FI­NI DE RIRE, BO­RIS !

Le camp du Brexit doit beau­coup à Bo­ris John­son, l’an­cien maire de Londres, ja­mais en re­tard d’un men­songe ou d’une plai­san­te­rie an­ti-eu­ro­péenne. La vic­toire du “leave” signe pour lui l’heure de la re­vanche face à David Ca­me­ron

L'Obs - - Grands Formats - DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE À LONDRES, SA­RAH HALIFA-LEGRAND

La veille en­core, il em­bras­sait un pois­son sur un étal de mar­ché de­vant les ca­mé­ras, hi­lare. Mais ce 24 juin au ma­tin, c’est avec l’air grave des jours de fu­né­railles qu’il s’adresse à la na­tion. Fi­ni de rire, Bo­ris. En une nuit, « Bo­jo le clown », hir­sute, dé­braillé, gaf­feur et qui aime tant se don­ner en spec­tacle, s’est trans­for­mé en un po­li­ti­cien au dis­cours ras­sem­bleur, sé­rieux, pei­gné et soi­gneu­se­ment cra­va­té. « Come on Bo­ris ! » lâche un jour­na­liste dé­bous­so­lé dans l’au­di­toire. Peine per­due. L’homme du ré­fé­ren­dum du 23 juin, le cham­pion du Brexit s’est éclip­sé par la porte de der­rière sans avoir échan­gé un mot avec le pu­blic. Comme son­né par cette vic­toire à la­quelle lui-même ne s’at­ten­dait pas vrai­ment.

Mais pendant que 52% des Bri­tan­niques fêtent leur « in­dé­pen­dance » re­cou­vrée et que les autres pleurent toutes leurs larmes, Bo­ris John­son a en réa­li­té dé­jà un coup d’avance. Le seul homme po­li­tique que les Bri­tan­niques ap­pellent par son pré­nom, le dé­pu­té conser­va­teur qui a fait de la bouf­fon­ne­rie une stra­té­gie po­li­tique, l’ex-maire ex­cen­trique de Londres, au gui­don de son éter­nel vé­lo, bon­net de ski sur le crâne, a tro­qué son ha­bit de clown pour un cos­tume d’homme d’Etat. Ou­blié ce­lui qui res­tait pa­thé­ti­que­ment sus­pen­du à une ty­ro­lienne pendant les jeux Olym­piques de 2012 ou qui pro­met­tait que « si vous vo­tez to­ry, votre femme au­ra de plus gros seins et vous aug­men­te­rez vos chances d’avoir une BMW». Per­sonne n’en doute : Bo­ris a choi­si la sor­tie comme le plus sûr che­min vers le pou­voir. Le 21 fé­vrier der­nier, face aux jour­na­listes ras­sem­blés de­vant chez lui, c’est dans un froid gla­cial qu’il se pré­sente pour lan­cer sa bombe : « Je vais faire cam­pagne pour sor­tir de l’Union […] parce que je veux un meilleur contrat pour le peuple de ce pays, pour qu’il éco­no­mise de l’ar­gent et re­prenne le contrôle. » Une dé­ci­sion qui lui a cau­sé « beau­coup de maux de tête » car « la der­nière chose que je vou­lais était m’op­po­ser à David Ca­me­ron ou au gou­ver­ne­ment », qui, eux, ont ap­pe­lé les Bri­tan­niques à res­ter dans l’Union. Bo­ris a choi­si son rôle, il se­ra Ia­go, le traître sha­kes­pea­rien de cette tra­gé­die eu­ro­péenne. Ce­lui qui au­ra pous­sé son pays dans le gouffre. Am­bi­tieux, men­teur, im­mo­ral, cy­nique. Voi­là l’homme qui se ca­che­rait sous son sou­rire bon­homme et ses pi­tre­ries. « Bo­ris John­son est un op­por­tu­niste sans prin­cipes, juge l’his­to­rien Tim Bale, spé­cia­liste du par­ti To­ry. Ce qu’il veut, c’est de­ve­nir Pre­mier mi­nistre. Il a choi­si une stra­té­gie où il gagne à tous les coups : main­te­nant que Ca­me­ron a per­du son ré­fé­ren­dum, Bo­ris peut se po­si­tion­ner pour le rem­pla­cer ; et s’il l’avait ga­gné, il au­rait pu ca­pi­ta­li­ser sur la frus­tra­tion des conser­va­teurs eu­ros­cep­tiques, qui re­pré­sentent une bonne moi­tié du par­ti. »

