DROITE

Vingt ans après, les Jup­pettes jugent Jup­pé

L'Obs - - Le Sommaire - MA­RIE GUICHOUX

Dé­jà, il danse dans les mai­sons de re­traite, lève le coude avec les jeunes mi­li­tants, et voi­là qu’il en­jôle dé­sor­mais sur l’air de « Vous les femmes, vous le charme… ». Ce­la ne lui res­semble pas, mais ses amis le pressent tant de fendre l’ar­mure. Alors, Alain Jup­pé force sa na­ture, passe au confes­sion­nal. « Je re­ven­dique le droit de re­gar­der une jo­lie femme. Ça donne du plai­sir », dit-il dans une bio­gra­phie sur ses jeunes an­nées pa­rue fin mai (1). Ciel ! Deux Ave et trois Pa­ter. En­core une chose, mon Père, « vis-à-vis du pu­blic fé­mi­nin, je suis tou­jours en état de sé­duc­tion ». Au diable !

Plus dé­ci­dé à ga­gner l’Ely­sée qu’à rô­tir en en­fer, le fa­vo­ri de la pri­maire de la droite, ca­tho­lique non pra­ti­quant mais can­di­dat très pré­voyant, dé­mine la route qui conduit à l’iso­loir. De­puis vingt ans, il est af­fli­gé d’une ré­pu­ta­tion de mâle suf­fi­sant pour avoir, en vingt-quatre heures, congé­dié de son pre­mier gouvernement huit « jup­pettes », mi­nistres et se­cré­taires d’Etat femmes. « De­puis les jup­pettes, on est per­sua­dé que je n’aime pas les femmes, mais ce n’est pas vrai, j’aime les femmes!», clame-t-il au­jourd’hui. Con­fon­dant pa­ri­té et sen­ti­ments. Et les jup­pettes, qu’en pensent-elles ?

Il y eut d’abord le so­leil de mai 1995. L’eu­pho­rie de la vic­toire nimbe les pho­tos of­fi­cielles. Chi­rac, res­sus­ci­té de son tom­beau po­li­tique, a lais­sé sur place son ri­val Bal­la­dur et rem­por­té la pré­si­den­tielle face à Jos­pin. Dans les jar­dins de l’Ely­sée, le jeune Jup­pé sym­bo­lise avec son gouvernement la « rup­ture » pro­mise. Il y a là, sur le per­ron, quelques poids lourds et pas mal de nou­veaux vi­sages. Et puis, ces 12 dames en tailleur­jupe rose pâle, co­rail, bleu, jaune… Des qua­dras et quin­quas, mi­ni­vagues soi­gnées ou che­veux lis­sés, au style plus « Jours de France » que « Ma­rie Claire ». « On était jeunes et joyeuses. On avait l’ave­nir de­vant nous », se sou­vient Françoise Hos­ta­lier, qui conserve, chez elle, la pho­to of­fi­cielle de l’ins­tant où elle fut se­cré­taire d’Etat char­gée de l’en­sei­gne­ment sco­laire.

Celles qu’on ne tarde pas à ap­pe­ler les « jup­pettes » n’ont d’yeux que pour le chef du gouvernement, plu­tôt bel homme en dé­pit de sa cal­vi­tie pré­coce. Il sou­rit, content de son ef­fet. Avec 28,6% de femmes au sein de l’exé­cu­tif, ce n’est pas en­core la pa­ri­té, mais c’est

20 mai 1995. Les douze « jup­pettes », fraî­che­ment nom­mées, du gouvernement dans les jar­dins de l’Ely­sée. De gauche à droite : Eli­sa­beth Hu­bert, Françoise de Pa­na­fieu, Co­lette Co­dac­cio­ni, Ch­ris­tine Chau­vet, Anne-Ma­rie Idrac, Françoise de Vey­ri­nas, Anne-Ma­rie Cou­derc, Co­rinne Le­page, Ni­cole Ame­line, Françoise Hos­ta­lier, Mar­gie Sudre et Eli­sa­beth Du­fourcq.

