Ren­contre : J. Bel­lo­ri­ni / J. Gos­se­lin

Ils ont la tren­taine et ne croient plus aux pièces tra­di­tion­nelles : Ju­lien Gos­se­lin adapte un ro­man-fleuve de Ro­ber­to Bo­laño, et Jean Bel­lo­ri­ni un ro­man fou de Dos­toïevs­ki. Ils en parlent en­semble

L'Obs - - Le Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR JACQUES NERSON

Voi­ci deux jeunes met­teurs en scène hy­per­doués. Ju­lien Gos­se­lin n’a pas 30 ans, Jean Bel­lo­ri­ni en a 34. Le pre­mier a été ré­vé­lé en 2013 grâce à son adap­ta­tion des « Par­ti­cules élé­men­taires », le ro­man de Houel­le­becq. Le se­cond, dont la mise en scène de « la Bonne Ame du Se-Tchouan », de Brecht, a ob­te­nu un mo­lière en 2014, di­rige le Théâtre Gé­rard-Phi­lipe de SaintDe­nis. Gos­se­lin se­ra au Festival d’Avi­gnon avec « 2666 », d’après le ro­man-fleuve (1 000 pages) du Chi­lien Ro­ber­to Bo­laño, dis­pa­ru en 2003. Du­rée de la re­pré­sen­ta­tion : douze heures! Et Bel­lo­ri­ni pré­sen­te­ra « Ka­ra­ma­zov », d’après Dos­toïevs­ki. Du­rée pré­vue : cinq heures. Ni le Pas-deCa­lai­sien Gos­se­lin ni le Pa­ri­sien Bel­lo­ri­ni n’ont sou­hai­té mon­ter de pièce de théâtre. Ils ont pré­fé­ré par­tir d’un ro­man. Pour­quoi au­cun texte dra­ma­tique, clas­sique ou mo­derne, fran­çais ou étran­ger, n’a-t-il trou­vé grâce à leurs yeux ? Ils s’en ex­pliquent ici. Jean Bel­lo­ri­ni Pour moi, adap­ter un ro­man, c’est une ma­nière de res­pon­sa­bi­li­ser la troupe. Par leurs choix dra­ma­tur­giques, leur ma­nière de se ré­ali­men­ter sans cesse dans le ro­man de Dos­toïevs­ki, nos ac­teurs sont aus­si au­teurs. On parle d’adap­ta­tion mais il s’agit plu­tôt de mor­ceaux choi­sis. Ca­mille de La Guillon­nière et moi, qui co­si­gnons l’adap­ta­tion, nous ar­ri­vons aux ré­pé­ti­tions avec un com­men­ce­ment de ré­duc­tion de l’oeuvre, mais c’est lors des im­pro­vi­sa­tions avec les ac­teurs que tout se construit. Ils ont vrai­ment leur mot à dire, ils s’ap­pro­prient le ro­man, le ma­laxent comme de la pâte à mo­de­ler. Avec une pièce dé­jà construite, on s’in­ter­dit les in­ver­sions, les mo­di­fi­ca­tions. Chez Dos­toïevs­ki, c’est simple, 80% du texte est dé­jà dia­lo­gué. On se pose juste la ques­tion de sa­voir quelle nar­ra­tion on veut conser­ver. Le théâtre, c’est ce qu’on ra­conte plu­tôt que ce qu’on montre. On y voit plus avec le coeur qu’avec les yeux. Et vous, Ju­lien Gos­se­lin, pour­quoi un ro­man plu­tôt qu’une pièce ? Ju­lien Gos­se­lin Contrai­re­ment à « Ka­ra­ma­zov », « 2666 » est tel­le­ment nar­ra­tif que je me jette sur le moindre dia­logue. Je vou­drais que ça vive entre les ac­teurs, qu’on ne soit pas seule­ment dans la pro­jec­tion poé­tique. Moi, je tra­vaille sur des ro­mans parce que j’ai en­vie de crou­ler sous une ri­chesse poé­tique et thé­ma­tique dé­li­rante. J’ai be­soin de trou­ver des gens plus am­bi­tieux que moi, de m’at­ta­quer à des géants! Dif­fi­cile au­jourd’hui de trou­ver des au­teurs qui tentent des choses aus­si im­menses et folles que Bo­laño ou Houel­le­becq. J’ajoute que la ques­tion de la nar­ra­tion est pour moi es­sen­tielle. La der­nière pièce que j’ai montée, « Tris­tesse ani­mal noir », d’An­ja Hilling, com­por­tait une

