UN BUSINESS FLORISSANT AU CO­LO­RA­DO

De­puis deux ans, l’herbe est en vente libre dans des dis­pen­saires contrô­lés par l’Etat. Pour le plus grand pro­fit de nou­veaux en­tre­pre­neurs… La consom­ma­tion, elle, n’a pas aug­men­té

L'Obs - - Grands Formats - DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE AU CO­LO­RA­DO, ARMELLE VINCENT

Ima­gi­nez une bou­tique haut de gamme sen­tant bon la la­vande, éclai­rée juste ce qu’il faut pour créer une am­biance feu­trée, avec un sol en bé­ton ci­ré or­né de ta­pis en fibres vé­gé­tales et des éta­gères en cèdre où sont ali­gnés pro­duits de beau­té et pe­tits bo­caux en verre rem­plis de bour­geons por­tant des noms psy­ché­dé­liques : Bloo­dy Kush, Purple Train­wreck, Sweet De­mon… Sur des tables-vi­trines en noyer sont ex­po­sés pipes, in­ha­la­teurs, frian­dises, bois­sons, laits pour le corps, sels de bain, huiles de mas­sage… Et même sprays aphro­di­siaques à ap­pli­quer sur le sexe fé­mi­nin pour ob­te­nir des sen­sa­tions dé­cu­plées ! « Je peux vous as­su­rer que ça marche. Nos clientes en raf­folent », pré­cise la ma­na­ger Lau­ren Pe­ter­sen, une jeune aven­tu­rière qui a écu­mé les mers puis tra­vaillé au Ni­ca­ra­gua avant d’at­ter­rir dans ce pa­ra­dis na­tu­rel. Bien­ve­nue chez Sil­verPeak Apo­the­ca­ry, point de vente chic ex­clu­si­ve­ment dé­dié au com­merce du cannabis.

Nous sommes à As­pen, le Gs­taad du Co­lo­ra­do, sta­tion ul­tra­chic. Et la clien­tèle ap­par­tient à la jet-set in­ter­na­tio­nale. Des mé­de­cins, des avo­cats, des chefs d’en­tre­prise… Par­fois sep­tua­gé­naires! Comme cette femme BCBG aux che­veux blonds et courts. « Au Co­lo­ra­do, on a la chance de pou­voir se four­nir li­bre­ment en cannabis, dit-elle. C’est bon pour la san­té phy­sique, mo­rale et men­tale. » « Notre avan­tage, pré­cise Lau­ren, très com­mer­çante, c’est de per­mettre aux gens d’ache­ter un pro­duit sûr plu­tôt que d’avoir re­cours à des dea­lers écou­lant des pro­duits dont on ne connaît ni la pro­ve­nance ni la te­neur en pes­ti­cides et autres sub­stances chi­miques. Et ce sont les ci­toyens du Co­lo­ra­do qui pro­fitent de la manne fi­nan­cière, pas les car­tels. »

Le 1er jan­vier 2014, dans l’al­lé­gresse des uns et l’ap­pré­hen­sion des autres, la consom­ma­tion de ma­ri­jua­na est de­ve­nue lé­gale pour tous au Co­lo­ra­do. L’amen­de­ment 64 à sa Cons­ti­tu­tion a mis fin à une longue pro­hi­bi­tion. A condi­tion d’avoir 21 ans, de ne pas le consom­mer en pu­blic et de ne pas le trans­por­ter hors des fron­tières de l’Etat, cha­cun peut ache­ter jus­qu’à une once (28,3 grammes) de cannabis par jour et culti­ver jus­qu’à six plantes. Si la dé­pé­na­li­sa­tion est au­jourd’hui en vi­gueur dans les Etats de Wa­shing­ton, de l’Ore­gon, de l’Alas­ka et dans le Dis­trict de Columbia (la vente et la pro­duc­tion de cannabis mé­di­ci­nal sont lé­gales dans 21 autres Etats), le Co­lo­ra­do fait fi­gure de pion­nier de la lé­ga­li­sa­tion sous l’oeil acé­ré du gou­ver­ne­ment fé­dé­ral pour le­quel la pro­duc­tion et la vente de cannabis conti­nuent d’être illé­gales et de s’ap­pa­ren­ter à un pur et simple tra­fic de drogue. D’où l’im­pos­si­bi­li­té pour les so­cié­tés telles que Sil­verPeak de dé­po­ser leurs re­ve­nus dans les banques, sou­mises aux lois fé­dé­rales, et l’obli­ga­tion de gar­der des piles de cash à moins de les confier aux en­tre­prises spé­cia­li­sées dans les dépôts d’ar­gent li­quide qui se sont mises à fleu­rir au Co­lo­ra­do.

