COMMENT EN EST-ON AR­RI­VÉ LÀ?

Gui­gou, Vé­drine, Ve­rhof­stadt, Cohn-Ben­dit, Ca­va­da, La­my… Ar­ti­sans de la construc­tion eu­ro­péenne et té­moins pri­vi­lé­giés de ses vi­cis­si­tudes, ils ana­lysent l’his­toire d’une belle idée trop vite ou­bliée

L'Obs - - Grands For­mats - SO­PHIE FAY ET PAS­CAL RI­CHÉ

S ou­ve­nez-vous, c’étaient les an­nées 1980. Le dra­peau bleu étoi­lé flot­tait der­rière chaque homme po­li­tique. On était fier des Air­bus, de la fu­sée Ariane, du pro­jet de tun­nel sous la Manche. On se ré­jouis­sait de la chute du Mur et de la réuni­fi­ca­tion du Vieux Conti­nent. On cé­lé­brait les fon­da­teurs de la Com­mu­nau­té éco­no­mique eu­ro­péenne, Jean Mon­net, Ro­bert Schu­man, et même Al­tie­ro Spi­nel­li. Le pré­sident de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, Jacques De­lors, fai­sait au­to­ri­té. Eras­mus fai­sait voya­ger la jeu­nesse. L’Eu­rope évo­quait cette « au­berge es­pa­gnole » qui pren­drait bien­tôt le vi­sage sym­pa­thique de Ro­main Du­ris. La construc­tion d’une grande mai­son com­mune était en­core un rêve col­lec­tif. Tout ce­la semble dé­sor­mais si loin…

En Eu­rope, rien ne va plus ! Ré­fé­ren­dum bri­tan­nique sur le « Brexit », cal­vaire fi­nan­cier de la Grèce, dé­rè­gle­ments de la zone eu­ro, crise des ré­fu­giés, ef­fon­dre­ment de Schen­gen, pous­sée des na­tio­na­lismes, en­ter­re­ment du droit d’asile... La belle Union s’en­fonce dans la dé­prime. Et nul ne semble en me­sure de la conso­ler. Ni à Ber­lin, ni à Pa­ris, ni à Bruxelles. En France, l’idée eu­ro­péenne passe à l’as : seule­ment 38% d’opi­nions fa­vo­rables au­jourd’hui contre 69% en 2004, se­lon un son­dage du Pew Re­search Center. C’est en af­fi­chant leur eu­ros­cep­ti­cisme que les po­li­ti­ciens lancent dé­sor­mais leurs cam­pagnes élec­to­rales. La « course sans re­tour vers les Etats-Unis d’Eu­rope » lan­cée par Jean Mon­net tourne court. Et le grand des­sein fé­dé­ra­liste n’est pas loin de re­joindre les di­ri­geables et le Mi­ni­tel au ci­me­tière des rêves per­dus.

Que s’est-il pas­sé ? Comment en est-on ar­ri­vé là ? Et quand le pro­jet eu­ro­péen, por­teur de tant de pro­messes – la paix, la pros­pé­ri­té, la so­li­da­ri­té – s’est-il four­voyé ? Pour « l’Obs », de grands ac­teurs de l’aven­ture com­mu­nau­taire font le bi­lan. Ils re­viennent sur ces car­re­fours de l’His­toire qui ont vu l’Eu­rope prendre la mau­vaise di­rec­tion et ana­lysent les mo­ments clés du drame. Un sa­lu­taire exa­men du pas­sé pour mieux s’orien­ter à l’ave­nir…

1954 « ON EST TOM­BÉ DANS UNE UNION DOUA­NIÈRE… »