“Il me di­sait : ‘Tu es res­tée très mé­de­cin dans ta tête et donc, tu dé­fends tes confrères.’ ” Eli­sa­beth Hu­bert, ex-mi­nistre de la San­té

“Je pour­rais vo­ter pour Jup­pé sans pro­blème. Mais mon choix n’est pas en­core ar­rê­té. ” Françoise de Pa­na­fieu, ex-mi­nistre du Tou­risme

dé­jà un pro­grès re­mar­quable. La France quitte, pour la pre­mière fois de son his­toire, le pe­lo­ton de queue des mau­vais élèves eu­ro­péens. La ben­ja­mine, Eli­sa­beth Hu­bert, mi­nistre de la San­té pu­blique et de l’As­su­rance ma­la­die à 39 ans, pose avec dé­con­trac­tion ses mains sur son épaule. La mi­nistre du Tou­risme, Françoise de Pa­na­fieu, lui donne un ins­tant le bras, elle connaît « Alain » de­puis la Mai­rie de Pa­ris. Ses pa­rents, l’un an­cien mi­nistre du gé­né­ral de Gaulle et l’autre ex-se­cré­taire d’Etat de Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing, peuvent être fiers d’elle. En plus, Françoise a de si jo­lis yeux bleus. Cinq mois plus tard, ils jet­te­ront des éclairs de fu­reur.

Le 7 no­vembre, huit d’entre elles, convo­quées surle-champ, at­tendent dans l’an­ti­chambre du Pre­mier mi­nistre. Elles com­prennent qu’elles vont payer le plus lourd tri­but. Les 100 pre­miers jours du nou­veau pou­voir ont dé­çu, la cote de po­pu­la­ri­té d’Alain Jup­pé plonge et le cli­mat social est élec­trique. Alors que la cam­pagne s’était jouée sur la ré­duc­tion de « la frac­ture so­ciale », les Fran­çais en­tendent par­ler d’aus­té­ri­té et de ré­duc­tion du dé­fi­cit. Et la ma­jo­ri­té à l’As­sem­blée, agi­tée par les fron­deurs bal­la­du­riens, échappe au chef du gouvernement, tout pré­sident du RPR qu’il est. Dé­mis­sion­né et re­nom­mé dans la fou­lée, Jup­pé a ob­te­nu de Chi­rac de com­po­ser un deuxième gouvernement res­ser­ré à 32 membres au lieu de 42. Il va vite, très vite.

Elles exis­taient et en un ins­tant, elles n’existent plus. « C’était un mo­ment ar­chaïque », ra­conte Eli­sa­beth Du­fourcq, éphé­mère se­cré­taire d’Etat à la Re­cherche. Toutes connaissent la règle du jeu, « quand on entre au gouvernement, on sait qu’on en sort », comme le ré­sume Ni­cole Ame­line, dé­pu­tée et an­cienne se­cré­taire d’Etat à la Dé­cen­tra­li­sa­tion. Mais cette convo­ca­tion, cette at­tente « comme chez le den­tiste », ce re­grou­pe­ment par sexe… Les cinq hommes qui ne sont pas re­nou­ve­lés dans leur fonc­tion, elles ne les ont pas croisés dans l’an­ti­chambre! Leur co­lère suinte. « Vous pour­riez nous ap­por­ter du thé puisque les femmes en boivent à cette heure », de­mande Françoise de Pa­na­fieu à un huis­sier, tan­dis que Françoise Hos­ta­lier ajoute : « Vous n’au­riez pas “Modes et Tra­vaux” ? »

Une fois dans le bu­reau de Jup­pé, il y eut les stoïques, voire com­pa­tis­sante comme Eli­sa­beth Du­fourcq, haut-fonc­tion­naire et au­teure d’un livre ré­com­pen­sé par l’Aca­dé­mie fran­çaise, « Les Aven­tu­rières de Dieu ». Pas­sée par le Quai-d’Or­say, elle connaît bien le « PM ». « J’étais dé­so­lée pour lui. Je lui ai dit de ne pas s’in­quié­ter pour moi. Il m’a ré­pon­du: “Je vous re­mer­cie beau­coup parce que toutes ne le prennent pas comme ça.” » Ef­fec­ti­ve­ment, der­rière la porte ca­pi­ton­née, il y eut des éclats de voix et des larmes. Co­lette Co­dac­cio­ni, dé­chue du mi­nis­tère de la So­li­da­ri­té entre les gé­né­ra­tions, de­mande un sur­sis de trois mois. Juste le temps de faire pas­ser la loi créant la pres­ta­tion au­to­no­mie pour les per­sonnes âgées qu’elle a fi­na­li­sée, en ur­gence. « Je l’ai presque en­ten­du ré­flé­chir une frac­tion de se­conde, puis me dire: “Ce n’est pas pos­sible.” C’était pour moi une telle frus­tra­tion. A la fin, il m’a de­man­dé s’il m’avait fait de la peine. » Elle ne contient plus ses larmes. Aus­si­tôt, « il m’a conduite chez son di­rec­teur de ca­bi­net qui m’a don­né un grand mou­choir ». Elle veut bien, au­jourd’hui, concé­der à Jup­pé « une once d’hu­ma­ni­té ». Même pas une once pour Françoise Hos­ta­lier : « Il était tout le temps au té­lé­phone, s’in­ter­rom­pait. Je lui ai dit: “Je vois que vous êtes très oc­cu­pé.” Quand on entre au gouvernement, on ne pose pas de ques­tions et quand on sort non plus. Et j’ai cla­qué la porte ! Ça ne se fait pas, mais ça m’a fait du bien… »