L’amen­de­ment n’a bien sûr pas fait l’una­ni­mi­té. Une par­tie de la po­pu­la­tion s’est in­quié­tée. N’al­lait-on pas mettre la mo­ra­li­té en pé­ril, per­ver­tir la jeu­nesse et créer une pas­se­relle vers les drogues dures ? Au­jourd’hui, deux ans ont pas­sé et rien n’a vrai­ment chan­gé. Mis à part une forte odeur de cannabis aux alen­tours de dis­pen­saires mal ven­ti­lés, le calme règne à Den­ver, la ca­pi­tale, et dans les mon­tagnes Ro­cheuses. « J’étais dans le camp des ré­ti­cents, dé­clare au­jourd’hui le pré­sident dé­mo­crate de la Chambre des re­pré­sen­tants du Co­lo­ra­do, Di­ckey Lee Hul­lin­ghorst. Le fait est que tout fonc­tionne très bien. » Se­lon un son­dage réa­li­sé en

no­vembre der­nier, 53% des ré­si­dents sont sa­tis­faits contre 39% de mé­con­tents.

Un pre­mier bi­lan ? En 2015, les ventes de ma­ri­jua­na ont aug­men­té de 42% pour at­teindre 996,2 mil­lions de dol­lars ; la nou­velle in­dus­trie a créé des mil­liers d’em­plois ; l’Etat a en­cais­sé 135 mil­lions de dol­lars de taxes dont 35 mil­lions ont été dé­pen­sés dans des pro­jets liés à l’édu­ca­tion. Dans le même temps, les taxes pro­ve­nant des ventes d’al­cool ont chu­té de 28 mil­lions de dol­lars, ce qui sem­ble­rait in­di­quer la pré­fé­rence des Co­lo­ra­diens pour le cannabis. Pour­tant, la nou­velle manne éco­no­mique – 6 mil­liards de dol­lars de chiffre d’affaires pour tout le Co­lo­ra­do en 2018 – n’a pas sé­duit l’en­semble des 321 mu­ni­ci­pa­li­tés. 71% d’entre elles ont en ef­fet re­fu­sé l’im­plan­ta­tion en leurs murs d’en­tre­prises liées à la ma­ri­jua­na, par crainte de re­tom­bées né­ga­tives sur leur jeu­nesse. De fait, un rapport du Na­tio­nal Sur­vey on Drug Use and Health, pu­blié en jan­vier der­nier, confirme que le Co­lo­ra­do dé­tient le record de consom­ma­tion chez les jeunes de 12 à 17 ans. Mais il ou­blie de pré­ci­ser que leur consom­ma­tion était presque égale avant la lé­ga­li­sa­tion. Une chose est sûre : comme leurs aî­nés, les tee­na­gers boivent moins d’al­cool de­puis la lé­ga­li­sa­tion.

« La ma­ri­jua­na est moins dan­ge­reuse que l’al­cool. Per­sonne n’en est ja­mais mort. Le pire qui puisse vous ar­ri­ver en cas d’abus est d’al­ler vous cou­cher. Quant au ta­bac, il tue de ma­nière par­fai­te­ment lé­gale ! » plaide Jor­dan Le­wis. A 43 ans, ce chi­rur­gien vé­té­ri­naire est le fon­da­teur de Sil­verPeak, son en­tre­prise sise en bor­dure de l’au­to­route 82 re­liant Den­ver à As­pen. Sil­verPeak n’est pas seule­ment un dis­pen­saire. C’est aus­si une pot farm high-tech, « la plus mo­derne au monde », se­lon Jor­dan. On y cultive amou­reu­se­ment 10 000 plants de ma­ri­jua­na re­pré­sen­tant 50 va­rié­tés dans quatre serres dont la construction a coû­té plus de 6 mil­lions de dol­lars. Ain­si, Sil­verPeak pro­duit 4,5 tonnes de bio­masse par an, une vague sta­tis­tique qui per­met à Jor­dan de ne pas ré­vé­ler le mon­tant, même ap­proxi­ma­tif, de ses re­ve­nus.

