BREXIT

LES RISQUES DE CONTAGION EN FRANCE

L'Obs - - La Une - JU­LIEN MARTIN, AU­DREY SALOR ET MAËL THIER­RY

Apeine les urnes du ré­fé­ren­dum bri­tan­nique ont-elles ren­du leur ver­dict que les es­prits s’échauffent dé­jà de ce côté-ci de la Manche! Les An­glais, un mo­dèle à imi­ter ? Faut-il en­tiè­re­ment re­fon­der l’Union eu­ro­péenne, ne rien chan­ger, tout en­voyer val­ser? A un an de la pré­si­den­tielle, le su­jet re­de­vient cen­tral alors que l’eu­ros­cep­ti­cisme gagne du ter­rain ici aus­si : il y avait eu le « non » de 2005 au Trai­té consti­tu­tion­nel eu­ro­péen ; il y a eu, en 2014, le suc­cès du FN aux élections eu­ro­péennes… Tous les can­di­dats qui ont 2017 en ligne de mire y vont donc de leurs pro­po­si­tions, cer­tains ri­va­li­sant dans le dis­cours (fa­cile) an­tiU­nion eu­ro­péenne. Du FN qui rêve de « Frexit » à Jean-Luc Mé­len­chon qui ne l’ex­clut plus, en pas­sant par Bru­no Le Maire, l’an­cien se­cré­taire d’Etat aux Affaires eu­ro­péennes qui cogne l’Eu­rope de Bruxelles… comme Ar­naud Mon­te­bourg à gauche.

MA­RINE LE PEN, PAR ICI LA SOR­TIE!

Le « non » bri­tan­nique à l’Eu­rope, Ma­rine Le Pen en rê­vait tel­le­ment qu’elle avait fait im­pri­mer quelques af­fiches « Brexit, et main­te­nant la France! », aus­si­tôt pla­car­dées au siège du FN une fois le ré­sul­tat connu. Pour la can­di­date à la pré­si­den­tielle, ce vote change la donne : il va­lide, es­time-t-elle, son analyse – le re­jet de l’Union eu­ro­péenne par les peuples – et la mé­thode qu’elle dé­fen­dait de­puis deux ans, celle d’un ré­fé­ren­dum sur l’ap­par­te­nance ou non à l’UE. Ce ré­sul­tat montre sur­tout que ce scé­na­rio, re­je­té par une ma­jo­ri­té de Fran­çais se­lon les son­dages, n’est pas far­fe­lu: « Ce que nul n’osait en­vi­sa­ger il y a en­core quelques mois est une réa­li­té qui s’im­pose à tous : oui, il est pos­sible de sor­tir de l’Union eu­ro­péenne », triom­phait-elle dès le len­de­main. Ou­bliant que la Grande-Bre­tagne n’est pas la France, pays fon­da­teur et membre de la zone eu­ro. Et ba­layant les éven­tuelles consé­quences fi­nan­cières pour Londres… Pour 2017, Ma­rine Le Pen et son nu­mé­ro 2 Flo­rian Phi­lip­pot, dont le re­jet de Bruxelles est la clé de l’en­ga­ge­ment po­li­tique, en­tendent donc faire à nou­veau de l’Eu­rope une ques­tion cen­trale. « Heu­reu­se­ment qu’elle n’a pas aban­don­né cette idée comme le lui souf­flaient cer­tains », glisse un proche, vi­sant ceux qui, comme Ma­rion Ma­ré­chal Le Pen, ne font pas de l’eu­ro l’al­pha et l’ome­ga du dis­cours FN. Si elle était élue à l’Ely­sée, Ma­rine Le Pen en­ta­me­rait des né­go­cia­tions avec la Com­mis­sion eu­ro­péenne pour que la France ré­cu­père sa sou­ve­rai­ne­té mo­né­taire et bud­gé­taire, éco­no­mique, ter­ri­to­riale et lé­gis­la­tive. Au­tre­ment dit, le re­tour au franc, aux fron­tières na­tio­nales… Au terme de ces né­go­cia­tions, elle sou­met­trait aux Fran­çais l’ap­par­te­nance de la France à l’UE par ré­fé­ren­dum… pro­met­tant même de se re­ti­rer si elle était désa­vouée. Mais, quel que soit le ré­sul­tat de ce vote, une autre ques­tion au­rait dé­jà été tran­chée si le FN ga­gnait en 2017 : le sort de l’eu­ro. « Si nous ar­ri­vons au pou­voir, il est cer­tain qu’au bout de six mois maxi­mum la France au­ra re­trou­vé une mon­naie na­tio­nale », ex­pli­quait ain­si Flo­rian Phi­lip­pot en mars der­nier. Voi­là les Fran­çais pré­ve­nus: vo­ter FN en 2017, c’est choi­sir à la fois la sor­tie de l’UE et de l’eu­ro. Même dans les rangs fron­tistes, il y en a que la pers­pec­tive ef­fraie…

