois que l’un d’entre eux es­saie d’en­dos­ser ce rôle pro­phé­tique, il perd en sé­rieux. Fort du suc­cès in­ter­na­tio­nal de son livre [« le Ca­pi­tal au XXIe siècle », NDLR], Tho­mas Pi­ket­ty au­rait pu al­ler sur ce ter­rain, mais il s’en est bien gar­dé, res­tant prag­ma­tique et pré­cis dans les so­lu­tions qu’il pro­pose. Pi­ket­ty est sur­tout sur le ter­rain du constat, ce­lui des in­éga­li­tés... Les éco­no­mistes se doivent d’être mi­nu­tieux sur le constat et pru­dents quand ils pro­posent des po­li­tiques. Il faut dire qu’en cin­quante ans ils ont connu deux chan­ge­ments com­plets de pa­ra­digme. Pas un : deux. C’est très rare. Dans les an­nées 1970, ils ont connu le pas­sage de la pen­sée key­né­sienne à la pen­sée néo­mo­né­ta­riste. La si­tua­tion éco­no­mique, mar­quée alors par la « stag­fla­tion » [stag­na­tion et in­fla­tion], s’y prê­tait, car les re­cettes key­né­siennes ne fonc­tion­naient plus. Ces néo­mo­né­ta­ristes ont re­pen­sé en­tiè­re­ment le fonc­tion­ne­ment de l’éco­no­mie à par­tir de l’hy­po­thèse que nous au­rions tous un com­por­te­ment ra­tion­nel.

Se­cond chan­ge­ment, à par­tir des an­nées 1990, des pen­seurs – tels l’éco­no­miste Jo­seph Sti­glitz ou le psy­cho­logue Da­niel Kah­ne­man – ont re­mis en ques­tion cette révolution li­bé­rale. Il ne s’agis­sait pas d’un simple re­tour à Keynes : ils ont mis en lu­mière, dans tous les do­maines, les im­per­fec­tions et les ir­ra­tio­na­li­tés des ac­teurs éco­no­miques. Ils ont tout re­pen­sé, et les Fran­çais y ont pris lar­ge­ment leur part : la crois­sance (avec Phi­lippe Aghion), le dé­ve­lop­pe­ment (avec Es­ther Du­flo et Pas­ca­line Du­pas), la fi­nance (avec Emmanuel Fa­rhi et Xa­vier Ga­baix), l’entreprise (avec Jean Ti­role), les in­éga­li­tés (avec Tho­mas Pi­ket­ty), la fis­ca­li­té (avec Ca­mille Lan­dais et Emmanuel Saez).Tous ont ap­por­té un soin très at­ten­tif à la com­plexi­té des ins­ti­tu­tions ou des croyances, et ils vont très au-de­là du pa­ra­digme mar­ché-ra­tio­na­li­té-équi­libre gé­né­ral. Et pour­tant, leur im­pact sur la po­li­tique éco­no­mique est dé­ce­vant. Les éco­no­mistes peuvent, en conscience, pro­po­ser un diag­nos­tic, mais sû­re­ment pas une « vé­ri­té ». Quand ils croient faire plus, ils ne sont que les ins­tru­ments des po­li­tiques qui les uti­lisent... Ils doivent don­ner des ou­tils de ré­flexion que l’opi­nion pu­blique et les po­li­tiques puissent s’ap­pro­prier. Par exemple, des éco­no­mistes du dé­ve­lop­pe­ment telles Es­ther Du­flo ou Pas­ca­line Du­pas ne vont pas dire : « Un plan pour le dé­ve­lop­pe­ment, c’est A,B, C et D. » Mais plu­tôt : « Nous avons re­gar­dé les res­sources a ec­tées aux écoles, voi­ci ce qui a mar­ché et ce qui n’a pas mar­ché. Ré­flé­chis­sons aux moyens de com­prendre pour­quoi et d’évi­ter les er­reurs pas­sées. » Que re­tien­dra-t-on, sur le plan éco­no­mique, du quin­quen­nat de Fran­çois Hol­lande ? Ce pré­sident se­ra ju­gé sé­vè­re­ment par l’his­toire, tant sa po­li­tique s’est écar­tée des thèmes de sa cam­pagne et a fi­na­le­ment per­du en co­hé­rence. Il avait pro­mis de taxer les hauts re­ve­nus, pour faire en­suite ma­chine ar­rière ; il s’était don­né pour ob­jec­tif d’ar­ri­ver à 0% de dé­fi­cit, ce qui l’a ame­né à or­ga­ni­ser une purge d’aus­té­ri­té ab­surde. Puis, après avoir cas­sé la de­mande il mène une po­li­tique de l’o re, ce qui n’a pas de sens à soi tout seul. Abais­ser les co­ti­sa­tions so­ciales sur les bas re­ve­nus n’est pas idiot, mais si pour fi­nan­cer cette me­sure vous aug­men­tez les im­pôts et que vous étou ez la de­mande, ce­la ne sert à rien. La bonne po­li­tique au­rait été de bais­ser les charges, de lais­ser fi­ler tran­si­toi­re­ment les dé­fi­cits pu­blics, et de com­bler ceux-ci par la suite grâce à la crois­sance de l’em­ploi que vous au­riez en­gen­drée. L’Union eu­ro­péenne in­ter­di­sait le dé­ra­page des dé­fi­cits… On est pour­tant tou­jours au-des­sus de 3%… C’est donc qu’on a mal né­go­cié au dé­but avec nos par­te­naires eu­ro­péens. L’in­dus­trie fran­çaise n’avait-elle pas un pro­blème de com­pé­ti­ti­vi­té qu’il fal­lait trai­ter ? Le diag­nos­tic po­sé par le rap­port Gal­lois était juste : il y a un pro­blème de com­pé­ti­ti­vi­té dans l’in­dus­trie, une ab­sence pré­oc­cu­pante de mon­tée en gamme des pro­duits. Mais il fal­lait alors ré­flé­chir à la re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment (R&D) et à l’in­ves­tis­se­ment. Les me­sures prises ini­tia­le­ment n’ont pas abor­dé la ques­tion. Par ailleurs, pour ren­for­cer la com­pé­ti­ti­vi­té de l’éco­no­mie, il y avait une po­li­tique en pro­fon­deur à me­ner sur l’im­mo­bi­lier. Les prix, très éle­vés en France, sont l’une des vraies causes de la perte de com­pé­ti­ti­vi­té des en­tre­prises, à deux titres : elles doivent payer des loyers éle­vés pour leurs bu­reaux, et ver­ser des ré­mu­né­ra­tions qui per­mettent à leurs sa­la­riés de se lo­ger. Avec 40 mil­liards d’eu­ros d’aides au lo­ge­ment en France, il y avait moyen d’in­ves­tir pour faire bais­ser les prix. Ce­la n’a pas été fait.

