C’était pour­tant une mer­veilleuse idée…

L'Obs - - L’édito - JEAN DA­NIEL J. D.

Sou­ve­nons-nous de la ré­ac­tion im­pa­tiente de l’an­cien Pre­mier mi­nistre Ray­mond Barre de­vant les in­ces­santes re­ven­di­ca­tions des Corses : « Eh bien puis­qu’ils veulent à ce point leur in­dé­pen­dance, qu’ils la prennent ! » Un ami nous sug­gère à pro­pos du Brexit de don­ner ici pour thème et pour titre une bou­tade voi­sine de celle de Ray­mond Barre. Dé­part des An­glais ? Bon dé­bar­ras ! Cet ami ne nous a pas convain­cu.

Nous avions re­dou­té la fin pro­chaine de l’Eu­rope (voir édi­to­rial n° 2677 du 25 fé­vrier 2016, « Avant le re­quiem pour une Eu­rope dé­funte »), c’était évi­dem­ment pour conju­rer le sort. Nous re­fu­sions jus­qu’à l’idée de l’éven- tua­li­té du dé­part des An­glais. Nous avons eu tort. Comme ont tort tous ceux qui, avec une lo­gique ir­ré­fu­table, en­tendent nous convaincre que les An­glais, comme les autres peuples, ne pou­vaient pas res­ter en Eu­rope.

Parmi les rai­sons que l’on avan­çait, il y avait celles dites « des gé­né­ra­tions ». Les jeunes gens étaient sup­po­sés, bien plus que les autres, re­je­ter les « dé­vots » de Bruxelles. C’est ce que je crois bien avoir en­ten­du de Pascal La­my, long­temps notre maître à pen­ser pour l’Eu­rope parce qu’il était le plus proche de Jacques De­lors. Or, le len­de­main de cette dé­cla­ra­tion, une dé­pêche de l’AFP tom­bait, fai­sant état d’une pé­ti­tion « pour que Londres reste dans l’Union eu­ro­péenne » dé­pas­sant 174 000 si­gna­tures, parmi les­quelles une ma­jo­ri­té de jeunes Lon­do­niens.

C’est un dé­bat qui ne fait que com­men­cer. Avons-nous suf­fi­sam­ment te­nu compte des in­té­rêts de la Grande- Bre­tagne ? N’avons-nous pas fi­ni par es­ti­mer que nos grands voi­sins avaient dé­jà ob­te­nu des avan­tages par­ti­cu­liers ? Ils fai­saient par­tie de l’Eu­rope mais non de la zone eu­ro. Ils n’en gardent pas moins même au­jourd’hui une in­fluence éco­no­mique, fi­nan­cière et bien sûr in­ter­na­tio­nale.

De toute ma­nière la Grande-Bre­tagne a tou­jours eu un com­por­te­ment im­pé­rial et en concur­rence, quand il s’agit du co­lo­nia­lisme, avec les convoi­tises fran­çaises. Nous étions en Afrique, ils oc­cu­paient le monde arabe. Reste que tout a chan­gé à par­tir de l’ef­fon­dre­ment des ar­mées fran­çaises et la vic­toire des na­zis. De­puis cette date, la France a chan­gé de ré­ac­tions de ma­nière tout à fait éton­nante.

Qu’est-il ar­ri­vé après la dé­faite ? Une neu­tra­li­té cha­leu­reuse mais, de la part de la Grande-Bre­tagne, une so­li­da­ri­té com­plice, com­plé­men­taire, al­lant jus­qu’à en­vi­sa­ger la fu­sion des deux em­pires. De Gaulle, qui vé­cut sur place la fra­ter­ni­té nou­velle que le sort im­po­sait aux en­ne­mis hé­ré­di­taires, n’en est pas de­ve­nu pour au­tant, et mal­gré son ad­mi­ra­tion pour Chur­chill, un ad­mi­ra­teur de Londres. On est ce­pen­dant obli­gé de re­con­naître que, sans lui, le trai­té de Rome n’au­rait pas été pos­sible.