MÉ­LEN­CHON, AU BORD DE LA RUP­TURE

Le Brexit ? Voi­là quelques se­maines, Jean-Luc Mé­len­chon fai­sait mine de ne pas s’y in­té­res­ser : « Ce n’est pas moi qui vote. Je ne suis pas an­glais et pas in­té­res­sé par ce qui leur ar­rive. Ce­la m’est égal. » Dif­fi­cile alors, pour le tri­bun de l’autre gauche, d’ap­plau­dir haut et fort un pro­ces­sus ini­tié outre-Manche par le camp conser­va­teur. Mais de­puis que les Bri­tan­niques se sont pro­non­cés, « Mé­luche » n’es­quive plus le su­jet. Au contraire. A l’en­tendre, le Brexit vien­drait dé­mon­trer le ras-le-bol du « petit peuple du Royaume-Uni » face à « l’Eu­rope des trai­tés » dont il s’est fait le pour­fen­deur en chef. Cette Union eu­ro­péenne sous em­prise al­le­mande qui est se­lon lui condam­née à s’au­to­dé­truire, en ai­gui­sant la « com­pé­ti­tion » entre les peuples. Ce com­bat n’est pas nou­veau pour lui: l’un des porte-voix du « non » en 2005 a quit­té le PS en met­tant en avant son désac­cord avec ses ca­ma­rades sur ce su­jet. Lors de la pré­si­den­tielle de 2012, il prô­nait la né­ces­si­té de « s’af­fran­chir du trai­té de Lis­bonne pour… construire une autre Eu­rope ». De­puis, le dé­pu­té eu­ro­péen a cru voir le sa­lut en Aléxis Tsí­pras, avant d’être dé­çu. A nou­veau can­di­dat à la pré­si­den­tielle 2017, il fran­chit un pa­lier. « Ma can­di­da­ture est celle de la sor­tie des trai­tés eu­ro­péens », clame-t-il dé­sor­mais. Une ma­nière sans le dire de sor­tir de l’UE? « Nous com­men­ce­rons par in­di­quer que nous ne nous sen­tons plus liés par les trai­tés ac­tuels, avant d’en­ta­mer des né­go­cia­tions avec tous ceux qui le sou­haitent », dé­taille son porte-pa­role Alexis Cor­bière, convain­cu que la dé­marche « va in­té­res­ser nombre de pays » sans ci­ter les­quels. Sur la table des né­go­cia­tions: l’har­mo­ni­sa­tion so­ciale et fis­cale, l’ar­rêt des po­li­tiques d’aus­té­ri­té, la fin de l’in­dé­pen­dance de la BCE ou en­core la sus­pen­sion des né­go­cia­tions sur le trai­té trans­at­lan­tique – au­tant de ré­formes que Mé­len­chon, fort du poids de la France, se fait fort d’ob­te­nir. Mais en cas d’échec ? Il tra­vaille à un plan B, su­jet d’un som­met or­ga­ni­sé en jan­vier avec des éco­no­mistes comme Frédéric Lor­don et des par­te­naires comme Po­de­mos, abou­tis­sant à une sor­tie de l’Union eu­ro­péenne. Quoi qu’il ar­rive, le

