CANNABIS

Et si on lé­ga­li­sait ?

L'Obs - - La Une - NATHALIE BENSAHEL

En psy­cha­na­lyse, ce­la s’ap­pelle un point aveugle. Un su­jet qu’on ne peut pas ana­ly­ser dans la cure et en­core moins trai­ter, parce qu’on ne le voit même pas. En par­ler ? Im­pos­sible ! Et si le cannabis était un point aveugle de la so­cié­té fran­çaise ? Et si la consom­ma­tion gé­né­ra­li­sée d’herbe et de shit té­ta­ni­sait cha­cun d’entre nous au point de nous em­pê­cher de trai­ter d’un pro­blème de so­cié­té qui concerne pour­tant la plu­part des Fran­çais ? Sa­chons le re­con­naître, l’Hexa­gone est de­ve­nu un pa­ra­dis – ou un en­fer ! – de la fu­mette : les ados « bé­davent » aux portes des col­lèges et des ly­cées, les cadres roulent au bou­lot, les agriculteurs dans leurs ex­ploi­ta­tions, les ou­vriers sur les chan­tiers, les bo­bos dans leur sa­lon avec leurs grands en­fants… Sans par­ler des cen­taines de mil­liers d’ap­pren­tis dé­lin­quants qui dealent dans les quar­tiers. Qui peut dire au­jourd’hui qu’il n’est pas directement ou in­di­rec­te­ment concer­né par la consom­ma­tion de cannabis ? Même parmi nos élus et jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat, la plante verte psy­choac­tive est de­ve­nue un su­jet in­time.

Et pour­tant nul n’ose en par­ler comme d’un en­jeu so­cié­tal… ou alors à l’em­por­te­pièce. Dans l’hys­té­rie, pro et an­ti-« weed » s’af­frontent à coups d’ar­gu­ments idéo­lo­giques sans ja­mais s’en­tendre. Qua­rante ans après « l’Ap­pel du 18 joint » dans le quo­ti­dien « Li­bé­ra­tion », la lé­ga­li­sa­tion du cannabis op­pose tou­jours dans la ca­ri­ca­der­niers ture les laxistes aux ré­ac­tion­naires, les per­mis­sifs aux te­nants de l’ordre mo­ral. Cette in­ca­pa­ci­té à af­fron­ter la réa­li­té masque un im­mense pa­ra­doxe. La France se re­tranche der­rière l’un des dis­po­si­tifs les plus ré­pres­sifs d’Eu­rope : se­lon le Code pé­nal, l’usage de drogue est théo­ri­que­ment pas­sible d’un an d’em­pri­son­ne­ment et de 3 750 eu­ros d’amende. Mais notre pays est au­jourd’hui le pre­mier consom­ma­teur eu­ro­péen de cannabis. Se­lon les chiffres de l’Ob­ser­va­toire fran­çais des Drogues et des Toxi­co­ma­nies (OFDT 2015), 42% des Fran­çais âgés de 18 à 64 ans ont dé­jà fu­mé au moins une fois du cannabis, soit 17 mil­lions d’ex­pé­ri­men­ta­teurs. Parmi eux, 11% en ont consom­mé dans les douze der­niers mois, soit 4,6 mil­lions de personnes, sur­tout les 18-25 ans. Et 700 000 en fument quo­ti­dien­ne­ment, parmi les­quels de plus en plus de mi­neurs. Loin de­vant les Da­nois (35,9% ont dé­jà

fu­mé) et les Néer­lan­dais (25,7%), les Fran­çais, avec tout leur ar­se­nal pé­nal, sont donc de­ve­nus les plus gros fu­meurs de l’Union eu­ro­péenne.

La si­tua­tion est d’au­tant plus ubuesque que les tra­fi­quants dé­versent du cannabis en masse sur le mar­ché fran­çais clan­des­tin, avec toutes les consé­quences so­ciales que l’on connaît en ma­tière de sé­cu­ri­té pu­blique et d’in­ser­tion dans cer­taines ban­lieues où l’éco­no­mie lo­cale re­pose par­fois sur le com­merce illé­gal. Les forces de po­lice ont beau in­ter­cep­ter des car­gai­sons en­tières de go fast (convois cir­cu­lant à grande vi­tesse) en pro­ve­nance du Rif ma­ro­cain, via l’Es­pagne (50 tonnes sai­sies en 2014 se­lon l’OFDT), les quan­ti­tés de pro­duits of­fertes semblent tou­jours plus im­por­tantes. Der­niè­re­ment, le scan­dale qui met en cause l’an­cien pa­tron de l’Of­fice cen­tral pour la Ré­pres­sion du Tra­fic illi­cite de Stu­pé­fiants François Thier­ry – soup­çon­né d’avoir lais­sé en­trer en France plu­sieurs di­zaines de tonnes de cannabis avec la com­pli­ci­té d’un des plus gros tra­fi­quants eu­ro­péens –, jette un trouble sup­plé­men­taire sur cette drôle de guerre fran­çaise contre la drogue.

