“Ici, le Frexit l’em­por­te­rait”

En 2005, la sous-pré­fec­ture d’Ille-et-Vi­laine avait vo­té à 54% en fa­veur du trai­té eu­ro­péen. Dix ans plus tard, sur fond de dés­in­dus­tria­li­sa­tion et de crises agricoles suc­ces­sives, le sen­ti­ment an­ti-eu­ro­péen est ma­jo­ri­taire

L'Obs - - Grands Formats - NATACHA TATU THIER­RY PASQUET/SI­GNA­TURES

Ah, ça va leur ou­vrir les yeux, là-bas, à Bruxelles », se ré­jouit l’une. « Oui, ils vont peut-être bien en­fin se ré­veiller et s’oc­cu­per des gens », ajoute la deuxième. « Ils nous di­saient que tout al­lait bien, là-bas en An­gle­terre. Tu parles! Ils sont aus­si mal­heu­reux que nous », ajoute la troi­sième. Robes à fleurs et Cad­die à rou­lettes, Mar­gue­rite, De­nise et Si­mone, 80 prin­temps cha­cune, se pas­sionnent pour le Brexit, dont elles ont sui­vi la cam­pagne à la télé. Elles sont bien les seules. Ce sa­me­di-là, sur le mar­ché de Fou­gères, sous-pré­fec­ture d’Ille-et-Vi­laine, la mé­téo fris­quette reste le prin­ci­pal su­jet de conver­sa­tion. Vu de cette com­mune de 20000 ha­bi­tants, même Rennes, à une de­mi-heure de voi­ture, semble bien loin. Alors Bruxelles… Dans cette jo­lie pe­tite ville his­to­rique si­tuée aux portes de la Bre­tagne, fière de son ma­gni­fique châ­teau fort, on est pour­tant his­to­ri­que­ment de gauche, et proeu­ro­péen, aus­si: en 2005, près de 54% des élec­teurs avaient ap­prou­vé le ré­fé­ren­dum sur la Cons­ti­tu­tion, une per­for­mance! Ne di­sait-on pas, dé­jà, que c’était la Bre­tagne qui avait fait Maas­tricht ? Fou­gères en était un sym­bole.

Las! Dix ans de crises agricoles, de fer­me­tures d’usines, de re­grou­pe­ment de ser­vices pu­blics et de dé­ser­ti­fi­ca­tion mé­di­cale ont sé­rieu­se­ment dou­ché cet en­thou­siasme. De l’an­cienne ca­pi­tale de la chaus­sure fé­mi­nine, qui a comp­té ici des di­zaines d’ate­liers, il ne reste qu’un ma­ga­sin d’usine. Les cam­pagnes avoi­si­nantes ne sont guère mieux lo­ties. La crise du lait et celle du porc ont lais­sé des traces. Il y a quelques mois en­core, un jeune agri­cul­teur qui s’était ins­tal­lé à son compte s’est sui­ci­dé. Ce n’était pas le pre­mier. « Le ter­ri­toire s’est pau­pé­ri­sé », constate Louis Pau­trel, le maire, cen­triste, de la pe­tite com­mune voi­sine de Le Fer­ré, éga­le­ment pré­sident de la com­mu­nau­té de com­munes… Dans les vil­lages, comme à Fou­gères même, la ques­tion de l’im­mi­gra­tion reste car­ré­ment vir­tuelle. Mais une cin­quan­taine de de­man­deurs d’asile, hé­ber­gés au For­mule 1 du coin, nour­rissent tous les fan­tasmes… De­puis trois ans, le par­ti de Ma­rine Le Pen n’a ces­sé de mar­quer des points, ra­flant près de 18% des voix lors des der­nières mu­ni­ci­pales. Un élec­tro­choc dans une ville fière d’avoir tou­jours fait barrage au FN. « La Bre­tagne a long­temps été pour nous une terre in­ac­ces­sible ; au­jourd’hui, on est dans une dy­na­mique in­croyable, avec des scores à deux chiffres », s’em­balle Vir­gi­nie D’Or­sanne, conseillère ré­gio­nale FN et membre du con­seil mu­ni­ci­pal. Sur ses tracts « Bre­tagne Bleu Ma­rine », tout droit cal­qués sur l’af­fiche du par­ti bri­tan­nique an­ti-eu­ro­péen Ukip qui avait fait scan­dale outre-Manche du­rant la cam­pagne, la photo d’une horde de mi­grants, ti­trée « 1 mil­lion au­jourd’hui en Eu­rope, 3 mil­lions d’ici 2017 »… « La pré­si­den­tielle va se jouer là-des­sus : le re­tour à la sou­ve­rai­ne­té na­tio­nale », mar­tèle l’élue FN qui jure être sub­mer­gée, de­puis la veille, de SMS de sym­pa­thi­sants ra­vis des ré­sul­tats du ré­fé­ren­dum bri­tan­nique.