La presse s’était dé­jà fait l’écho d’un chef de gouvernement cas­sant, qui ne laisse guère d’es­pace à ses mi­nistres et s’agace, du haut de son in­tel­li­gence, de leur ama­teu­risme. L’épi­sode ci­mente cette image. Le deuxième gouvernement pon­dère jup­péistes et bal­la­du­riens, sé­gui­nistes, CDS et gis­car­diens… Quatre jup­pettes sont re­con­duites (2) mais pas une nou­velle femme n’entre dans l’équipe. Alors même qu’Alain

Jup­pé vient d’ins­tal­ler l’Ob­ser­va­toire de la pa­ri­té, pro­mis pen­dant la cam­pagne par Chi­rac.

Avec le re­cul, les sept femmes qui s’ex­priment (Françoise de Vey­ri­nas, la hui­tième, en charge des quar­tiers en dif­fi­cul­té, est dé­cé­dée pré­ma­tu­ré­ment) s’ac­cordent sur un point : « Il ne s’est pas ren­du compte de ce qu’il fai­sait»; «Il n’a pas me­su­ré l’im­pact»; « C’était une grosse er­reur ». Sexisme or­di­naire, cultu­rel, jus­qu’au som­met de l’Etat. Jup­pé était « un mi­so­gyne in­cons­cient» pour l’une, « sû­re­ment pas un ma­chiste » pour les autres. Ch­ris­tine Chau­vet, qui a mi­li­té en po­li­tique pen­dant long­temps (« tou­jours par convic­tion, ja­mais pour ré­gler des comptes avec les hommes ») avant d’être ap­pe­lée au Com­merce ex­té­rieur, re­tient, elle, que « les mi­nistres mas­cu­lins me­na­cés ont été sou­te­nus par leur par­ti ». Pas les sor­tantes (trois RPR, cinq UDF).

Le pire vint après avec le fra­cas mé­dia­tique. La sanc­tion fut mise sur le compte de l’in­com­pé­tence et des bourdes de ces dames. Pour­tant pas une ex­clu­si­vi­té fé­mi­nine : avoir dé­cla­ré que « la men­di­ci­té n’est pas un drame hu­main » n’a pas em­pê­ché Phi­lippe Dous­teB­la­zy de res­ter en place au mi­nis­tère de la Culture. Cer­taines se­cré­taires d’Etat, ayant des at­tri­bu­tions très mo­destes ou pas d’ad­mi­nis­tra­tion du tout, étaient condam­nées à faire de la fi­gu­ra­tion. En en va­lo­ri­sant d’autres, Jacques Chi­rac dont ce pre­mier gouvernement por­tait la marque, re­mer­ciait des lob­bys qui avaient oeu­vré pour sa vic­toire. Pré­cieuse pen­dant la cam­pagne, Co­lette Co­dac­cio­ni, fi­gure des dé­fen­seurs de la fa­mille et fer­vente ad­mi­ra­trice de Jean-Paul II, de­ve­nait em­bar­ras­sante au gouvernement. Elle ne met­tait pas un mou­choir sur ses croyances. « Je n’étais pas exempte de re­proches, re­con­naît pour sa part Eli­sa­beth Hu­bert, en charge de la San­té et vite re­mar­quée pour ses mal­adresses. Mais nous avions un dif­fé­rend de fond avec Jup­pé. Il vou­lait sanc­tion­ner les dé­pas­se­ments de pres­crip­tion, je m’y op­po­sais. Il me di­sait: “Tu es res­tée très mé­de­cin dans ta tête et donc, tu dé­fends tes confrères.” »

Vingt ans après, cette ap­pel­la­tion de « jup­pettes » les in­sup­porte. « Et Fran­çois Ba­roin, vous l’ap­pe­lez un ju­pon ? », lance Françoise Hos­ta­lier en rap­pe­lant que le jeune porte-pa­role pro­met­teur fut sor­ti sans mé­na­ge­ment aus­si, au point d’en gar­der une ran­cune te­nace vis-à-vis de Jup­pé. Tan­dis qu’une autre re­grette : « Je por­tais des pan­ta­lons mais en ce jour so­len­nel, j’avais cru bon de mettre une jupe. » « Il fal­lait nous ap­prendre à être de plus fines duel­listes face aux mé­dias qui nous ri­di­cu­li­saient », conclut Eli­sa­beth Du­fourcq. A l’ex­cep­tion de Ni­cole Ame­line et de Françoise de Pa­na­fieu, ce fut pour les autres le cré­pus­cule de leur car­rière po­li­tique.