can­di­dat de la « France in­sou­mise » sou­met­trait le su­jet à un ré­fé­ren­dum. Mais pas ques­tion pour lui et ses amis d’être as­so­ciés à la po­si­tion na­tio­na­liste de Ma­rine Le Pen, même si la mé­thode d’une consul­ta­tion po­pu­laire est proche. L’évo­lu­tion du dis­cours est en­core plus fla­grante sur l’eu­ro. Le camp de Jean-Luc Mé­len­chon a long­temps es­qui­vé le su­jet, de crainte de se si­tuer sur la même ligne que le FN ou de frois­ser ses par­te­naires com­mu­nistes. Dé­sor­mais, plus de ta­bou! La sor­tie de la mon­naie unique? Pour Alexis Cor­bière, « c’est une pos­si­bi­li­té très forte, qua­si­ment iné­luc­table ».

LE MAIRE, L’AN­TI-BRUXELLOIS CONVERTI

Il n’a plus de mots as­sez durs pour fus­ti­ger l’évo­lu­tion de l’Union eu­ro­péenne. Enarque, ex-se­cré­taire d’Etat aux Affaires eu­ro­péennes de Sar­ko­zy, ger­ma­no­phone et van­tant ses re­la­tions avec Mer­kel, Bru­no Le Maire dé­nonce dé­sor­mais « l’impasse eu­ro­péenne », le « ver­tige fé­dé­ra­liste » ou en­core le « vide bruxellois ». Au­tant de termes uti­li­sés dans une tri­bune au « Monde » où il re­grette que l’Eu­rope ait tour­né le dos aux peuples. On croi­rait presque en­tendre les ac­cents sou­ve­rai­nistes d’Hen­ri Guaino ou les dia­tribes de Laurent Wau­quiez contre les tech­no­crates de Bruxelles.

Qu’ar­rive-t-il au troi­sième homme de la pri­maire de la droite dans les son­dages, an­cien par­ti­san du trai­té de Lis­bonne? Est-ce de l’op­por­tu­nisme? Le dé­sir de sur­fer sur les doutes de l’opinion après le Brexit an­glais ? « C’est une vraie rup­ture his­to­rique, ré­pond-il à “l’Obs”, l’Eu­rope de Schu­man et Mon­net s’est faite sans les peuples, on les a igno­rés. On est à la fin de cette his­toire. » Pour en com­men­cer une nou­velle, le can­di­dat au­to­pro­cla­mé du re­nou­veau bran­dit l’idée d’un ré­fé­ren­dum en France. Une pro­po­si­tion émise lors d’un dis­cours à Ber­lin le 9 mai der­nier, soit bien avant le ré­sul­tat du vote bri­tan­nique, in­siste-t-il. Pas ques­tion de sou­mettre l’ap­par­te­nance de la France à l’UE comme le fe­rait le FN, non, il s’agi­rait de faire vo­ter sur « un nou­veau trai­té » dont les contours res­tent flous (des fron­tières ex­té­rieures stables, le re­fus de la Tur­quie dans l’UE, une re­dé­fi­ni­tion des orien­ta­tions éco­no­miques…). Quant aux né­go­cia­teurs, là aus­si, c’est flou: cet ac­cord, qui pren­drait « des an­nées », de­vrait être né­go­cié par le couple fran­co-al­le­mand et le noyau des six pays fon­da­teurs de l’Eu­rope – à condi­tion qu’ils soient d’ac­cord ! – mais sans fer­mer la porte à tous « les Etats membres qui le sou­haitent clai­re­ment et sin­cè­re­ment ». Le Maire as­sume ce­pen­dant vou­loir avan­cer sans les pays qui traî­ne­raient des pieds. « Cette ques­tion de l’Eu­rope se­ra clé à la pri­maire, veut-il croire, elle op­po­se­ra ceux qui ont confiance dans les peuples et les autres. » Au­tre­ment dit, à ses yeux, lui d’un côté, Jup­pé, Fillon et Sar­ko­zy de l’autre. Signe en tout cas que la droite a bien du mal à s’ac­cor­der sur une seule ligne, chaque can­di­dat à la pri­maire fait en­tendre ses hé­si­ta­tions. Un ré­fé­ren­dum en France se­rait « ir­res­pon­sable », juge Jup­pé… sans ex­clure une consul­ta­tion dans toute l’Eu­rope. Idem pour Nicolas Sar­ko­zy, fa­vo­rable à un nou­veau trai­té « dès la fin de l’an­née », ra­ti­fié par les par­le­ments na­tio­naux, a-t-il dit dans un pre­mier temps, avant de re­con­naître que « la ques­tion d’un ré­fé­ren­dum se po­se­ra et je ne vois pas com­ment on pour­rait la re­fu­ser ».