Sur la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, et no­tam­ment la for­ma­tion des chô­meurs, su­jet qui de­vrait être prio­ri­taire, rien n’a été vé­ri­ta­ble­ment en­ga­gé. On vient certes d’an­non­cer un plan de for­ma­tion de 500 000 chô­meurs, à un an des élec­tions, mais qui peut croire que Pôle Em­ploi puisse me­ner à bien une po­li­tique d’une telle am­pleur en si peu de temps ?

La ré­forme du ter­ri­toire : il fal­lait sim­pli­fier, on a com­plexi­fié. On a tel­le­ment agran­di la taille des ré­gions qu’on ne peut même plus sup­pri­mer les dé­par­te­ments, mais on a quand même les mé­tro­poles : tout le monde est dé­sor­mais as­sis l’un sur l’autre.

La fis­ca­li­té, en­suite. Il y avait un grand chan­tier à me­ner. Fran­çois Hol­lande, qui s’est confron­té aux lob­bys fa­mi­liaux sur le ma­riage pour tous, au­rait dû al­ler au bout de cet a ron­te­ment, en créant une vraie fis­ca­li­té in­di­vi­dua­li­sée (et non fon­dée sur les fa­milles comme au­jourd’hui), ce qui au­rait per­mis de pas­ser beau­coup plus sim­ple­ment au pré­lè­ve­ment à la source et de suivre plus fi­ne­ment les évo­lu­tions des per­sonnes. L’uni­ver­si­té est l’autre grande ab­sente des po­li­tiques me­nées. Il a fal­lu que les prix No­bel sortent de leur ré­serve pour em­pê­cher une coupe bud-

