En fi­nir avec le ré­fé­ren­dum?

L'Obs - - L’opinion - MATTHIEU CROISSANDEAU M. C.

C’est l’autre le­çon du Brexit. Elle ne porte pas sur la na­ture du pro­jet eu­ro­péen que rap­pelle cette se­maine Jean Da­niel dans son édi­to­rial, mais sur la pro­cé­dure choi­sie par le Royaume-Uni pour per­mettre à son peuple sou­ve­rain de s’ex­pri­mer : le ré­fé­ren­dum. En­ten­dons-nous, il ne s’agit pas, bien évi­dem­ment, de dé­nier aux élec­teurs le droit de se pro­non­cer sur les grands en­jeux qui les concernent dès lors que le ré­sul­tat de leur vote ris­que­rait de dé­ce­voir ceux qui les gou­vernent. Pous­sé à l’ab­surde, ce genre de rai­son­ne­ment condui­rait en ef­fet à dis­soudre le peuple pour en élire en autre comme l’avait ma­gni- fi­que­ment dé­non­cé Ber­tolt Brecht ! Mais tout de même, l’exemple bri­tan­nique nous a of­fert en quelques mois un conden­sé de per­ver­sion dé­mo­cra­tique, une ex­tra­va­gante illustration de ce qu’il ne faut pas faire: d’abord une ma­noeuvre bas­se­ment po­li­ti­cienne de David Ca­me­ron pour ral­lier les suf­frages eu­ros­cep­tiques avant des élections à la Chambre des com­munes, puis une cam­pagne dé­ma­go­gique fai­sant le jeu des po­pu­listes de tout poil, des vain­queurs, en­fin, qui re­con­naissent dès le len­de­main du scru­tin avoir men­ti au pays et – plus ac­ca­blant en­core – pa­raissent au­jourd’hui bien dé­mu­nis pour ap­pli­quer le ver­dict… Quel nau­frage, et quelle iro­nie, de voir les in­ven­teurs du ré­gime par­le­men­taire som­brer sous les coups de bou­toir de la dé­mo­cra­tie di­recte !

« Le ré­fé­ren­dum, ça blesse, ça brûle, ça di­vise », a jus­te­ment rap­pe­lé au len­de­main du scru­tin le com­mis­saire eu­ro­péen Pierre Mos­co­vi­ci de­vant la ten­ta­tion ex­pri­mée par quelques po­pu­listes fran­çais d’imi­ter nos voi­sins bri­tan­niques. On connaît de­puis long­temps en ef­fet les li­mites de l’exer­cice. Le ca­rac­tère bi­naire de la ques­tion po­sée ne per­met pas une cam­pagne se­reine. Il ouvre grand la porte à la ca­ri­ca­ture, aux men­songes et aux rac­cour­cis. Plus le su­jet est com­plexe, plus la ré­ponse est dé­ca­lée. Car sa por­tée, alors dé­voyée, se trans­forme sou­vent en plé­bis­cite ou en re­jet de son ini­tia­teur. Quant à son ré­sul­tat, for­cé­ment aus­si ma­ni­chéen que son in­ti­tu­lé, il re­vient à exer­cer une forme de ty­ran­nie de la ma­jo­ri­té fai­sant bien peu de cas des avis contraires. Il suf­fit, pour s’en convaincre, de voir au­jourd’hui le déses­poir de la jeu­nesse an­glaise. En­fin et sur­tout, en ma­tière d’affaires eu­ro­péennes, le ré­fé­ren­dum peut de­ve­nir une arme de frus­tra­tion mas­sive si son ver­dict se ré­vèle trop com­pli­qué à ap­pli­quer. On l’a vu en 2005 à pro­pos du trai­té consti­tu­tion­nel eu­ro­péen, en 2015 avec Aléxis Tsí­pras en Grèce et de­main – qui sait ? – avec le Brexit.

L’Eu­rope n’est pas exempte de cri­tiques, loin de là. Elle est même clai­re­ment res­pon­sable du di­vorce à bas bruit qui couve entre ses élites et les opi­nions pu­bliques. Elle a be­soin de se ré­for­mer, bien sûr, de ma­nière ur­gente et pro­fonde, pour de­ve­nir plus ef­fi­cace, plus trans­pa­rente et plus dé­mo­cra­tique. Mais ce chan­ge­ment doit être conduit par des re­pré­sen­tants élus sur la base de pro­grammes clairs. On n’a pas at­ten­du le Brexit pour dé­cou­vrir que la somme des in­té­rêts par­ti­cu­liers ne des­sine ja­mais l’in­té­rêt gé­né­ral. Ni qu’un ré­fé­ren­dum – notre pas­sé bo­na­par­tiste l’a mon­tré – pou­vait par­fois se ré­vé­ler li­ber­ti­cide !

L’exemple bri­tan­nique nous a of­fert en quelques mois un conden­sé de per­ver­sion dé­mo­cra­tique, une ex­tra­va­gante illustration de ce qu’il ne faut pas faire.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.