MON­TE­BOURG, LE SOU­VE­RAI­NISTE EU­RO­PÉEN

Quand Ar­naud Mon­te­bourg était mi­nistre de l’Eco­no­mie, il en­voyait ré­gu­liè­re­ment des notes confi­den­tielles au pré­sident de la Ré­pu­blique pour l’im­plo­rer de chan­ger de po­li­tique éco­no­mique. Dans son vi­seur, très sou­vent, les po­li­tiques eu­ro­péennes d’aus­té­ri­té. Mais ja­mais il n’a de­man­dé à sor­tir de l’Union. « A l’époque, j’avais com­man­dé une étude sur le “Frexit” : ce­lui-ci coû­te­rait im­mé­dia­te­ment douze points de PIB à la France, ce se­rait le chaos », confie au­jourd’hui à « l’Obs » ce­lui qui se pré­pare à an­non­cer sa can­di­da­ture à la pri­maire de la gauche. Pour au­tant, il ne voit pas for­cé­ment le Brexit d’un mau­vais oeil. « Pour la Grande-Bre­tagne, les con­sé­quence se­ront sis­miques, pour­suit-il. Mais du côté conti­nen­tal, on va en­fin pou­voir se pro­té­ger des ex­cès de la Ci­ty. » Sur­tout, le ré­fé­ren­dum bri­tan­nique ap­porte deux en­sei­gne­ments es­sen­tiels à ses yeux. « D’une part, on peut faire l’apprentissage que l’Union eu­ro­péenne est mor­telle, que rien n’est fi­gé et que tout peut chan­ger. D’autre part, on voit que ce sont tou­jours les peuples qui au­ront le der­nier mot. » Pour sor­tir de la crise eu­ro­péenne, Mon­te­bourg ne pré­co­nise donc pas un ré­fé­ren­dum sur le « Frexit », mais « un nou­veau trai­té de Rome » qu’il voit comme « un plan de re­lance d’une en­tre­prise en faillite ». Avant de dé­tailler ce der­nier: « Il faut une re­struc­tu­ra­tion pro­fonde, avec la re­dis­tri­bu­tion des pou­voirs en fa­veur des Etats membres et le dé­man­tè­le­ment de la Com­mis­sion eu­ro­péenne. Il ne faut pas uni­fier mais mettre en­semble. Il faut mettre fin aux règles éco­no­miques ab­surdes de la zone eu­ro et pri­vi­lé­gier les choix po­li­tiques forts dé­ci­dés entre gou­ver­nants des pays. » C’est ce nou­veau trai­té qu’il en­tend pro­po­ser aux Fran­çais lors d’une consul­ta­tion po­pu­laire, s’il ac­cé­dait à l’Ely­sée. « Je pro­mets de ne pas contour­ner le ré­sul­tat comme en 2005 », pré­cise-t-il en pre­nant des ac­cents pré­si­den­tiels. Pour­quoi le croi­rait-t-on da­van­tage que François Hol­lande qui as­sure lui aus­si qu’un « un sur­saut est né­ces­saire » après le Brexit ? « Il pro­pose de faire ce qu’il n’a pas fait pendant quatre ans, as­sène Mon­te­bourg. Moi, je suis un ré­for­miste ra­di­cal. » Et d’es­pé­rer ap­pli­quer lui-même les notes qu’il en­voyait ja­dis.

“Il faut un plan de re­lance comme ce­lui d’une en­tre­prise en faillite.”

Ar­naud Mon­te­bourg

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