“LE RE­VE­NU UNI­VER­SEL EST UNE UTO­PIE RÉA­LISTE”

gé­taire de 130 mil­lions d’eu­ros ! En­fin, il y a la ques­tion de la dé­mo­cra­tie so­ciale. A ce su­jet, vous avez es­ti­mé dans une tri­bune que la loi El Khom­ri ne fe­rait pas bais­ser le chô­mage. Mais ne peu­telle pas re­lan­cer le dia­logue social dans l’entreprise ? On a mis la char­rue avant les boeufs. Il au­rait fal­lu ré­flé­chir en pro­fon­deur aux rai­sons pour les­quelles la dé­mo­cra­tie so­ciale ne fonc­tionne pas en France. Tho­mas Bre­da, cher­cheur à l’Ecole d’Economie de Pa­ris, a fi­ne­ment étu­dié les car­rières des syn­di­ca­listes fran­çais. Elles sont sys­té­ma­ti­que­ment frei­nées, ce qui ex­plique peut-être pour­quoi la dé­mo­cra­tie so­ciale n’est pas bonne. Autre exemple, un syn­di­cat est re­pré­sen­ta­tif dans une entreprise s’il ob­tient 10% des voix. C’est un pro­grès im­por­tant face à l’an­cienne pré­somp­tion ir­ré­fra­gable de re­pré­sen­ta­ti­vi­té, mais il peut y avoir quand même jus­qu’à dix syn­di­cats re­pré­sen­ta­tifs ! Pour évi­ter la dis­per­sion syn­di­cale, source se­lon Tho­mas Bre­da du mal fran­çais, pour­quoi ne pas faire émer­ger des ma­jo­ri­tés ? On pour­rait pas­ser à un scru­tin à deux tours, sur le mo­dèle des ré­gio­nales, avec une prime à la liste ar­ri­vée en tête, ce qui obli­ge­rait à créer pour le se­cond tour des listes conjointes, et fa­ci­li­te­rait les ac­cords ma­jo­ri­taires.

On au­rait aus­si dû cla­ri­fier le par­tage des rôles entre branches et en­tre­prises. En Al­le­magne, on fixe ain­si la ré­mu­né­ra­tion du tra­vail au ni­veau de la branche, ce qui évite le dum­ping sa­la­rial ; mais l’or­ga­ni­sa­tion du temps de tra­vail (l’an­nua­li­sa­tion...) est fixée au ni­veau des en­tre­prises. Alors, oui, dans ces condi­tions, les ac­cords d’entreprise pour­raient trou­ver toute leur place ! Une fa­çon de ré­équi­li­brer les choses ne consis­te­rait-elle pas à obli­ger les en­tre­prises à rem­bour­ser les co­ti­sa­tions à un syn­di­cat ? Je suis très fa­vo­rable au chèque syn­di­cal. Ac­tuel­le­ment, un syn­di­ca­liste est vé­cu comme un coût par les en­tre­prises. Si la plu­part des gens étaient syn­di­qués, ce ne se­rait plus le cas. Ce­la au­rait aus­si pour e et connexe de per­mettre la re­mise à plat de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, car celle-ci a long­temps ser­vi à fi­nan­cer les syn­di­cats dans l’opa­ci­té. Des groupes de ci­toyens font cam­pagne pour le re­ve­nu uni­ver­sel : une al­lo­ca­tion fixe, qui se­rait ver­sée à tous chaque mois, de la nais­sance à

la mort. Elle va être ex­pé­ri­men­tée en Fin­lande l’an pro­chain. Il s’agit de lut­ter contre la pré­ca­ri­té, mais aus­si de chan­ger en pro­fon­deur notre lo­gique éco­no­mique. Qu’en pen­sez-vous ? J’ai évo­lué sur cette ques­tion. Je vois que le re­ve­nu d’exis­tence est une idée qui pro­gresse. Elle a ses dé­fen­seurs à gauche et à droite... Je pense que ce­la vaut vrai­ment le coup de l’ex­plo­rer. J’étais au­pa­ra­vant ré­ser­vé, car je me di­sais qu’on ne pou­vait pas ré­en­chan­ter la so­cié­té en pro­po­sant un aus­si mo­deste re­ve­nu. Je pré­fé­rais prô­ner le mo­dèle da­nois, dans le­quel la so­cié­té aide la per­sonne qui perd son em­ploi à re­trou­ver sa place dans la so­cié­té, en la ré­mu­né­rant cor­rec­te­ment et en la for­mant pen­dant son chô­mage.