« Pre­mier mi­nistre ? » Sa bouille de ga­min vis­sée sur des épaules de joueur de rugby (« J’en joue très bien », as­su­ret-il) nous re­garde avec des airs de vierge ef­fa­rou­chée. As­sis sur un ca­na­pé en cuir dans le sa­lon d’un char­mant hô­tel pa­ri­sien, à deux pas du jar­din du Luxem­bourg, un ma­tin de sep­tembre 2015, il passe sa main dans sa ti­gnasse blonde, l’ébou­rif­fant un peu plus au pas­sage, en lâ­chant dans un fran­çais par­se­mé de ju­rons chaque fois qu’un mot lui ré­siste : « Non, il y a tant de gens plus jeunes ! J’ai au­tant de chances d’être Pre­mier mi­nistre que de me ré­in­car­ner en olive. » Cet adepte de la mau­vaise foi, pas­sé maître dans l’art d’em­bo­bi­ner son monde à coups de pi­rouettes et de bons mots, a fait sienne la règle d’or de son men­tor Wins­ton Chur­chill, dont il a si­gné une bio­gra­phie qui en dit au­tant sur lui-même que sur son hé­ros : « Comme la Bible, Chur­chill contient tous les textes dont on a be­soin. Il a dit tout et son contraire. Il a dé­cla­ré que la Grande-Bre­tagne de­vait avoir son des­tin sin­gu­lier et ne fe­rait ja­mais par­tie de l’Eu­rope, mais aus­si qu’il fal­lait avan­cer main dans la main avec les Al­le­mands et les Fran­çais. » L’ébou­rif­fé dé­braillé et le chauve au ci­gare ont bien d’autres traits en commun. Comme Chur­chill, Bo­ris John­son est écri­vain et homme po­li­tique, gé­nia­le­ment ta­len­tueux, ir­ré­sis­tible, in­gé­rable, ir­ré­vé­rent, gou­jat, et lui aus­si a dit tout et son contraire sur l’Eu­rope : le même qui ex­horte les Bri­tan­niques de­puis fé­vrier à « re­prendre le contrôle sur le des­tin de ce grand pays », di­sait par exemple au « Monde » en 2013 : « Nous de­vons res­ter dans l’Union eu­ro­péenne, ne se­rait-ce que pour vous em­pê­cher de faire des bê­tises. » Pascal La­my, an­cien di­rec­teur

gé­né­ral de l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du Com­merce, ami de la fa­mille John­son, dont la maison (et le ter­rain de ten­nis) en ban­lieue hup­pée de Bruxelles avoi­si­nait la sienne dans les an­nées 1980, en est per­sua­dé : « Bo­ris s’est choi­si Chur­chill comme mo­dèle en op­po­si­tion à son père. A l’époque, c’était dé­jà un peu un sale gosse. Il s’est construit contre son mi­lieu fa­mi­lial, riche, for­mi­da­ble­ment ta­len­tueux et eu­ro­péiste, dans une re­la­tion oe­di­pienne à son père, Stan­ley John­son, très eu­ro­péen, qui a été le pre­mier haut fonc­tion­naire éco­lo de la Com­mis­sion eu­ro­péenne. J’ai tou­jours pen­sé que c’est de là que vient son an­ti­eu­ro­péisme grin­çant. Et Stan­ley le gé­né­reux m’a tou­jours sem­blé déses­pé­ré par les po­si­tions de son fils. » Car Bo­ris est certes un op­por­tu­niste vis­cé­ral, mais aus­si un eu­ros­cep­tique convain­cu.