Pour l’an­cien Pre­mier mi­nistre belge Guy Ve­rhof­stadt, dé­pu­té eu­ro­péen li­bé­ral, le rêve fé­dé­ral et po­li­tique a dé­raillé… dès l’ori­gine. La faute à qui ? Pas aux Bri­tan­niques, ni aux Al­le­mands, ni aux Grecs... mais aux Fran­çais ! « Tout était pré­pa­ré pour faire une union po­li­tique, une Com­mu­nau­té eu­ro­péenne de dé­fense, un Par­le­ment et un gou­ver­ne­ment eu­ro­péen. Mais le Par­le­ment fran­çais a vo­té contre. » C’était à la fin de l’été 1954 : sans débat sur le fond, les gaul­listes et les com­mu­nistes votent alors contre le pro­jet « at­lan­tiste », les chré­tiens-dé­mo­crates votent pour, les so­cia­listes et ra­di­caux sont di­vi­sés. Pierre Men­dès France, pré­sident du Conseil, n’en­gage pas sa res­pon­sa­bi­li­té.

Le 30 août, le re­jet est vo­té par 319 voix contre 264.

« On est alors tom­bé dans une union doua­nière, un mar­ché in­té­rieur même pas ache­vé », re­grette Guy Ve­rhof­stadt, un fé­dé­ra­liste des plus purs. De­puis, l’Eu­rope a beau­coup de bonnes idées, mais au­cune ne va au bout de sa lo­gique. On fait l’eu­ro, mais sans gou­ver­ne­ment éco­no­mique ; on fait Schen­gen, sans gar­des­fron­tières com­muns ; on lance l’Union eu­ro­péenne de l’éner­gie, elle est sans conte­nu. « L’Eu­rope reste une con­fé­dé­ra­tion d’Etats qui dé­cident à l’una­ni­mi­té. Et tout va trop len­te­ment », sou­pire le pré­sident du groupe li­bé­ral au Par­le­ment eu­ro­péen. Le meilleur exemple, pour lui, c’est la crise fi­nan­cière : ré­glée par les Amé­ri­cains en neuf mois, elle agite en­core les Eu­ro­péens huit ans plus tard. Seule la Banque cen­trale eu­ro­péenne, ins­ti­tu­tion vrai­ment fé­dé­rale, a pu agir ef­fi­ca­ce­ment. « Il faut re­ve­nir au pro­jet des pères fon­da­teurs. Tout était écrit, même le sta­tut du Royaume-Uni, qui pou­vait être membre as­so­cié. Tant que l’on ne fe­ra pas ce­la, l’Union eu­ro­péenne res­te­ra comme un ver­nis sur des Etats­na­tions qui n’ont pas com­pris que le monde de de­main se­ra do­mi­né par des em­pires », qu’il s’agisse des EtatsU­nis, de la Chine ou de mul­ti­na­tio­nales nu­mé­riques…

1962

« IL AU­RAIT FAL­LU ÉCOU­TER DE GAULLE » Cer­tains Eu­ro­péens, comme Jean-Pierre Che­vè­ne­ment, sont très heu­reux d’avoir échap­pé à ce rêve fé­dé­ra­liste, mais ils au­raient vou­lu que ce choix fût as­su­mé et rem­pla­cé par un autre mo­dèle. Il n’a ja­mais cru au pro­jet des pères fon­da­teurs, ni à cette Eu­rope mar­chande pla­cée sous la tu­telle des Etats-Unis. Aux yeux de l’an­cien mi­nistre de Fran­çois Mit­ter­rand, c’est en avril 1962 que tout a dé­raillé, avec l’échec de la dis­cus­sion du « plan Fou­chet » ren­for­çant les liens po­li­tiques entre les Six. « Il au­rait fal­lu écou­ter le gé­né­ral de Gaulle qui pro­po­sait alors une mé­thode confé­dé­rale plu­tôt qu’une mé­thode com­mu­nau­taire pour avan­cer en­semble. L’Eu­rope au­rait alors pu se conce­voir comme une en­ti­té stra­té­gique, ce qu’elle n’a

ja­mais su faire. » Les par­te­naires de la France ont re­fu­sé, peu sé­duits par cette « Eu­rope des Etats » gaul­lienne, qui tuait l’idée d’une en­ti­té su­pra­na­tio­nale.

