LA CULTURE “WEED”

Rap, sé­ries té­lé­vi­sées, look, trucs et as­tuces… Pour beau­coup de jeunes consommateurs, fu­mer est de­ve­nu un mode de vie, avec ses ri­tuels et ses codes

L'Obs - - Grands Formats - NATHALIE FUNÈS

Ro­dolphe (1) a 20 ans, une barbe brune taillée au mil­li­mètre et un ca­le­çon or­né de feuilles de cannabis sous son jean. Il a dé­jà écu­mé les cof­fee shops d’Am­ster­dam où il est par­ti, la pre­mière fois, lors d’un voyage d’in­té­gra­tion à la fac, « avec, dans le car, 95% d’adeptes du shit ». Il n’écoute – presque – que du rap, a as­sis­té au concert il y a deux ans du groupe TSR Crew au Di­van du Monde, à Pa­ris: « Il y avait tel­le­ment de fu­meurs de joints dans la salle qu’à la fin on ne voyait même plus le DJ. » Et connaît par coeur les ré­pliques de « How High », un film culte amé­ri­cain vieux de quinze ans où deux culti­va­teurs de ma­ri­jua­na, in­ter­pré­tés par les rap­peurs Me­thod Man et Red­man, in­ventent une va­rié­té d’herbe qui aug­mente le QI et leur per­met d’en­trer à l’uni­ver­si­té Har­vard.

Ro­dolphe est « le » pro­to­type du fu­meur de weed. Le cannabis, drogue illi­cite la plus consom­mée en France, s’est ba­na­li­sé. Dix­sept mil­lions de Fran­çais dé­clarent en avoir dé­jà pris, se­lon l’OFDT (l’Ob­ser­va­toire fran­çais des Drogues et des Toxi­co­ma­nies). Un raz-de-marée, sur­tout parmi les

hommes (un sur deux en a fu­mé au moins une fois dans sa vie) et les jeunes (47,8% des ado­les­cents de 17 ans). « Mais, mal­gré sa consom­ma­tion mas­sive, l’herbe garde une va­leur trans­gres­sive et reste un rite de pas­sage à l’âge adulte », in­dique Anne Cop­pel, so­cio­logue et co­au­teur de « Drogues, sor­tir de l’impasse » (La Dé­cou­verte, 2012). Prin­ci­pale tra­di­tion ? La Cannabis Cup d’Am­ster­dam. « La bar-mits­va du fu­meur, ré­sume Jo­seph, 28 ans, ma­quet­tiste. Dès qu’on voit un ado­les­cent tout blanc en train de vo­mir dans les rues de la ca­pi­tale néer­lan­daise, on sait que c’est un Fran­çais. Il est tel­le­ment ha­bi­tué à la pro­hi­bi­tion qu’il ne sait pas se contrô­ler dans ce su­per­mar­ché de l’herbe que sont les Pays-Bas. »

Long­temps ré­ser­vé à une élite cultu­relle – le Club des ha­schi­schins au siècle qui réunis­sait Bal­zac, Du­mas, Flau­bert, Bau­de­laire, De­la­croix… – ou can­ton­né dans les cercles mé­dia­tiques et cultu­rels – comme dans les an­nées 1970 où il a sur­gi sur la po­chette des al­bums de Bob Mar­ley and The Wai­lers, en cou­ver­ture du ma­ga­zine « Ac­tuel » qui lui a dé­dié son nu­mé­ro de fé­vrier 1974, et dans « Li­bé­ra­tion » qui a pu­blié deux ans plus tard un « Ap­pel du 18 joint », si­gné no­tam­ment par Isa­belle Hup­pert, Maxime Le Fo­res­tier et Bernard Kouch­ner –, le cannabis s’est ré­pan­du au­jourd’hui dans tous les mi­lieux. La feuille verte aux sept branches est même de­ve­nue une source d’inspiration ma­jeure pour la mu­sique, le ci­né­ma, les sé­ries té­lé­vi­sées, le graphisme, la lit­té­ra­ture, la BD, la mode et les vi­déos You­Tube.