Le pro­duit, ba­na­li­sé, est consi­dé­ré comme in­of­fen­sif par beau­coup. A tort, se­lon le mi­lieu mé­di­cal. L’Aca­dé­mie de Mé­de­cine dé­nonce une « pan­dé­mie can­na­bique ». le Pr Jean Cos­ten­tin, fa­rouche mi­li­tant de la ré­pres­sion dans la lutte contre la drogue (1), hurle au « pé­ril sa­ni­taire qui bou­sille la jeu­nesse fran­çaise ». Ex­ces­sif ? « Les ex­perts sont tous d’ac­cord sur la dan­ge­ro­si­té du cannabis, ce qui n’était pas le cas il y a dix ans », ex­plique Da­nièle Jour­dain-Men­nin­ger, la pré­si­dente de la Mil­de­ca (Mis­sion in­ter­mi­nis­té­rielle de Lutte contre les Drogues et les Con­duites ad­dic­tives). C’est un per­tur­ba­teur cog­ni­tif très puis­sant qui agit sur l’at­ten­tion et la mé­moire. On sait aus­si qu’il peut pro­vo­quer des troubles dé­pres­sifs et an­xieux, et des crises de schi­zo­phré­nie. Les mômes consomment au­jourd’hui plus de pro­duits en­core plus do­sés en THC [té­tra­hy­dro­can­na­bi­nol, le prin­cipe ac­tif can­na­bi­noïde pré­sent dans la plante, NDLR]. »

Alors que faire ? Si la guerre contre la drogue n’em­pêche pas une consom­ma­tion mas­sive de ma­ri­jua­na, ne faut-il pas en­vi­sa­ger autre chose ? C’est dé­jà le cas dans de nom­breux pays de l’Union eu­ro­péenne, qui ont en­ta­mé un mou­ve­ment de dé­pé­na­li­sa­tion de l’usage (voir ta­bleau). Faut-il res­ter ré­pres­sif mais al­lé­ger la loi de 1970 ? Ou alors faut-il car­ré­ment dépénaliser l’usage du cannabis ? Voire en lé­ga­li­ser la consom­ma­tion ? Et pour­quoi pas la pro­duc­tion et la vente des sub­stances ? En jan­vier, le pneu­mo­logue Bernard Dautzenberg a rom­pu avec la doxa of­fi­cielle en se dé­cla­rant fa­vo­rable à la li­bé­ra­li­sa­tion de la consom­ma­tion de cannabis (voir en­ca­drés). Il s’est aus­si­tôt fait trai­ter « d’ir­res­pon­sable per­mis­sif » par ses pairs et bon nombre d’élus de la Ré­pu­blique.

Côté po­li­tique, les mêmes lignes de frac­ture ap­pa­raissent. Le Pre­mier mi­nistre, Ma­nuel Valls, est, de no­to­rié­té pu­blique, op­po­sé à la le­vée de l’in­ter­dit sur le cannabis. Un mes­sage re­layé par Stéphane Le Foll, le porte-pa­role du gou­ver­ne­ment, et Ma­ri­sol Tou­raine, la mi­nistre de la San­té (voir en­ca­drés). Mais Jean-Marie Le Guen, se­cré­taire d’Etat aux Re­la­tions avec le Par­le­ment, se pro­nonce « à titre per­son­nel » pour une lé­ga­li­sa­tion ré­gle­men­tée et par­tielle de la consom­ma­tion, et pro­pose dans nos co­lonnes « l’ou­ver­ture d’un grand dé­bat ci­toyen sur le cannabis dans la cam­pagne pré­si­den­tielle de 2017 ». Faut-il y voir une opé­ra­tion sé­duc­tion en di­rec­tion de la jeu­nesse ? L’op­po­si­tion a im­mé­dia­te­ment

dé­non­cé une ma­noeuvre élec­to­ra­liste et dan­ge­reuse. A dix mois de l’élec­tion pré­si­den­tielle, la ques­tion du cannabis, qui sou­lève des in­ter­ro­ga­tions y com­pris au sein de « l’Obs », ap­pa­raît plus que ja­mais ex­plo­sive et in­con­tour­nable. Un état des lieux s’im­pose…