Pé­né­trer dans l’une des serres est aus­si com­pli­qué que d’en­trer dans un hô­pi­tal. Il faut mon­trer sa carte d’iden­ti­té pour prou­ver son âge, comme l’exige la loi. En­fi­ler des couvre-chaus­sures et une blouse sté­rile pour évi­ter d’in­tro­duire une maladie bac­té­rienne ou fon­gique dans des plantes dont la va­leur peut s’éle­ver jus­qu’à 3 000 dol­lars le pied. L’odeur est pé­né­trante. On la com­pare sou­vent à celle des pu­tois. Des em­ployés des deux sexes ha­billés en in­fir­miers s’ac­tivent à trier le bon grain de l’ivraie des plantes ar­ri­vées à ma­tu­ra­tion après trois mois : seul le bour­geon – ou fleur – dans le­quel sont concen­trés le THC et le CBD, les deux prin­ci­pales mo­lé­cules psy­choac­tive et mé­di­ci­nale du cannabis, est ré­col­té. Les feuilles et les tiges partent à la pou­belle.

Ins­tal­lés sur des treillis rou­lants, les plants portent cha­cun une puce de ra­dio iden­ti­fi­ca­tion per­met­tant son sui­vi parles au­to­ri­tés de­puis la ger­mi­na­tion des graines jus­qu’à leur vente. « Il s’agit d’em­pê­cher la dis­tri­bu­tion illé­gale, pré­cise Jor­dan. Nous n’avons le droit de pro­duire que ce que nous pou­vons vendre. » La ré­colte se fait chaque se­maine, de ma­nière à ne ja­mais man­quer d’in­ven­taire. Sil­verPeak four­nit une plé­thore de dis­pen­saires du Co­lo­ra­do qui, au nombre de 900 (dont 600 à Den­ver), sont dé­sor­mais plus nom­breux que les Star­bucks, McDo­nald’s et 7-Ele­ven ad­di­tion­nés.

« La ma­ri­jua­na ne dé­truit pas le foie et, comme on peut l’in­gé­rer, elle n’af­fecte pas non plus les pou­mons », af­firme le pro­prié­taire de Bud+Break­fast de Den­ver, Joel Sch­nei­der. Ex-avo­cat en droit ban­caire et fi­nan­cier, le quin­qua­gé­naire new-yor­kais avoue fu­mer quo­ti­dien­ne­ment de­puis l’ado­les­cence. Il est ve­nu s’ins­tal­ler à Den­ver avec sa femme, Li­sa, en 2014 pour y ou­vrir cet hô­tel de six chambres spé­cia­li­sé dans le tourisme can­na­bique. Deux ans plus tard, il est à la tête de trois autres éta­blis­se­ments. Une ruée vers l’or vert ? Joan et son ma­ri, Chip, res­pec­ti­ve­ment in­fir­mière et fac­teur à la re­traite, sont ve­nus du De­la­ware pour le plai­sir de consom­mer ou­ver­te­ment en toute lé­ga­li­té. « J’ai fu­mé pra­ti­que­ment toute ma vie, tous les jours, même quand j’éle­vais mes trois en­fants, dé­clare la ronde Joan, qui n’a vrai­ment pas l’al­lure d’une sto­ner avec son pan­ta­lon rose et son che­mi­sier à fleurs. Qu’est-ce que vous vou­lez, ça me dé­tend. J’ai 65 ans, je suis en bonne san­té, alors pour­quoi m’en pri­ver ? »

Ba­ran et Ka­tie en cir­cuit tou­ris­tique sur le thème du cannabis. Ils suivent un cours de cui­sine à l’herbe à Den­ver, en avril 2016.

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