Faire de l’ar­gent

Où l’on voit qu’il faut choi­sir de le faire pour soi ou pour les autres

L'Obs - - Chronique -

De quoi a be­soin une banque ? Petit un, elle a be­soin d’ar­gent. Petit deux, elle a be­soin d’em­ployés qui l’y fassent ren­trer et qui l’y fassent res­ter. C’est pas tout le monde qui sait le faire et même quand on sait on peut tou­jours s’amé­lio­rer. Il existe des for­ma­tions pour ça, or qui dit for­ma­tion dit for­ma­teurs. Les mé­thodes de ce­lui-ci don­naient sa­tis­fac­tion à la banque chi­noise qui lui confiait le soin d’amé­lio­rer les per­for­mances de son per­son­nel mais il a fal­lu qu’un jour les­dites mé­thodes se re­trouvent au grand jour sur in­ter­net, en pleine ap­pli­ca­tion sur de vrais em­ployés bien obli­gés de s’y sou­mettre, et alors là, se­lon les Chi­nois qui les dé­cou­vraient, ce fut la grosse ri­go­lade ou alors la grande in­di­gna­tion. Par­fois les deux en même temps chez le même in­di­vi­du, c’est un mys­tère de l’âme hu­maine en gé­né­ral et de l’âme chi­noise dans ce cas par­ti­cu­lier. La vi­déo mon­trait huit em­ployés de banque, des deux sexes, ali­gnés de­bout côte à côte sur une es­trade, et le for­ma­teur les pu­nis­sait car ils avaient ob­te­nu les moins bonnes notes en ce dé­but de stage, il al­lait fal­loir, mes gaillards et mes gaillardes, si vous vou­lez conser­ver votre em­ploi à la banque, que vous ob­te­niez de meilleurs ré­sul­tats aux exer­cices qui vous sont pro­po­sés. Te­nez vos mains de­vant vous, or­don­nait le for­ma­teur, et il passait der­rière eux, mu­ni d’un bâ­ton, leur en don­nait des coups sur les fesses. Ils fi­ni­raient bien par l’in­té­grer, le sys­tème ban­caire. La vi­déo se ré­pan­dant, le Par­ti com­mu­niste chi­nois, dans sa sa­gesse, a mis fin aux fonc­tions des di­rec­teurs de la banque, aux fonc­tions du re­pré­sen­tant du Par­ti à l’in­té­rieur de la banque, le for­ma­teur quant à lui a dû pré­sen­ter des ex­cuses pu­bliques. Peut-être même lui a-t-on confis­qué son bâ­ton.

A la ré­flexion, on le lui a cer­tai­ne­ment confis­qué, le bâ­ton. Res­tons en Chine. Il se­ra en­core ques­tion d’ar­gent. Nous se­rons en pré­sence, cette fois, non plus de mo­destes em­ployés mais du grand pa­tron d’une grosse en­tre­prise d’Etat. ll ne s’agi­ra pas de jus­ti­fier un mo­deste sa­laire, il s’agi­ra de ré­com­pen­ser des qua­li­tés de chef, d’or­ga­ni­sa­teur, à l’ins­tar des ré­com­penses que touchent les res­pon­sables des grandes en­tre­prises de l’étran­ger ca­pi­ta­liste, on en voit de plus en plus qui gagnent des mil­lions de dol­lars, ou bien d’eu­ros, ou bien de livres ster­ling, ça vous donne à pen­ser, en y pen­sant ça vous donne le ver­tige, et Wang Yu­jun, pré­sident de Chi­na Re­sources Po­wer, fut pris de ver­tige en voyant de com­bien de mil­lions ses ho­mo­logues des en­tre­prises oc­ci­den­tales étaient ca­pables de se goin­frer, et moi pour­quoi je ne me goin­fre­rais pas pa­reil, ils valent pas mieux que moi, et si eux ont droit à des mil­lions, pour­quoi j’au­rais pas droit à des mil­lions, moi ? C’était une bonne ques­tion. La ré­ponse n’al­lait pas de soi. C’était pas pré­vu dans le cur­ri­cu­lum chi­nois. Alors Wang Yu­jun, puis­qu’il n’avait pas le droit de ga­gner hon­nê­te­ment des mil­lions, il dé­ci­da de les ga­gner mal­hon­nêtes. A moi les pots-de-vin ! Et ça y al­lait, les pots-de-vin. Les gars qui les lui ver­saient s’y re­trou­vaient. Tout le monde était content. Ça du­ra cinq bonnes an­nées. Cal­cu­lés en eu­ros, Wang Yu­jun tou­cha 60 mil­lions. 60 mil­lions en 60 mois, c’était du 1 mil­lion par mois. Il était dans ce que semblent être de­ve­nues nos normes. Le mil­lion est de­ve­nu leur uni­té de compte, à nos cracks. Le crack Wang Yu­jun mé­dite cette in­jus­tice en prison. Les nôtres achètent des oeuvres d’art.

Quit­tons la Chine. Il se­ra en­core ques­tion d’ar­gent. Nous par­lions, l’autre se­maine, d’une vente aux en­chères, à Mu­nich, Ba­vière, d’ob­jets ayant ap­par­te­nu à des na­zis cé­lèbres. Eh bien ! je vais vous dire, si vous vou­lez faire du po­gnon, mieux vaut pro­po­ser à la vente un ca­le­çon en soie de Goe­ring qu’un ca­le­çon en co­ton de votre grand-père. Les en­chères ont fait près d’un mil­lion d’eu­ros (quand on vous di­sait que le mil­lion est de­ve­nu l’uni­té de compte) parmi les­quels 18 000 eu­ros une paire de chaus­settes qui avaient coi é les pieds d’Hit­ler (à moins qu’il n’ait pas eu le temps de les en­fi­ler, les choses sont al­lées si vite) et 3000 pour le ca­le­çon de Goe­ring (mais il avait été la­vé).

En y pen­sant ça vous donne le ver­tige

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