« Ce n’est presque plus consi­dé­ré comme une drogue, même si on évite tou­jours de fu­mer dans la rue ou les lieux pu­blics, ra­conte Victor, 15 ans, élève en 3e dans un col­lège du 9e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. C’est de­ve­nu une fa­çon de vivre, moins en­nuyeuse. Avec son vo­ca­bu­laire, “wake and bake” pour ceux qui prennent un joint dès le ma­tin, “sto­ner” pour ceux qui fument toute la jour­née; avec ses jeux comme le Bud, le mot pro­non­cé quand on fait tour­ner un joint; ses adresses de bons dea­lers qu’on se re­file entre ini­tiés et ses va­rié­tés stars abon­dam­ment com­men­tées sur in­ter­net. » Comme l’Am­ne­sia, la White Wi­dow ou la Kha­li­fa Kush, pro­duite par le rap­peur Wiz Kha­li­fa, de l’autre côté de l’At­lan­tique. L’herbe a en­va­hi le monde du rap, « une mu­sique de la rue qui re­fuse sou­vent les drogues dures », comme la ré­sume Ro­dolphe. Du fa­meux « Pass pass le oinj, il y a du monde sur la corde à linge » des Fran­çais NTM, à « Dear Ma­ma », le tube du rap­peur Tu­pac Ama­ru Sha­kur alias 2Pac, as­sas­si­né à Las Ve­gas en 1996. Ex­trait : « Je ne suis pas cou­pable car même si je vends de la came, c’était bien de mettre de l’ar­gent dans la

boîte aux lettres. » Le Ca­li­for­nien Snoop Dogg, fu­meur com­pul­sif de ma­ri­jua­na, con­dam­né par le pas­sé pour tra­fic de drogue, a même lan­cé, l’an der­nier, Mer­ry­jane.com, un site dé­dié au cannabis avec base de don­nées sur les dif­fé­rents types d’herbe, adresse des ven­deurs lé­gaux et re­cettes de cui­sine. Sans ou­blier Boo­ba – avec Un­kut – et Rohff – avec Dis­tinct – qui ont créé leur marque de vê­te­ments, sou­vent agré­men­tés de feuilles de cannabis.

La re­pro­duc­tion de l’herbe, comme celle de tout stu­pé­fiant, est in­ter­dite en France par le Code de la San­té pu­blique et est pas­sible de cinq ans d’em­pri­son­ne­ment et de 75 000 eu­ros d’amende? Ce­la fait belle lu­rette que les marques ignorent la loi. Il suf­fit de ta­per « vê­te­ment cannabis » sur le site Ama­zon pour que sur­gissent à l’écran 7 500 mo­dèles dif­fé­rents : chaus­settes, bas­kets, lu­nettes, tee-shirts avec le slo­gan « Weed is le­gal in my house » (« L’herbe est lé­gale chez moi ») ou en­core sur­vê­te­ments noirs es­tam­pillés « Ad­dic­ted » sur le mo­dèle du lo­go d’Adi­das… Les chaus­sures Sch­moove, pro­prié­té du groupe fran­çais Rau­tu­reau (qui pos­sède aus­si Free Lance), se sont ain­si ren­dues cé­lèbres en lan­çant voi­là quelques an­nées le mo­dèle « Ja­maï­ca » avec se­melle in­crus­tée d’une feuille de cannabis. Et, en ce mo­ment, Tea­ler, dont les tee-shirts sont ven­dus dans des po­chons, comme l’herbe, fait un ta­bac au­près des fu­meurs de joint. « Nous vou­lions sor­tir de l’image qu’a long­temps ren­voyée la weed, l’am­biance ras­ta rou­ge­jaune-vert, le côté “sto­ner” iso­lé qui ne fait rien de ses jour­nées, ra­conte Jean-François Sa­nanes, l’un des deux fon­da­teurs. Nous avons au contraire vou­lu mon­trer que les fu­meurs sont des jeunes ac­tifs qui forment une com­mu­nau­té très hé­té­ro­gène. »