Com­ment en est-on ar­ri­vé là? « Le FN a re­pris les re­ven­di­ca­tions de la gauche », sou­pire Mi­chel Payen, mi­li­tant FSU, convain­cu que « ce Brexit est d’abord un vote an­ti­aus­té­ri­té, contre une Eu­rope fi­nan­cière ». A 53 ans, Ré­mi, « à la gauche de la gauche », est d’ac­cord: ce tech­ni­co-commercial qui éta­blit des de­vis pour des fa­bri­cants de cui­sines équi­pées su­bit de plein fouet la concur­rence des­tra­vailleurs dé­ta­chés de Po­logne et de Rou­ma­nie, em­ployés par des en­tre­prises fran­çaises: « Ils font par­fai­te­ment le bou­lot, 30 à 40% moins cher. » Leurs condi­tions dif­fi­ciles laissent à dé­si­rer, mais le client, lui, s’y re­trouve. Com­ment lut­ter ? « Mer­ci Bruxelles ! » Ré­mi se dit eu­ro­péen, pour­tant. Mais cette Eu­rope-là, « ul­tra­li­bé­rale », « di­ri­gée par des tech­no­crates gras­se­ment payés », qui tra­vaillent « en toute opa-

ci­té », « sans même avoir été élus », il n’en veut pas. Dur de trou­ver un Eu­ro­péen convain­cu, ce ma­tin-là, sur ce mar­ché de Fou­gères. « Di­rec­tives, ré­gle­men­ta­tions, im­mi­gra­tion… Avec Bruxelles, on ne dé­cide plus de rien. On est com­plè­te­ment sous tu­telle », dit Oli­vier, 37 ans, qui a créé une mi­cro-bras­se­rie. « Ici, beau­coup se sentent avant tout bre­tons, re­grette Pascal, pos­tier de 52 ans, qui se dit, lui, en fa­veur de l’Eu­rope. Ils ont le sen­ti­ment que leur iden­ti­té va se dis­soudre dans l’Eu­rope. » Beau­coup d’agriculteurs, pour­tant, bé­né­fi­cient des sub­ven­tions. Mais la plu­part le re­grettent: « Fran­che­ment, je pré­fé­re­rais pou­voir vendre ma pro­duc­tion au prix nor­mal. Mais on souffre d’une concur­rence dé­loyale. Tout le monde ne joue pas avec les mêmes règles du jeu qui, chez nous, font mou­rir les pe­tits agriculteurs », sou­pire Ré­gis, producteur de lait, d’oeufs et de vo­laille, lui-même à la tête d’une grosse ferme qua­si in­dus­trielle : « On ne s’en sort que par la quan­ti­té. » La sor­tie de la Grande-Bre­tagne lui fait peur: « On a énor­mé­ment de lait en stock. Pour­ra-t-on en­core le vendre aux An­glais? »

Rares sont ceux qui évoquent directement la ques­tion des mi­grants… Mais presque tous re­grettent un sys­tème d’aides so­ciales ver­sées à ceux qui ne tra­vaillent pas: « Ici, la plu­part des gens gagnent le smic, ou à peine plus que le smic. Ils ont le sen­ti­ment qu’on aide les fai­néants et d’autres ve­nus d’on ne sait où, pendant qu’ils se tuent à la tâche pour rien », constate Louis Pau­trel. An­toine, le jeune producteur de fraises qui a fait le tour du monde et tra­vaillé en Grande-Bre­tagne avant de re­joindre l’ex­ploi­ta­tion fa­mi­liale, est par­ta­gé. De­puis une di­zaine d’an­nées, tous ses sai­son­niers sont po­lo­nais; il les fait tra­vailler « aux mêmes condi­tions que s’ils étaient Fran­çais, jure-t-il. Ça me coûte même un peu plus cher puis­qu’il faut les lo­ger. » Per­son­nel­le­ment, lui pré­fé­re­rait em­bau­cher des lo­caux, mais on n’en trouve pas. « Le tra­vail est trop dur, ils ont mal au dos. Les gens sont trop as­sis­tés, alors on est bien contents de trou­ver d’autres Eu­ro­péens. » Lui, ce n’est pas à l’Eu­rope qu’il en veut. Mais à la France qui s’en­fonce, et qu’il quit­te­ra, jure-t-il, dès que pos­sible: « Les di­rec­tives eu­ro­péennes ne sont dé­jà pas souples, mais la France pour faire le bon élève se sent obli­gée d’en ra­jou­ter une couche. »