AR­RÊ­TER LE TOUT-RÉ­PRES­SIF

En France, la lé­gis­la­tion sur le cannabis n’a pas évo­lué de­puis la loi de dé­cembre 1970. Au­jourd’hui, les textes in­ter­disent et pu­nissent tou­jours l’usage de stu­pé­fiants ( jus­qu’à un an de prison théo­ri­que­ment) et main­tiennent une ré­pres­sion sé­vère sur le tra­fic. Avec le ré­sul­tat que l’on sait : pros­pé­ri­té du com­merce illé­gal et hausse en conti­nu de la consom­ma­tion. En oc­tobre 2015, le gou­ver­ne­ment a ten­té pour la pre­mière fois de des­ser­rer le cadre lé­gis­la­tif , à la fa­veur du dé­cret Tau­bi­ra sur la « tran­sac­tion pé­nale pour les pe­tits dé­lits », qui s’ap­plique aus­si à l’usage de cannabis. Cet as­sou­plis­se­ment pé­nal pré­voit un sys­tème de contra­ven­tion avec le paie­ment d’une amende lorsque l’usa­ger est ar­rê­té par la po­lice. Mais concrè­te­ment, au lieu d’al­lé­ger la pro­cé­dure pé­nale, ce dis­po­si­tif semble en ra­jou­ter en lour­deur ad­mi­nis­tra­tive… puis­qu’il im­plique un re­cours obli­ga­toire au pro­cu­reur pour chaque contra­ven­tion dres­sée. Bref, les forces de po­lice ne l’uti­lisent pas ou très peu. Et conti­nuent d’ar­rê­ter et de ver­ba­li­ser les consommateurs, avec trans­fert au com­mis­sa­riat ; par­fois ils les dé­fèrent au par­quet… ou ils les ignorent car­ré­ment. C’est de plus en plus fré­quent.

Avec la Suède et la Fin­lande, la France reste donc l’un des rares pays eu­ro­péens à main­te­nir une lé­gis­la­tion aus­si pu­ni­tive. Par­tout ailleurs, les Etats ont en­ta­mé un mou­ve­ment de dé­pé­na­li­sa­tion. En sup­pri­mant les sanc­tions en cas de dé­ten­tion et d’usage per­son­nel de cannabis, comme c’est le cas de l’Es­pagne et du Portugal… mais aus­si dans des ver­sions va­riées de consom­ma­tion to­lé­rée, comme en Bel­gique, aux Pays-Bas, au Da­ne­mark, en Ita­lie et en Allemagne (voir ta­bleau). Par­tout où elle est en vi­gueur, la dé­pé­na­li­sa­tion per­met d’abord de ré­duire les coûts de la ré­pres­sion, au­tre­ment dit la mo­bi­li­sa­tion des forces de po­lice qui traquent les consommateurs, mais aus­si les moyens ju­di­ciaires et car­cé­raux qui vont avec. Exemple : le Portugal où, de­puis 2001, l’usage de toutes les drogues au-des­sous d’un cer­tain seuil de dé­ten­tion – hé­roïne et co­caïne com­prises – est dé­pé­na­li­sé (mais pas la pro­duc­tion et le tra­fic). Là-bas, les pou­voirs pu­blics ont ré­in­ves­ti les bud­gets po­lice et jus­tice dans un sys­tème de san­té, de sui­vi de soins et de ré­in­ser­tion so­ciale à l’échelle du pays tout en­tier, qui vise à main­te­nir un lien thé­ra­peu­tique per­ma­nent avec les usa­gers.

Autre cas de fi­gure : aux Pays-Bas, la vente et la consom­ma­tion de ma­ri­jua­na sont au­to­ri­sées dans les cof­fee shops. Mais les in­di­vi­dus n’ont pas le droit de se dé­pla­cer avec du cannabis sur eux, et les pou­voirs pu­blics ont ren­for­cé la ré­pres­sion sur les tra­fi­quants, y com­pris les tout pe­tits. L’ar­gent au­tre­fois uti­li­sé à tra­quer les fu­meurs sert à chas­ser les dea­lers, même ceux qui vendent de toutes pe­tites quan­ti­tés, pas­sibles de très lourdes sanc­tions pé­nales. En­fin, de­puis 2013, une « carte cannabis » ré­serve dé­sor­mais l’ac­cès des cof­fee shops aux ré­si­dents. Ob­jec­tif : ré­duire le tourisme lié à la drogue.

Des mo­dèles trans­po­sables en France ? Ac­tuel­le­ment, se­lon les es­ti­ma­tions croi­sées du mi­nis­tère de l’In­té­rieur et du think tank Ter­ra No­va (2), la lutte contre le cannabis coûte chaque an­née à l’Etat près de 600 mil­lions d’eu­ros. Ter­ra No­va af­firme que si la France dé­pé­na­li­sait l’usage du cannabis, l’éco­no­mie réa­li­sée sur ce bud­get pour­rait s’éle­ver à plus de 300 mil­lions d’eu­ros. Pour Jean-Pierre Cou­te­ron, le pré­sident de la Fé­dé­ra­tion Ad­dic­tion, « si on trans­fé­rait une pe­tite par­tie des très gros bud­gets po­lice et jus­tice fran­çais pour ac­croître la pré­ven­tion et les soins, on ver­rait vite les ré­sul­tats ».

Pa­ris, mai 2015 : une ma­ni­fes­ta­tion pro-cannabis réunit des cen­taines de jeunes.

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