Même les marques de luxe bravent l’in­ter­dit. La feuille de cannabis orne les pulls en ca­che­mire 4 fils de Lu­cien Pel­latFi­net qui se vendent dans la bou­tique pa­ri­sienne de la rue Saint-Ho­no­ré entre 500 et 1 500 eu­ros pièce. En avril 2013, Ra­chi­da Da­ti était ar­ri­vée sur le pla­teau de « la Ma­ti­nale » de Ca­nal+ vê­tue d’un gi­let or­né d’une feuille de cannabis bleue, aus­si­tôt at­tri­bué à cette griffe par les spé­cia­listes de la mode sur les ré­seaux so­ciaux. L’an­cienne garde des Sceaux avait cru bon de pré­ci­ser qu’il s’agis­sait d’une feuille d’érable du Ja­pon. Jeanne, 17 ans, en ter­mi­nale dans le 15e ar­ron­dis­se­ment a, elle, dans son pla­card, un po­lo Za­dig & Vol­taire avec une feuille bro­dée dans le dos : « Je le porte même au ly­cée ; les profs ne m’ont ja­mais fait au­cune ré­flexion. »

La France n’est pas en­core l’Amé­rique. Il n’y a tou­jours pas de ma­ga­zine comme « High Times » pour pro­mou­voir la contre-culture du cannabis. Le men­suel lan­cé à New York en 1974 a don­né la pa­role à des écri­vains ama­teurs de ha­schich (Charles Bu­kows­ki, William S. Bur­roughs, Hun­ter S. Thomp­son…) et mis en cou­ver­ture le réa­li­sa­teur Oli­ver Stone, noeud pa­pillon au­tour du cou, joint dans une main, à l’oc­ca­sion de la sor­tie de son long­mé­trage « Sa­vages », un thril­ler sur deux culti­va­teurs de ma­ri­jua­na à Long Beach, en 2012. Outre-At­lan­tique, on compte dé­jà plus d’une cen­taine de sto­ner films, comme on les ap­pelle là-bas. Des pré­cur­seurs comme « Ea­sy Ri­der » de Den­nis Hop­per ou « The Big Le­bows­ki » des frères Coen (« un film de rêve pour un fu­meur, comme dit Jo­seph, avec une in­trigue em­brouillée et un hé­ros ad­dict ») jus­qu’aux sé­ries té­lé­vi­sées plus ré­centes, « Weeds », en tête, qui ra­conte le tra­fic d’une veuve bien sous tous rap­ports à Agres­tic, une ban­lieue hup­pée de Los Angeles. Mais, dans l’Hexa­gone, le joint com­mence, lui aus­si, à en­va­hir les écrans. Il était l’une des ve­dettes du film « In­tou­chables », d’Eric To­le­da­no et Oli­vier Na­kache en 2011, un des plus gros suc­cès ré­cents du box-of­fice. Et la té­lé­vi­sion au­ra bien­tôt sa sé­rie. La chaîne cultu­relle Arte est en train de tour­ner « Cannabis », six épi­sodes sur des tra­fi­quants de drogue dans le sud de l’Es­pagne et en Seine-Saint-Denis. Ra­phaël, 17 ans, ly­céen dans les beaux quar­tiers pa­ri­siens, se­ra sû­re­ment de­vant son écran quand elle se­ra dif­fu­sée. En at­ten­dant, avec ses amis, il re­garde sur You­Tube « The Smoke Box », l’émis­sion du rap­peur B-Real qui re­çoit des mu­si­ciens, tous en­fer­més dans une voi­ture, fe­nêtres closes, joints al­lu­més. Dans la culture weed, on ap­pelle ce­la faire un « aqua ». « Ah bon, vous ne sa­vez pas ce que c’est, Ma­dame, un aqua ? » (1) Tous les pré­noms ont été mo­di­fiés.

La feuille de cannabis se porte jusque dans les clubs pré­fé­rés de la jeu­nesse do­rée, comme aux Planches, dans le 8e ar­ron­dis­se­ment.

Ma­ni­fes­ta­tion pour la lé­ga­li­sa­tion du cannabis sur une plage d’Ipa­ne­ma, à Rio de Ja­nei­ro, en mai der­nier.

Le rap­peur Snoop Dogg, connu pour ses textes fai­sant l’apo­lo­gie de la weed, a créé un site dé­dié à la consom­ma­tion.

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