bonne moi­tié de nar­ra­tion. Je n’aime pas que les au­teurs de théâtre me sim­pli­fient la tâche. Mon tra­vail ne consiste pas à im­pri­mer ma patte sur une oeuvre, mais à ima­gi­ner com­ment faire du théâtre avec. Vous dé­cla­rez pro­po­ser une épreuve aux spec­ta­teurs. Mais im­po­ser douze heures de re­pré­sen­ta­tion, n’est-ce pas re­non­cer au théâtre po­pu­laire ? J. G. Je n’aime pas le terme « po­pu­laire ». On l’uti­lise mal. J’ai l’im­pres­sion de mon­ter du théâtre po­pu­laire, mais je re­con­nais que ceux qui s’ap­pro­prient ce mot font le plus sou­vent l’in­verse de ce que je fais. J. B. Moi, je suis convain­cu qu’il faut du théâtre po­pu­laire au grand et noble sens du terme. Mais je pense que l’exi­gence que ré­clament cinq heures de Dos­toïevs­ki ou douze heures de Bo­laño peut en­gen­drer le choc qui vous rend fou de théâtre pour le reste de votre vie. Un spec­tacle tiède, for­ma­té, ne mar­que­ra pas as­sez l’éven­tuel ama­teur pour lui don­ner la force et le cou­rage de ré­sis­ter. Car pour beau­coup de nos conci­toyens, al­ler au théâtre, c’est faire acte de ré­sis­tance. Vous ne crai­gnez pas d’in­ti­mi­der, de dé­cou­ra­ger une par­tie du pu­blic ? J. B. On a be­soin d’être in­ti­mi­dé au­jourd’hui pour être cho­qué, sur­pris par soi-même et fier de ce mo­ment pas­sé en­semble. Qu’est-ce que le théâtre si­non un mo­ment de par­tage et de trans­for­ma­tion ? On est un peu di érent avant et après. Le théâtre est un des seuls lieux où l’on ait le droit de se re­trou­ver soi-même. On y a des mo­ments d’in­tros­pec­tion et en même temps on est en face et à côté d’autres êtres. Parce qu’il est in­ima­gi­nable et in­hu­main de de­man­der une at­ten­tion conti­nue pendant cinq heures ou douze et plus, le spec­ta­teur est libre de voir, de prendre, d’ab­sor­ber, de s’iso­ler. Evi­dem­ment, c’est an­ti­pé­da­go­gique dans le sens clas­sique du terme… J. G. En­tiè­re­ment d’ac­cord. Le théâtre po­pu­laire tel que je l’en­tends est l’in­verse du so­cio-cultu­rel. Je ne suis pas un ins­ti­tu­teur. Rien de plus hor­rible que les met­teurs en scène qui se posent en ins­ti­tu­teurs… J. B. On ou­blie que la pé­da­go­gie est un art. On la confond avec la trans­mis­sion d’un sa­voir pré­con­çu, et du coup on ou­blie que ce qu’il faut trans­mettre, c’est l’in­con­nu. Mon ob­ses­sion à Saint-Denis, c’est de lier l’art et l’édu­ca­tion. L’art a be­soin de la réa­li­té et la réa­li­té a be­soin de l’art. J. G. En tant que met­teur en scène ci­toyen (je n’aime pas non plus ce mot), je dois faire le théâtre le plus exi­geant sur le plan ar­tis­tique. Si j’ai pour ob­ses­sion d’être po­pu­laire avant même de com­men­cer à tra­vailler, c’est mort. J. B. Moi, c’est l’in­verse. Je ne me sens pas as­sez fou, j’ai donc be­soin de Dos­toïevs­ki comme une as­su­rance de fo­lie. Pour ne pen­ser qu’à la flui­di­té du pas­sage entre l’oeuvre écrite et l’oeuvre re­çue. J. G. Moi, quand je parle de Bo­laño, les gens me disent, comme pour Houel­le­becq mais pour des rai­sons di érentes : « Je n’ar­rive pas à le lire, c’est long, lourd, en­nuyeux… » J. B. Même chose avec Dos­toïevs­ki. Qui a vrai­ment lu en en­tier et com­pris « le Grand In­qui­si­teur » ? Ce n’est tout sim­ple­ment pas pos­sible. On a re­fer­mé quinze fois le bou­quin, on y est re­ve­nu, on a été fas­ci­né, mais on ne l’a pas re­çu. Ce qui me ra­mène à la ques­tion ini­tiale : pour­quoi un ro­man ? Moi, ce que je cherche au théâtre, c’est la même li­ber­té, le même pou­voir de l’ima­gi­naire qu’ap­porte la lit­té­ra­ture. Je pense que le théâtre, au même titre que le ro­man, per­met au spec­ta­teur de se réa­li­ser soi-même dans l’ombre, qu’il ne faut pas tout lui don­ner. Beau­coup d’au­teurs de théâtre, on le sent bien dans les di­das­ca­lies, écrivent trop sou­vent en vue seule­ment d’être joués. J. G. C’est l’éter­nelle ques­tion : théâtre de texte ou pas. Moi, je crois pou­voir dire que je fais du théâtre de texte. Mais la plu­part des met­teurs en scène en qui je me re­con­nais ne font pas de théâtre de texte. Ro­meo Cas­tel­luc­ci, par exemple. C’est pour­tant ce­lui qui a le plus à voir avec la lit­té­ra­ture. J. B. Moi aus­si je me consi­dère comme un met­teur en scène de textes. Ce qui