Dans les pe­tites com­munes ru­rales voi­sines, où le FN a car­ré­ment quel­que­fois dé­pas­sé les 35% aux mu­ni­ci­pales, on est plus cir­cons­pect en­core: « Il y a ici un très fort sen­ti­ment d’aban­don », constate Louis Pau­trel. Se­lon ce très bon connais­seur du ter­rain, en cas de ré­fé­ren­dum, « un “Frexit” l’em­por­te­rait fa­ci­le­ment, à 60%. C’est qui l’Eu­rope, c’est quoi? Per­sonne, ici, n’en sait rien ». Sa com­mune au­rait pu bé­né­fi­cier du plan Jun­cker d’aide à l’in­ves­tis­se­ment : « Il y avait un dos­sier épais comme un an­nuaire à rem­plir. Je ne l’ai même pas dé­po­sé. Ce n’est pas à la por­tée d’une com­mune de 700 ha­bi­tants. » Même les jeunes, ici, ne sont guère en­thou­siastes : « L’Eu­rope, quelle Eu­rope? de­mande Elo­die, une jo­lie blonde de 16 ans qui passe son di­manche sous l’Abri­bus avec sa co­pine Co­ra­lie : « Nous, de toute fa­çon, on s’en fiche, on ne voyage ja­mais. » « Fran­che­ment, tout ça, ça ne m’in­té­resse pas, ajoute Je­re­my, 20 ans, ébé­niste. J’ai dé­jà du mal à me sen­tir fran­çais. »

Pré­sident de l’as­so­cia­tion de pa­rents d’élèves, David Ros­si­gnol, qui tra­vaille dans un bu­reau d’études, veut y croire, à l’Eu­rope. En­vers et contre tout. A 40 ans, il se sent « pro­fon­dé­ment eu­ro­péen ». Le ré­fé­ren­dum bri­tan­nique l’a d’au­tant plus cho­qué et dé­çu: « Je crois aux échanges cultu­rels et éco­no­miques, au par­tage des va­leurs, à l’en­ri­chis­se­ment mu­tuel. Et puis en­semble, on est plus forts. » Sa femme, Sé­ve­rine, qui tra­vaille dans une agence char­gée de faire res­pec­ter les normes en­vi­ron­ne­men­tales agricoles eu­ro­péennes, est net­te­ment moins en­thou­siaste... « Il n’y a pas as­sez de prise en compte de la spé­ci­fi­ci­té des ter­ri­toires. » Ses beaux­pa­rents, l’un plu­tôt de gauche, l’autre bien à droite, sont par­ta­gés. « On est ra­re­ment d’ac­cord, mais, quand même, je pense qu’on vo­te­rait pour res­ter dans l’Eu­rope. Parce qu’il faut al­ler de l’avant, et qu’on sait bien, au fond, on sait bien qu’en sor­tant, il y au­rait plus à perdre qu’à ga­gner. » La gueule de bois des élec­teurs an­glais leur donne rai­son. « Re­gar­dez-les. Ils viennent à peine de vo­ter, et ils re­grettent dé­jà! J’es­père que ça fe­ra ré­flé­chir les sui­vants. »

Je me sens eu­ro­péen, mais je ne me re­con­nais pas dans cette Eu­rope-là. Ré­mi, tech­ni­co-commercial On est par­ta­gés, mais on vo­te­rait quand même pour res­ter. Parce qu’il faut al­ler de l’avant… David Ros­si­gnol, ses pa­rents, sa femme, Sé­ve­rine, et ses en­fants

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