A écou­ter Che­vè­ne­ment, une deuxième er­reur ma­jeure a été com­mise en 1986 avec l’Acte unique : « C’est le grand trai­té de la dé­ré­gu­la­tion, le mo­ment où l’Eu­rope, qui était d’un li­bé­ra­lisme mo­dé­ré, se conver­tit à l’idéo­lo­gie de Rea­gan et That­cher. » L’en­gre­nage de la fi­nance se met alors en branle : Mit­ter­rand et Kohl dé­cident lors d’un tête-à-tête sous les pa­ra­sols de l’Hô­tel Royal à Evian, le 2 juin 1988, de li­bé­ra­li­ser la cir­cu­la­tion des ca­pi­taux, en pro­met­tant une har­mo­ni­sa­tion de la fis­ca­li­té de l’épargne – qui ne vien­dra ja­mais. La mon­naie unique est la suite lo­gique du pro­ces­sus. Alors mi­nistre de la Dé­fense, Che­vè­ne­ment rous­pète en vain. Rien ne s’ar­ran­ge­ra en­suite, à l’écou­ter : la mon­naie unique, dé­nonce-t-il, s’est faite « sous la dic­tée de Karl Ot­to Pöhl », pré­sident de la tou­te­puis­sante banque cen­trale al­le­mande.

1992 « LE GRAND DÉ­CRO­CHAGE AVEC LES PEUPLES »

Fran­çois Mit­ter­rand avait pré­ve­nu : « Ça pas­se­ra ri­crac. » Mais le pré­sident de la Ré­pu­blique a mal­gré tout te­nu à sou­mettre au ré­fé­ren­dum le trai­té de Maas­tricht ins­tau­rant la mon­naie unique et met­tant sur les rails une po­li­tique étran­gère et de sé­cu­ri­té com­mune. « Il est alors convain­cu que si c’est une loi or­di­naire, elle se­ra re­mise en cause », ra­conte Hu­bert Vé­drine, qui était à cette époque, à 45 ans, se­cré­taire gé­né­ral de l’Ely­sée. Il deviendra plus tard mi­nistre des Af­faires étran­gères du gou­ver­ne­ment Jos­pin. Cette cam­pagne va lui faire com­prendre, pen­dant l’été 1992, com­bien le pro­jet eu­ro­péen est mal par­ti.

Au dé­but, les son­dages donnent le « oui » à 60%. « Deux ou trois fois par se­maine, ra­conte Vé­drine, Jacques Pil­han [conseiller en com de Mit­ter­rand, NDLR] vient me voir avec ses en­quêtes d’opi­nion. Et nous consta­tons la dé­gra­da­tion ra­pide du “oui”. Pil­han me dit : les ar­gu­ments clas­siques (l’Eu­rope c’est la paix, c’est la jeu­nesse, l’ave­nir…), ça ne marche plus. Lang et Gui­gou qui lancent des bal­lons sur les plages, c’est zé­ro. Les gens ne com­prennent pas pour­quoi on leur dit que la

sou­ve­rai­ne­té, ce n’est pas bien. Et puis, ils n’ont pas en­vie qu’on les in­ju­rie : s’il y a un ré­fé­ren­dum, c’est qu’on doit pou­voir ré­pondre “non”. Ma prise de conscience du grand dé­cro­chage avec les peuples date de cette époque. »

Se­lon lui, le germe était dans la mul­ti­pli­ca­tion des normes qui a sui­vi l’Acte unique, sur les tailles des ca­bines d’as­cen­seur, les cages de pou­lets, la cour­bure des concombres. « Cer­tains s’agacent alors, mais on les traite de pas­séistes. Et la ma­chine avance, avance… »

C’est à cette époque que l’Eu­rope de­vient in­tru­sive et que « les fé­dé­ra­listes triom­phants ac­cusent toute per­sonne n’étant pas sur leur ligne d’être an­ti­eu­ro­péens ». Avec le ré­fé­ren­dum, cette al­ler­gie à l’Eu­rope s’ex­prime ou­ver­te­ment, sur­tout dans les classes po­pu­laires. Le « oui » l’em­porte certes, mais de peu : 51,04%.