m’im­porte, c’est de faire o ce de pas­seur. Le plus beau com­pli­ment qu’on me fait c’est quand on me dit après un spec­tacle : « Je vais ache­ter l’oeuvre com­plète de Ra­be­lais ou l’in­té­grale des “Mi­sé­rables”. » Ces au­teurs ap­par­tiennent à notre pa­tri­moine col­lec­tif, leurs oeuvres sont vul­ga­ri­sées, on sait va­gue­ment de quoi elles parlent, mais qui les a vrai­ment lues ? C’était fla­grant pour Hugo. Pa­reil pour Dos­toïevs­ki. C’est pour­quoi je me suis don­né pour règle : pas un mot qui ne soit de lui. Cer­tains de vos pré­dé­ces­seurs col­la­bo­raient ré­gu­liè­re­ment avec des dra­ma­turges : Patrice Chéreau avec Bernard-Marie Kol­tès, Mar­cel Ma­ré­chal avec Jean Vau­thier, ou, plus loin de nous, Louis Jou­vet avec Jean Gi­rau­doux… N’avez-vous pas en­vie de prendre un jeune au­teur sous votre aile ? J. B. Moi, je crois beau­coup aux cir­cons­tances, aux ren­contres. Ariane Mnou­ch­kine a tra­vaillé avec Hélène Cixous, la­quelle avait un pro­fond amour pour la troupe du Théâtre du Soleil, ça al­lait bien au-de­là d’une collaboration bi­la­té­rale. Mais pour moi, cette ren­contre n’a pas en­core eu lieu. Je ne re­nonce pas à dé­ni­cher cette es­pèce d’al­ter ego. Ce se­rait le rêve. J. G. J’ai dans ma troupe une ac­trice, Ti­phaine Ra er, qui écrit, mais elle monte elle-même ses textes. Main­te­nant les au­teurs veulent être met­teurs en scène. Des gens comme Joël Pom­me­rat, Vincent Ma­caigne ou en­core An­ge­li­ca Lid­dell sont des au­teurs-met­teurs en scène. Je n’en­lève donc le pain de la bouche à per­sonne. J’étais ré­cem­ment en Allemagne. Un ad­mi­nis­tra­teur avec qui je dis­cu­tais me di­sait que là-bas les adap­ta­tions de ro­mans et de films com­mencent à saou­ler tout le monde. J’ai trou­vé ça très amu­sant. Ici aus­si le temps des pièces re­vien­dra. Pour le mo­ment on fait une pe­tite cure bé­né­fique du­rant la­quelle le théâtre est plus le lieu du spec­tacle que du texte. Et j’ai l’im­pres­sion que cette cure sti­mu­le­ra les nou­veaux au­teurs. Qu’est-ce que ça si­gni­fie pour vous d’al­ler à Avi­gnon ? J. B. C’est le lieu de tous les pos­sibles. Je se­rai dans la Car­rière de Boul­bon, où je me sou­viens du ma­gni­fique « Ma­habha­ra­ta » pré­sen­té en 2014 par le Ja­po­nais Sa­to­shi Miya­gi et de ce­lui de Pe­ter Brook, qui reste très pré­sent en­core. Mais j’es­saie de ne pas trop y pen­ser. Mon spec­tacle, qui va tour­ner toute l’an­née pro­chaine, doit s’adres­ser à tous, pas seule­ment à un