Elles ont bi­fur­qué vers le monde de l’entreprise, l’ins­pec­tion gé­né­rale de l’Edu­ca­tion na­tio­nale, la Com­mis­sion de ré­gu­la­tion de l’éner­gie ou la joie simple des pe­tits-en­fants. Sans ran­coeur au­cune, elles iront vo­ter pour la pri­maire de la droite en no­vembre pro­chain. Trois d’entre elles ont dé­jà choi­si : leur can­di­dat, c’est Alain Jup­pé, «une grande poin­ture», « quel­qu’un de stable, qui n’agit pas sur un coup de tête ». « Il est, pour moi, dit Co­lette Co­dac­cio­ni, ce­lui qui porte les va­leurs gaul­listes. » Françoise Hos­ta­lier, qui co­or­donne, elle, la cam­pagne de Fran­çois Fillon dans les Hauts-de-France, re­con­naît néan­moins que « Jup­pé a chan­gé après les épreuves tra­ver­sées, l’af­faire des em­plois fic­tifs de la Ville de Pa­ris et l’exil au Ca­na­da ». Leurs ex-com­pagnes d’in­for­tune sont in­dé­cises. « Je pour­rais vo­ter pour Jup­pé sans au­cun pro­blème, c’est un homme libre. Mais mon choix n’est pas en­core ar­rê­té, dit Françoise de Pa­na­fieu, pres­sée d’écour­ter l’échange. La po­li­tique, ce n’est plus mon monde, je suis dans des conseils d’ad­mi­nis­tra­tion main­te­nant. »

Le temps a fait son oeuvre. Au­près de l’opi­nion, « il n’y a pas au­jourd’hui d’ef­fet “jup­pette” né­ga­tif pour Alain Jup­pé. Mais l’épi­sode res­sor­ti­ra pen­dant la cam­pagne », es­time Jean-Fran­çois Do­ri­dot de l’ins­ti­tut Ip­sos. Le maire de Bor­deaux n’a qu’un seul ri­val au­près de l’élec­to­rat fé­mi­nin dans les in­ten­tions de vote à la pri­maire à droite, Ni­co­las Sar­ko­zy (il re­cueille 38% quand l’an­cien Pré­sident est cré­di­té de 34%). « Il y a une rai­son à ce­la: tous deux sont très forts chez les 65 ans et plus. Or dans cette tranche d’âge, les femmes sont plus nom­breuses que les hommes. »

En se choi­sis­sant une hé­ri­tière à la mai­rie de Bor­deaux, Vir­gi­nie Cal­mels, Alain Jup­pé a en­voyé un si­gnal de ra­jeu­nis­se­ment et de fé­mi­ni­sa­tion. L’ex­dame de fer d’En­dé­mol joue un rôle pi­vot dans son équipe de cam­pagne sur le pro­gramme éco­no­mique et la stra­té­gie mé­dia­tique. Dans sa garde rap­pro­chée, on a vu ré­ap­pa­raître la sé­na­trice du Bas-Rhin Fa­bienne Kel­ler, qui s’est pro­non­cée tôt en sa fa­veur. Mais c’est tout, pour l’ins­tant. « C’est un sou­ci, re­con­naît Gilles Boyer, conseiller du can­di­dat. La droite fran­çaise a tar­dé à te­nir compte de la loi sur la pa­ri­té. D’où le manque de femmes chez cha­cun des can­di­dats. » L’ob­jec­tif en cas de vic­toire en 2017 se­rait de tendre vers un gouvernement pa­ri­taire « mais il ne faut pas tom­ber dans le gad­get. La place des femmes dans un gouvernement peut s’ap­pré­cier de ma­nière qua­li­ta­tive aus­si bien que quan­ti­ta­tive ». Alain Jup­pé n’a plus qu’à chan­ter :« Où sont les femmes ? » (1) « Je se­rai pré­sident! L’his­toire du jeune et am­bi­tieux Alain Jup­pé », par Ca­mille Vi­gogne Le Coat, Edi­tions La Ten­go. (2) Co­rinne Le­page, mi­nistre de l’En­vi­ron­ne­ment, Anne-Ma­rie Cou­derc, char­gée de l’Em­ploi, Anne-Ma­rie Idrac, char­gée des Trans­ports, et Mar­gie Sudre, se­cré­taire d’Etat à la Fran­co­pho­nie.

“Quand on entre au gouvernement, on sait qu’on en sort ” Ni­cole Ame­line, an­cienne se­cré­taire d’Etat à la Dé­cen­tra­li­sa­tion

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