L’Eu­rope est morte, vive l’Eu­rope !

L'Obs - - Chronique -

Dans son clas­sique « Naissance et dé­clin des grandes puis­sances » (Payot, 1989), pu­blié pour la pre­mière fois il y a plus d’un quart de siècle, l’his­to­rien bri­tan­nique Paul Ken­ne­dy étu­die les rap­ports de force mon­diaux de­puis l’an 1500. A pro­pos de l’Eu­rope, qui s’ap­pe­lait en­core Com­mu­nau­té et ne comp­tait alors que douze membres, il écri­vait : « Si la Com­mu­nau­té eu­ro­péenne par­ve­nait à de­ve­nir co­hé­rente, elle pour­rait re­haus­ser son sta­tut dans le monde, tant mi­li­tai­re­ment qu’éco­no­mi­que­ment. Si elle n’y par­vient pas – ce qui est l’op­tion la plus pro­bable, étant don­né la na­ture hu­maine –, son dé­clin re­la­tif semble des­ti­né à se pour­suivre. » Cette phrase prend au­jourd’hui tout son sens, alors que la « na­ture hu­maine » pousse les Bri­tan­niques – ou plu­tôt les An­glais – vers la sor­tie, mais sur­tout que l’Union eu­ro­péenne ne par­vient tou­jours pas à l’état de « co­hé­rence ».

Le pa­ra­doxe est que cette étude vo­lu­mi­neuse a été écrite à un mo­ment où le « rêve eu­ro­péen » sem­blait inexo­ra­ble­ment des­ti­né au suc­cès. Les pro­phé­ties de dé­clin amé­ri­cain abon­daient, rares étaient ceux qui pa­riaient sur un « xxie siècle chi­nois », et l’Eu­rope était cet « ob­jet po­li­tique non iden­ti­fié » dé­crit par Jacques De­lors, avan­çant dans une am­bi­guï­té ins­ti­tu­tion­nelle qui sem­blait alors construc­tive. Cette am­bi­guï­té sur le pro­jet s’est ré­vé­lée au bout du compte des­truc­trice, car elle a fait co­ha­bi­ter dans le même pro­ces­sus des rêves dif­fé­rents, et même contra­dic­toires. La France, sur­tout quand Jacques De­lors était à la tête de la Com­mis­sion eu­ro­péenne (19851995), pour­sui­vait à tra­vers l’Eu­rope son rêve de puis­sance, son dé­sir de pe­ser sur la marche du monde. Mais com­bien étaient-ils à le par­ta­ger et à pri­vi­lé­gier un pro­jet à fi­na­li­té pu­re­ment éco­no­mique ?

Si le ré­fé­ren­dum bri­tan­nique a consti­tué, se­lon l’ex­pres­sion consa­crée, un wake up call, une alerte bru­tale, ce n’est as­su­ré­ment pas la pre­mière sur le par­cours eu­ro­péen ; et les pré­cé­dents ont été igno­rés, à com­men­cer par les « non » fran­çais et néer­lan­dais au ré­fé­ren­dum consti­tu­tion­nel de 2005. Le « tan­ker » eu­ro­péen a néan­moins sui­vi son cap, im­pos­sible à mo­di­fier, même si ce­lui-ci de­ve­nait de moins en moins li­sible, de moins en moins sé­dui­sant pour des peuples sou­mis par ailleurs aux ri­gueurs éco­no­miques. Il est au­jourd’hui dans l’impasse, si ce n’est, comme le sug­gé­rait Hu­bert Vé­drine après le vote bri­tan­nique, dans un état de « mort-vi­vant ».

La ques­tion qui se pose dé­sor­mais aux an­ciennes puis­sances do­mi­nantes du monde est de sa­voir si, dans le temps long dé­crit par Paul Ken­ne­dy, les Eu­ro­péens veulent tou­jours pe­ser sur la re­com­po­si­tion pla­né­taire en cours, ou s’ils ac­ceptent d’en de­ve­nir les su­jets. La ré­ponse ne se trouve pas à Wa­shing­ton, à Pé­kin ni à Mos­cou ou à New Del­hi, les ca­pi­tales du monde re­com­po­sé ; elle se trouve au sein même du Vieux Con­tinent, entre les mains de peuples qui s’es­timent dé­pos­sé­dés de leur his­toire par une mon­dia­li­sa­tion im­pi­toyable et voient de plus en plus leur sa­lut dans le re­pli na­tio­nal, et celles de classes po­li­tiques dé­pas­sées, dont les jeux de pou­voir ne sont pas à la hau­teur des en­jeux.

On pour­rait re­prendre mot pour mot le ju­ge­ment de Paul Ken­ne­dy de 1989 : « Si [l’Eu­rope] par­ve­nait à de­ve­nir co­hé­rente »… Mais aus­si sa ré­serve sur la « na­ture hu­maine ». Ce n’est pas une rai­son pour bais­ser les bras, mais la lu­ci­di­té im­pose une conclu­sion : le pro­jet eu­ro­péen est à re­prendre presque de zé­ro, avec ceux des vingt-huit membres de l’ac­tuelle Union qui le sou­haitent réel­le­ment.

Le ré­fé­ren­dum bri­tan­nique a consti­tué une alerte bru­tale. Les Eu­ro­péens veulent-ils tou­jours pe­ser sur la re­com­po­si­tion pla­né­taire en cours ou ac­cep­ten­tils d’en de­ve­nir les su­jets ?

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