Plus tard il s’op­po­se­ra au pro­jet pro­ba­ble­ment amé­ri­cain de consti­tuer, au côté de l’Eu­rope en for­ma­tion, un Co­mi­té pour sa dé­fense mais une nou­velle sur­prise plu­tôt his­to­rique, elle aus­si, vint que Pierre Men­dès France qui avait été avia­teur dans les Forces fran­çaises libres et qui au­rait dû, l’heure ve­nue, se fé­li­ci­ter de la cons­ti­tu­tion de la Com­mu­nau­té eu­ro­péenne de Dé­fense (CED) n’a rien fait pour fa­ci­li­ter sa réa­li­sa­tion. Men­dès France, im­pré­gné d’un dé­sir de gra­ti­tude à l’égard de ceux qui n’avaient pas ces­sé de par­ta­ger les souf­frances du peuple fran­çais, re­dou­tait que la puis­sance amé­ri­caine puisse di­mi­nuer le rôle de ses amis an­glais.

La sa­gesse à la­quelle l’évi­dence de­vrait conduire les ad­ver­saires les plus amers est de mettre sur la table toutes les ques­tions à ré­soudre en ap­pli­quant ce fa­meux prin­cipe de sub­si­dia­ri­té. Ex­pres­sion très pré­cieuse, un peu bour­geoise mais, pour ce qui est de l’Eu­rope, in­dis­pen­sable. Il s’agit de faire avec d’autres ce que l’on ne peut pas faire tout seul. Ce­la semble bien évident et ba­nal. Il n’en est rien. Car il faut com­men­cer par être d’ac­cord entre soi sur ce que l’on peut ou ne peut pas faire seul. La ten­dance que l’on ap­pelle sou­ve­rai­niste et qui a été celle des rois consis­tait donc à se don­ner tous les moyens pour se pas­ser des autres et, quand on ne les avait pas, de re­cou­rir à la force (es­cla­vage, co­lo­nia­lisme, lutte des classes, etc.).

Mais lorsque l’heure est ve­nue des so­lu­tions di­plo­ma­tiques, pa­ci­fiques, contrac­tuelles, bref, eu­ro­péennes, alors nous avons pris un vi­cieux plai­sir à igno­rer ce que vou­lait dire le mot sub­si­dia­ri­té et c’est ain­si que l’on a lit­té­ra­le­ment écra­sé les peuples sans au­cune jus­ti­fi­ca­tion.

Mais la sub­si­dia­ri­té mo­derne ne peut être conçue qu’entre égaux. Pré­ci­sé­ment au­jourd’hui, les dif­fi­cul­tés sont ve­nues de la mésentente entre pays in­égaux à qui on ne pou­vait pas faire ou­blier que l’Eu­rope est née de la vo­lon­té de co­opé­ra­tion entre l’Allemagne et la France, deux en­ne­mis hé­ré­di­taires. Je sais qu’il y a en ce mo­ment tout un grand mou­ve­ment de sou­ve­rai­nistes pour ac­cu­ser l’Allemagne de tous les maux. Mais rien n’est plus tra­gique que d’en­tendre cer­taines per­son­na­li­tés es­ti­mables re­trou­ver un na­tio­na­lisme sé­man­tique qui a des ré­so­nances in­sup­por­tables. En tout cas, le dé­sir que nous avons d’être fi­dèles aux jeunes An­glais qui veulent res­ter avec nous ne de­vrait pas nous conduire à dé­cou­ra­ger nos nou­veaux liens avec les Al­le­mands. Contrai­re­ment à cer­tains ex­perts, je ne pense pas qu’il faille faire le pro­cès du peu de zèle des amis an­glais de l’Eu­rope, mais bien ce­lui de ceux qui ont mis en dan­ger l’uni­té de leur royaume et l’iden­ti­té oc­ci­den­tale.

Avant l’Eu­rope, on n’avait ja­mais vu des peuples libres dé­ci­der de construire en­semble un grand pro­jet.

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