LA MODE POUR TOUS

par Sophie Fon­ta­nel

L'Obs - - Le Sommaire - par SOPHIE FON­TA­NEL —

Vous ver­rez que cet hi­ver les sacs se­ront soit énormes, soit mi­cro­sco­piques comme des couilles de lu­tins (NDLR : la Mode pour tous, après vé­ri­fi­ca­tion, semble fort mal in­for­mée sur les couilles de lu­tin, mais pas­sons…). Cette gran­deur du sac est ca­pi­tale, car elle va dé­mo­der d’un coup tous les autres sacs pas grands et très chers que tout le monde avait ache­tés avant, ceux où on s’était dit : « OK, ça coûte une boule de lu­tin suisse, mais je vais le gar­der toute la vie » (rire étran­glé, a pos­te­rio­ri). Là, les sacs vont donc être grands, voyants – et par leur taille et par leurs mo­tifs. Deux exemples nous viennent à l’es­prit (mais on pour­rait aus­si ci­ter Her­mès, Cé­line, etc.) : le pro­chain Ba­len­cia­ga baya­dère, qua­si­ment un baise-en-ville… et le Guc­ci (pho­to ci-des­sus), qu’on vient de voir au dé­fi­lé croi­sière 2017 dans l’ab­baye de West­mins­ter. Le se­cond est moins im­mense que l’autre, mais il com­pense en étant en­core plus voyant. Et il y a donc un conflit, en ce mo­ment, entre la pul­sion de n’avoir au­cune en­trave (d’où la po­pu­la­ri­té crois­sante des sacs à dos et des sacs ba­nanes, qui laissent les mains libres) et l’at­trait du « gros ba­zar ». Ceux qui se sou­viennent que « gros ba­zar » est une al­lu­sion au « Père Noël est une or­dure » sont mes amis pour la vie. Les autres, res­tez dans l’in­no­cence, à croire que mode et gau­driole ne sont pas liées.

La Mode pour tous a, de­puis long­temps, choi­si l’op­tion « tout dans les poches, rien dans les mains ». Cette en­vie de li­ber­té de mou­ve­ment lui semble al­ler avec l’époque. Et je pour­rais vous ci­ter tant de femmes in­ou­bliables ja­mais alour­dies d’un sac : Gre­ta Gar­bo, Ka­tha­rine Hep­burn, Isa­belle Ebe­rhardt, Lee Miller, Nusch Eluard, Carine Roit­feld… !

Mais la ca­pa­ci­té de la mode à sus­ci­ter le dé­sir est in­fer­nale. Et voi­ci que ce sac, dont on com­men­çait à se dire « Y en a pas un peu marre ? », re­vient, comme le sou­pi­rant écon­duit mais gé­nial, c’est-à-dire en re­dou­blant ses e ets.

Le sac Guc­ci ci-des­sus es­saie de vous at­tra­per par bien autre chose que sa fonc­tion­na­li­té : il est gai. C’est pas com­pli­qué : il est si gai qu’il en est presque vi­vant. On se dit qu’avec un tel sac la vie se­ra moins si­nistre. At­ten­dez… ON SE SENTIRA MOINS SEULE. Elle est pas bonne, celle-là ? ! Oui, c’est ça le pou­voir ahu­ris­sant des ob­jets. Oui, c’est ça qui fait que la mode ne mour­ra ja­mais : elle vient ré­pondre sans cesse, cette fouine, à des manques pro­fonds qu’on sa­vait même pas qu’on avait, comme qui di­rait. La culte Dia­na Vree­land avait eu ce ver­ba­tim fa­bu­leux : « Ne leur don­nez pas ce qu’ils veulent, don­nez-leur ce qu’ils ne savent pas qu’ils veulent. » Voi­là, der­rière les lois du com­merce, der­rière l’in­tui­tion du né­go­ciant, der­rière le fan­tasme du sty­liste, il y a de la poé­sie. Presque du Houel­le­becq (poète mer­veilleux et que j’aime tant, au fait). La pos­si­bi­li­té d’un sac. Même quand on croyait qu’on n’en vou­lait pas.

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