Les deux mo­dèles ne sont pas in­com­pa­tibles… Non, bien sûr, et le re­ve­nu uni­ver­sel ne doit sur­tout pas être consi­dé­ré comme une al­ter­na­tive au sou­tien ac­tif aux chô­meurs et aux me­sures prises en entreprise pour ren­for­cer la dé­mo­cra­tie so­ciale. C’est d’ailleurs ce qui fait la dif­fé­rence entre la gauche et la droite. Pour la droite, on crée ce re­ve­nu pour solde de tout compte. La ver­sion de gauche est très dif­fé­rente : le re­ve­nu d’exis­tence doit être le socle, qui se­ra com­plé­té par d’autres pres­ta­tions.

Il existe au­jourd’hui une vraie de­mande so­ciale sur le su­jet : le re­ve­nu de base est une uto­pie réa­liste. On n’a pas le droit de la dé­dai­gner... Pour les jeunes, pour les per­sonnes en dif­fi­cul­té, sa­voir qu’il existe un socle so­lide de 700 eu­ros, di­sons, se­rait un pro­grès im­por­tant.

Certes, le diable étant dans les dé­tails, il fau­dra ré­flé­chir au bon ni­veau de ce re­ve­nu, il fau­dra pré­voir l’ar­ti­cu­la­tion avec les autres droits – l’al­lo­ca­tion chô­mage, le mi­ni­mum vieillesse, les aides au lo­ge­ment. Le re­ve­nu de base ne les rem­pla­ce­ra qu’en par­tie : il se­ra le socle fon­da­men­tal com­mun. Tout ce­la de­mande à être ana­ly­sé. Se­ra-t-il dis­tri­bué par fa­mille ou par per­sonne ? Si c’est par per­sonne, ce qui se­rait lo­gique, il fau­dra de fait re­voir en­tiè­re­ment la fis­ca­li­té pour qu’elle soit in­di­vi­dua­li­sée aus­si. Tout de­vien­drait alors plus simple. Mais pour ce­la, je de­mande le droit, pour nous cher­cheurs, de dis­po­ser des don­nées qui per­mettent d’ap­pré­cier et d’éva­luer de quoi il s’agit. Il faut pour ce­la que la Cnaf [Caisse na­tio­nale d’Al­lo­ca­tions fa­mi­liales, qui cen­tra­lise les don­nées sur le RSA] puisse mettre ces don­nées à la dis­po­si­tion des cher­cheurs. Est-ce qu’un tel re­ve­nu bou­le­ver­se­rait notre rap­port au tra­vail ? Un tel dis­po­si­tif chan­ge­rait le re­gard sur le tra­vail car il re­don­ne­rait un pou­voir de né­go­cia­tion aux gens les plus vul­né­rables. Quand vous n’avez pas be­soin de tra­vailler pour sur­vivre, mais seule­ment pour vivre, vous n’avez plus à ac­cep­ter n’im­porte quelles condi­tions de tra­vail.

L’autre idée por­tée par des col­lec­tifs de ci­toyens, c’est de mettre la créa­tion mo­né­taire de la Banque cen­trale eu­ro­péenne au ser­vice des peuples. Soit en dis­tri­buant di­rec­te­ment de l’ar­gent aux mé­nages – Mil­ton Fried­man a le pre­mier uti­li­sé l’image de billets je­tés d’un hé­li­co­ptère –, soit en le di­ri­geant vers des in­ves­tis­se­ments pu­blics. Ain­si, cette mon­naie ne dis­pa­raî­trait plus dans les comptes des banques… Je suis très fa­vo­rable à la « mon­naie hé­li­co­ptère », de même que beau­coup des éco­no­mistes qui s’intéressent aux ques­tions de po­li­tique mo­né­taire. Pour­quoi ? Parce que prê­ter aux banques, à un taux de 0%, dans l’es­poir qu’elles ac­cor­de­ront des cré­dits à des ac­teurs qui, de toute fa­çon, ne veulent pas s’en­det­ter, ne marche pas, faute d’in­ves­tis­se­ments pri­vés suf­fi­sants ! Ac­tuel­le­ment, cette mon­naie créée par la Banque cen­trale fi­nit sur les mar­chés, et elle ali­mente des bulles fi­nan­cières.