pu­blic spé­cia­li­sé. J. G. Avi­gnon, pour moi, est le lieu de ma se­conde naissance. Avant d’y jouer, j’ai as­sis­té à des spec­tacles dé­ter­mi­nants pour moi. Jan Lau­wers, Ro­meo Cas­tel­luc­ci, Ch­ris­toph Mar­tha­ler, Kr­zysz­tof War­li­kows­ki, je les ai dé­cou­verts ici, et ça a bou­le­ver­sé ma vie de spec­ta­teur. De plus, j’ai tou­jours consi­dé­ré que la bière d’après spec­tacle est à peu près aus­si im­por­tante que le spec­tacle. A Avi­gnon, le dé­bat compte par­fois plus que la re­pré­sen­ta­tion. Al­ler au Festival en tant que met­teur en scène, c’est prendre le risque d’être ce­lui sur qui on s’acharne au bis­trot. C’est comme ça que j’ai en­vie de vivre le théâtre. Fût-ce dans le dés­in­té­rêt ou la plus vio­lente ré­volte. Avi­gnon au­to­rise ces ex­cès. C’est sain de se confron­ter à cette pres­sion. J. B. J’es­père quand même qu’Avi­gnon peut aus­si être le lieu de la ré­con­ci­lia­tion entre pro­fes­sion et ama­teurs, qu’on n’y est pas entre ini­tiés… Il ne faut pas se men­tir, de­puis quelques an­nées le « in » s’est dé­li­bé­ré­ment cou­pé du grand pu­blic. J. B. N’em­pêche que je m’adresse aus­si à lui. J. G. L’an­née des « Par­ti­cules élé­men­taires », quand je me ba­la­dais dans la rue avec les an­ciens di­rec­teurs du festival, nombre d’Avi­gnon­nais les in­ter­pel­laient : « Cas­tel­luc­ci a chan­gé ma vie ! » Pour­tant de­puis la tri­lo­gie de « la Di­vine Co­mé­die », ses spec­tacles sont rudes. Et ce n’étaient pas des pro­fes­sion­nels. Mais là où je vous re­joins, c’est que la pro­fes­sion oc­cupe au festival une place ex­ces­sive par rapport aux spec­ta­teurs du « pays réel », si on peut les dé­si­gner ain­si. « 2666 », d’après Ro­ber­to Bo­laño. La Fa­bri­ca, 14 heures, du 8 au 16 juillet. « Ka­ra­ma­zov », d’après Fio­dor Dos­toïevs­ki. Car­rière de Boul­bon, 21h30, du 11 au 22 juillet.

Ci-contre, « Ka­ra­ma­zov ».

Jean Bel­lo­ri­ni, né à Pa­ris en 1981, di­rige le théâtre Gé­rard-Phi­lipe de Saint-Denis de­puis 2013. Il a mis en scène « la Mouette » et « Oncle Va­nia » de Tche­khov et des spec­tacles adap­tés des « Mi­sé­rables », de Victor Hugo.

Ci-des­sus, « 2666 ».

Ju­lien Gos­se­lin, né en 1987 à Oye-Plage (Pas-de-Ca­lais), an­cien élève de l’Ecole d’Art dra­ma­tique de Lille, a mis en scène « les Par­ti­cules élé­men­taires » de Mi­chel Houel­le­becq en 2013 et « le Père », d’après « l’Homme in­cer­tain » de Stéphanie Chaillou, en 2015.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.