1995 « L’ÉLAR­GIS­SE­MENT SANS RÉ­FLÉ­CHIR »

« L’Union eu­ro­péenne n’a ja­mais été un long fleuve tran­quille », af­firme Eli­sa­beth Gui­gou, dans le beau bu­reau de la com­mis­sion des Af­faires étran­gères, qu’elle pré­side, à l’As­sem­blée na­tio­nale. « Et quand elle a avan­cé, c’est lorsque des di­ri­geants ont dit “voi­là ce que nous vou­lons faire en­semble”, souvent à re­bours des opi­nions pu­bliques. » Ce qui de­mande des convic­tions fortes. Mi­nistre dé­lé­guée aux Af­faires eu­ro­péennes de 1990 à 1993, lorsque le trai­té de Maas­tricht a été né­go­cié, elle est bien pla­cée pour le sa­voir. Pour elle, la dy­na­mique s’est rom­pue à par­tir du mi­lieu des an­nées 1990, avec le chan­ge­ment de lea­ders en France et en Al­le­magne, et avec l’élar­gis­se­ment : « Le xxe siècle s’est ache­vé, l’his­toire s’est ac­cé­lé­rée, mais les di­ri­geants de l’époque n’étaient pas en me­sure de do­mi­ner les évé­ne­ments, de se po­ser et de ré­flé­chir sur la di­rec­tion qu’on pre­nait, ana­lyse-t-elle. Le prin­cipe de l’élar­gis­se­ment a été ad­mis sans ré­flé­chir. » Fran­çois Mit­ter­rand, qui avait sen­ti le pro­blème poindre dès 1989, avait pro­po­sé d’as­so­cier les pays de l’an­cien bloc com­mu­niste dans une simple « con­fé­dé­ra­tion », mais ces der­niers s’en étaient of­fus­qués. « Au moins, Mit­ter­rand avait une idée. Mais c’était mal pré­pa­ré. En­suite, il n’y a plus eu au­cune dis­cus­sion sur le su­jet. La mé­sen­tente Chi­rac-Schrö­der, après 1998, n’a rien ar­ran­gé », ra­conte Gui­gou.

Jacques Chi­rac est élu pré­sident en 1995 sur un dis­cours très hexa­go­nal (la « frac­ture so­ciale »). Ses convic­tions eu­ro­péennes sont li­mi­tées : cha­cun se sou­vient de son ap­pel de Co­chin de dé­cembre 1978, où il avait dé­non­cé le fa­meux « par­ti de l’étran­ger », vi­sant Gis­card et les pro-eu­ro­péens. Face à Hel­mut Kohl, il pèse peu. « L’Al­le­magne est pas­sée d’une pré­émi­nence éco­no­mique à une do­mi­na­tion sur l’Eu­rope », peut alors écrire, d’une plume sûre, « The Eco­no­mist ».

Tout en dé­fen­dant avec vé­hé­mence sa chère Eu­rope, Jean-Claude Tri­chet, an­cien pré­sident de la Banque cen­trale eu­ro­péenne, date aus­si l’in­flexion de la construc­tion eu­ro­péenne de cette époque : « Jus­qu’à Fran­çois Mit­ter­rand et Hel­mut Kohl, l’Eu­rope était di­ri­gée par des hommes qui avaient connu la guerre. Leur mo­ti­va­tion per­son­nelle était ex­trê­me­ment puis­sante. Ce­la a chan­gé avec Jacques Chi­rac et Ge­rhard Schrö­der. A par­tir de là, on n’a plus fait qu’ap­pli­quer le pro­gramme ima­gi­né par leurs pré­dé­ces­seurs, en in­no­vant beau­coup moins, même s’il y a eu quelques pro­grès, comme l’Union ban­caire. » 1995, c’est aus­si la fin de la Com­mis­sion De­lors. Et le dé­part d’un pré­sident cha­ris­ma­tique, très po­li­tique, qui avait es­quis­sé un dé­but d’in­té­gra­tion concrète avec les pro­grammes Eras­mus et les Car­re­fours de la Science et de la Cul­ture.