Don­ner di­rec­te­ment du cash aux gens est par­fai­te­ment pos­sible. Mais ce­la ne peut pas être du­rable : si l’in­fla­tion re­vient, il faut pou­voir ar­rê­ter du jour au len­de­main. C’est la rai­son pour la­quelle la créa­tion mo­né­taire ne peut pas fi­nan­cer un pro­jet dans la du­rée, comme le re­ve­nu uni­ver­sel ou la tran­si­tion éner­gé­tique. Il faut plu­tôt ima­gi­ner un trei­zième mois : par exemple un chèque de 500 eu­ros dis­tri­bué à tous par M. Dra­ghi, le temps que l’in­fla­tion re­vienne à 2%.

La Grande-Bre­tagne vote dans quelques jours pour ou contre la sor­tie de l’Union eu­ro­péenne. Est-ce un en­jeu énorme se­lon vous ? Ça l’est pour l’An­gle­terre, car l’Ecosse se­ra ten­tée de rompre avec elle, après une union de plus de quatre siècles. Par ailleurs, la Ci­ty risque d’être a ai­blie, car la place de Francfort (ou de Pa­ris...) pour­rait prendre d’im­por­tantes parts de mar­ché.

Pour l’Eu­rope, ça n’est pas un en­jeu énorme du point de vue éco­no­mique, mais c’est un dé­fi po­li­tique consi­dé­rable. La pres­sion, si le Brexit l’em­porte, se­ra forte pour or­ga­ni­ser des ré­fé­ren­dums dans d’autres pays. Y com­pris en France où Ma­rine Le Pen ne man­que­ra pas d’en exi­ger un sur l’eu­ro. A mon avis, il fau­dra prendre les de­vants et pré­pa­rer l’or­ga­ni­sa­tion d’un ré­fé­ren­dum dans l’en­semble de la zone eu­ro pour ava­li­ser le saut fé­dé­ra­liste dont elle a be­soin.

Com­bien de temps en­core va-t-on res­ter as­sis entre deux chaises ? C’est une illu­sion de croire qu’on peut conti­nuer ain­si pen­dant dix ou quinze ans. Nous vi­vrons, si le Brexit a lieu, un mo­ment de vé­ri­té.

Quel se­rait l’en­jeu du ré­fé­ren­dum ? Ce se­rait la mise en place d’un Par­le­ment de la zone eu­ro avec en face de lui un exé­cu­tif qui pour­rait uti­li­ser les res­sources four­nies par une fis­ca­li­té com­mune : idéa­le­ment, une mu­tua­li­sa­tion de l’im­pôt sur les so­cié­tés, mais on peut faire plus simple, par exemple en ré­ser­vant à la zone eu­ro un point de TVA. Et pour re­le­ver les pla­fonds, si c’est né­ces­saire, on fe­rait vo­ter les Par­le­ments na­tio­naux ou leurs re­pré­sen­tants, dans une es­pèce de Ver­sailles eu­ro­péen.

Cette fis­ca­li­té per­met­trait de faire en­fin ces in­ves­tis­se­ments pu­blics que tout le monde juge né­ces­saires, de re­prendre pos­ses­sion de la po­li­tique fi­nan­cière en­ga­gée de­puis quatre ans avec le Mé­ca­nisme eu­ro­péen de Sta­bi­li­té. Ac­tuel­le­ment, la Com­mis­sion doit re­cou­rir à des mon­tages fi­nan­ciers so­phis­ti­qués, avec des e ets de le­vier im­por­tants, des­ti­nés à faire croire qu’avec 3 eu­ros on dis­pose de 300 mil­liards…

Dans le ré­fé­ren­dum que j’ima­gine, seuls les pays qui ré­pon­dront « oui » pour­ront par­ti­ci­per à cette zone eu­ro ren­for­cée. Il fau­dra quand même s’as­su­rer que l’Al­le­magne et la France soient de­dans. N’est-ce pas ir­réa­liste ? Les élec­teurs, dans ces deux pays, ne semblent pas du tout par­tants pour une plus grande in­té­gra­tion... C’est la seule ma­nière d’évi­ter que la zone eu­ro ne s’en­lise, de lui don­ner les moyens de faire face aux crises ban­caires, d’avoir une vraie po­lice des fron­tières, une vraie po­li­tique d’in­ves­tis­se­ment, de créer des Har­vard eu­ro­péens… Il fau­dra l’ex­pli­quer. Un tel ré­fé­ren­dum, ça se pré­pare ; on peut se don­ner deux ou trois ans pour le faire. De toute fa­çon, ce dé­bat dé­mo­cra­tique doit avoir lieu.

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