2005 ON A LOU­PÉ LE VI­RAGE DE LA CONSTI­TU­TION

Si Da­niel Cohn-Ben­dit, an­cien eu­ro­dé­pu­té fran­co-al­le­mand, pou­vait re­mon­ter le temps pour em­pê­cher un mau­vais vi­rage, il ar­rê­te­rait sa ma­chine en 2003. « On te­nait le bon bout avec le pro­jet de trai­té consti­tu­tion­nel ! Une ar­chi­tec­ture se met­tait en place. Mais un vent de fo­lie a pris tout le monde. »

Deux ans plus tôt, dans un ac­cès d’au­dace, les pays de l’UE avaient lan­cé une Conven­tion sur l’ave­nir de l’Eu­rope ins­pi­rée de la Conven­tion de Phi­la­del­phie qui avait ré­di­gé la Consti­tu­tion des Etats-Unis. Com­po­sée d’une cen­taine de membres, pré­si­dée par l’an­cien pré­sident fran­çais Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing – très fier du job – elle s’at­telle à des­si­ner des règles de fonc­tion­ne­ment per­met­tant aux ins­ti­tu­tions de fonc­tion­ner mal­gré les élar­gis­se­ments.

Mais le vent de fo­lie se met à sou er. Les pe­tits pays re­fusent de perdre du pou­voir. Sur­tout, Londres, sous la pres­sion de ses ta­bloïds, qui dé­noncent un « plan di­rec­teur pour la ty­ran­nie », re­fuse la règle de la ma­jo­ri­té et fait gom­mer le mot « fé­dé­ral » – le fa­meux « F word » (al­lu­sion au mot « fuck »).

Cohn-Ben­dit : « C’est alors de­ve­nu n’im­porte quoi. Pour pré­pa­rer le som­met de Thes­sa­lo­nique, Gis­card, croyant être ma­lin, et croyant ama­douer les An­glais, a dit “OK on in­clut tous les trai­tés an­té­rieurs…” » On était par­ti pour un trai­té consti­tu­tion­nel de quelques pages, on se re­trouve avec un em­pi­le­ment de textes dis­pa- rates. « On a ra­té l’op­por­tu­ni­té d’ex­pli­quer ce qu’on vou- lait faire. On a noyé tout ce­la dans un cha­ra­bia in­croyable et plus tard, lors de la cam­pagne ré­fé­ren­daire de 2005 en France, tout le monde pou­vait pré­tendre n’im­porte quoi : l’avor­te­ment al­lait de­ve­nir im­pos­sible, le di­vorce aus­si, ce se­rait la fin de la laï­ci­té… On a lou­pé le vi­rage de la Consti­tu­tion et on le paie très cher. »

En France, lors du ré­fé­ren­dum vi­sant à ra­ti­fier la ré­forme, les élec­teurs ont dû se pro­non­cer sur 191 pages, 448 ar­ticles, 36 pro­to­coles et 50 dé­cla­ra­tions ! Le non l’a em­por­té. Le texte est re­ve­nu plus tard sous une autre forme, le trai­té de Lis­bonne ; Ni­co­las Sar­ko­zy l’a fait ra­ti­fier par la voie par­le­men­taire, une ma­noeuvre qui n’a pas contri­bué à res­tau­rer la confiance des Fran­çais dans la po­li­tique et dans l’Eu­rope… Vic­times col­la­té­rales : la dé­mo­cra­tie, et l’idée même de Consti­tu­tion qui a dis­pa­ru du pay­sage.

2009 LA CRISE GRECQUE N’ÉTAIT PAS PRÉ­VUE

Le Néer­lan­dais Luuk Van Mid­de­laar est phi­lo­sophe et his­to­rien. C’est à l’oc­ca­sion de la crise fi­nan­cière que les dys­fonc­tion­ne­ments de l’Union eu­ro­péenne lui sont ap­pa­rus de ma­nière écla­tante. Dé­but fé­vrier 2010, il vient de re­joindre le ca­bi­net du nou­veau pré­sident du Conseil eu­ro­péen, le Belge Her­man Van Rom­puy, qui a quit­té trois mois plus tôt ses fonc­tions de Pre­mier mi­nistre ; il est à la fois son conseiller et sa plume.

Le bap­tême du feu est violent. La Grèce vient de re­con­naître avoir tru­qué ses comptes bud­gé­taires et la dé­fiance des mar­chés s’abat sur les titres de la dette grecque. Le mot « faillite » com­mence à être pro­non­cé. « Comme d’ha­bi­tude à Bruxelles, quand on se heurte à une di culté, on se tourne vers le trai­té. Or le trai­té n’ap­porte au­cune ré­ponse : la crise grecque est un évé­ne­ment qui n’était pas pré­vu. Pire : le trai­té nous dit qu’il est in­ter­dit d’ai­der la Grèce [l’ar­ticle 104 B du trai­té Maas­tricht in­ter­dit tout ren­floue­ment, NDLR] ! Alors on doit im­pro­vi­ser pour domp­ter la crise. » L’im­pro­vi­sa­tion va du­rer des an­nées, dans une at­mo­sphère de conflit, avec un en­chaî­ne­ment de « som­mets de la der­nière chance »…

Se­lon Luuk Van Mid­de­laar, cet épi­sode est symp­to­ma­tique du mal qui frappe l’UE, et dont la ra­cine re­monte à la chute du Mur. « L’Eu­rope a pro­fon­dé­ment sous-es­ti­mé la rup­ture de 1989. On est pas­sé d’une Eu­rope-mar­ché, sous pa­ra­pluie amé­ri­cain, ré­gie par des règles confor­mé­ment au mo­dèle al­le­mand – ce qu’on a ap­pe­lé l’or­do­li­bé­ra­lisme – à une Eu­rope où il fau­drait as­su­mer nos res­pon­sa­bi­li­tés, prendre des dé­ci­sions face à des évé­ne­ments qui bous­culent ces règles. »

Croire que le simple agen­ce­ment de règles su rait était un leurre : « C’était une vue très théo­rique. Ce n’est pas parce qu’on in­ter­dit de mettre le feu, qu’on peut se pas­ser de pom­piers. » En 1989, la France a ar­ra­ché l’ac­cord de l’Al­le­magne pour faire la mon­naie unique ; en re­tour, l’Al­le­magne a pu im­po­ser ses règles de fonc­tion­ne­ment.

2014 LE FN VIENT DÉ­TRUIRE L’EU­ROPE

Ce fut un choc. De quoi bous­cu­ler les convic­tions des plus eu­ro­philes. Lorsque toute la garde rap­pro­chée de Ma­rine Le Pen a dé­bou­lé à Stras­bourg au Par­le­ment, Jean-Ma­rie Ca­va­da l’a vé­cu comme un coup de poing dans le ventre. Steeve Briois, Ni­co­las Bay, Louis Aliot, Ber­nard Mo­not… au to­tal, 24 dé­pu­tés noyautent les di érentes com­mis­sions du Par­le­ment. « Ils di­saient ou­ver­te­ment : “Nous sommes ve­nus ici pour dé­truire l’Eu­rope”, se sou­vient l’eu­ro­dé­pu­té li­bé­ral-dé­mo­crate. Quand on voit ce­la, on se dit : le risque d’échec est vrai­ment là », re­grette l’élu qui, le 11 avril, a été me­na­cé, de­vant té­moins, par Ma­rine Le Pen, dans l’Eu­ros­tar qui les condui­saient au Par­le­ment. Le sen­ti­ment est d’au­tant plus fort que le dan­ger ne se li­mite pas à la France. « Au mo­ment même où nous re­ce­vions des ONG hon­groises au Par­le­ment eu­ro­péen, leurs bu­reaux fai­saient l’ob­jet d’une per­qui­si­tion or­don­née par le gou­ver­ne­ment au mo­tif d’en­tente avec une puis­sance étran­gère, parce qu’elles avaient re­çu une aide de la Nor­vège », s’in­digne Ca­va­da, qui évoque la gorge ser­rée ce jour où le Pre­mier mi­nistre, Vik­tor Or­ban, est ve­nu ex­pli­quer au Par­le­ment les fon­de­ments de ré­formes qui li­mi­taient la li­ber­té des mé­dias, in­tro­dui­saient des dis­cri­mi­na­tions contre les en­tre­prises non hon­groises ou ins­tal­laient une re­prise en main po­li­tique de la jus­tice. « Et ce, dé­plore-t-il, sans que les ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes ne prennent de sanc­tions, mal­gré les de­mandes ré­pé­tées du Par­le­ment. »

Face à cette mon­tée des po­pu­lismes, face au vote bri­tan­nique, face à une Amé­rique de plus en plus ten­tée par une forme d’iso­la­tion­nisme, les Eu­ro­péens au­ront-ils as­sez de res­sort pour se re­prendre et re­lan­cer leur pro­jet ? Luuk Van Mid­de­laar ne croit pas au scé­na­rio apo­ca­lyp­tique : « L’Eu­rope est… vous avez un beau mot en fran­çais pour dire ce­la… ah oui : co­riace. Ses pays sont liés par une colle in­vi­sible. » Sans être fé­dé­ra­liste, il ap­pelle de ses voeux une Eu­rope as­su­mant ses res­pon­sa­bi­li­tés po­li­tiques.

Les pères fon­da­teurs eux-mêmes es­pé­raient « trans­for­mer le plomb de l’in­té­gra­tion éco­no­mique en or po­li­tique », rap­pelle le fé­dé­ra­liste Pas­cal La­my qui re­con­naît « un vice de concep­tion ja­mais sur­mon­té mal­gré l’élec­tion du Par­le­ment eu­ro­péen au su rage uni­ver­sel ». Alors comment réus­sir l’al­chi­mie ? Au­tour de quelles va­leurs ? La­my croit avoir trou­vé : « L’Eu­rope n’existe peut-être pas pour les Eu­ro­péens, mais c’est une réa­li­té pour le reste du monde. On nous re­garde comme un mo­dèle qui ré­siste aux in­éga­li­tés trop fortes, un équi­libre in­con­nu dans le reste du monde entre les li­ber­tés in­di­vi­duelles, les sys­tèmes de so­li­da­ri­té col­lec­tive, la to­lé­rance, une cer­taine sen­si­bi­li­té cultu­relle et une conscience éco­lo­gique dé­ve­lop­pée. » Les ci­toyens eu­ro­péens, eux, n’ont pas tou­jours cette per­cep­tion. Reste à les convaincre.

Ma­ni­fes­ta­tion à Londres, le 15 juin, à l’oc­ca­sion de la cam­pagne du ré­fé­ren­dum bri­tan­nique sur le « Brexit ».

Pho­tos à gauche : le Belge Paul-Hen­ri Spaak, Paul Rey­naud, Wins­ton Chur­chill et Ro­bert Schu­man. Ce 11 août 1950, à Stras­bourg, le Pre­mier mi­nistre bri­tan­nique pro­pose la créa­tion d’une ar­mée eu­ro­péenne. Jacques Chi­rac et le chan­ce­lier Ge­rhard Schrö­der, le 18 sep­tembre 2003 à Ber­lin, lors d’un som­met fran­co-al­le­mand.

Le débat té­lé­vi­sé sur le trai­té de Maas­tricht entre Fran­çois Mit­ter­rand et Phi­lippe Sé­guin, le 3 sep­tembre 1992.

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