Alexan­der Bo­ris de Pfef­fel John­son se dé­crit pour­tant lui­même comme un « one-man mel­ting pot » (un mel­ting-pot à lui tout seul). Fils aî­né d’une riche peintre et d’un eu­ro­dé­pu­té conser­va­teur, ar­rière-petit-fils d’un mi­nistre de l’In­té­rieur du grand vi­zir de l’Em­pire ot­to­man, il est né en 1964 à New York, a été éle­vé entre les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Bel­gique et peut dis­cou­rir en la­tin. Tout son clan – son père, ses deux frères, Jo, mi­nistre des Uni­ver­si­tés, et Leo, ex­pert dans le dé­ve­lop­pe­ment du­rable, et sa soeur, Ra­chel, écri­vaine à suc­cès – a fait cam­pagne pour que le Royaume-Uni reste dans l’Union eu­ro­péenne. Seule sa mère s’est ran­gée à ses cô­tés. La veille du ral­lie­ment de Bo­ris au camp du Brexit, sa soeur es­sayait en­core de le faire chan­ger d’avis de­vant un plat de la­sagnes dans leur ferme fa­mi­liale de l’Ox­ford­shire. En vain. « Lui qui est très sen­sible à l’opinion de la foule a sen­ti qu’il était in­évi­table que les Bri­tan­niques fi­nissent par rompre avec l’Union eu­ro­péenne et qu’il va­lait mieux le faire main­te­nant que plus tard. Mais il hé­si­tait. C’est sa femme, Ma­ri­na Whee­ler, grande avo­cate avec la­quelle il a eu quatre en­fants, qui a ache­vé de le convaincre que le deal que Ca­me­ron avait conclu avec l’Eu­rope en fé­vrier n’était pas suf­fi­sant », af­firme l’édi­to­ria­liste du « Dai­ly Mail » Quen­tin Letts, res­té un fan in­con­di­tion­nel de son an­cien col­lègue du « Dai­ly Te­le­graph ». « Bo­ris ar­ri­vait sys­té­ma­ti­que­ment en re­tard, ce n’était pas un dur à la tâche, il me pi­quait mes idées, et on ri­go­lait beau­coup. Ce qu’il cherche, c’est le “fun”, la co­mé­die de la vie. Il sait faire pas­ser les dé­ci­sions les plus contro­ver­sées grâce à l’hu­mour. Il est li­bé­ral dans tous les sens du terme, li­ber­taire même, et amo­ral. Mais on fi­nit tou­jours par lui par­don­ner. »

Pas au « Times », où il a été li­cen­cié en 1988 pour avoir in­ven­té une ci­ta­tion. Mais le très conser­va­teur « Dai­ly Te­le­graph », où il tient tou­jours une tri­bune, ne s’em­bar­rasse pas de tant de pré­cau­tions. A Bruxelles, où le jeune jour­na­liste of­fi­cie comme cor­res­pon­dant de 1989 à 1994, il prend un ma­lin plai­sir à ali­men­ter l’eu­ros­cep­ti­cisme crois­sant des Bri­tan­niques en ri­di­cu­li­sant les moeurs et cou­tumes eu­ro­péennes à coups d’his­toires lou­foques. Il y pré­tend entre autres que la Com­mis­sion dicte la cour­bure des ba­nanes et veut har­mo­ni­ser la taille des pré­ser­va­tifs. « Il avait un talent et un cy­nisme for­mi­dables. Dans les dî­ners où je le croi­sais, il ad­met­tait sans pro­blème que ces his­toires étaient des in­ven­tions de son cru, mais il ré­tor­quait : “Mon pu­blic a be­soin de ça” », se sou­vient Ric­car­do Pe­ris­sich, alors di­rec­teur gé­né­ral de l’in­dus­trie à la Com­mis­sion. C’est sur le dos de l’Eu­rope que Bo­ris se fait un nom. That­cher ap­plau­dit à cha­cun de ses articles.

De­puis les pla­teaux télé et les co­lonnes des jour­naux, Bo­ris John­son garde un oeil sur l’as­cen­sion de David Ca­me­ron. Son frère en­ne­mi, son « fre­ne­my », comme disent les Bri­tan­niques, mé­lange de friend et en­ne­my. De deux ans son aî­né, il a ren­con­tré le fu­tur Pre­mier mi­nistre à Eton, la pres­ti­gieuse école qui a vu pas­ser dix-neuf Pre­miers mi­nistres, mais c’est sur­tout à l’uni­ver­si­té d’Ox­ford qu’ils se lient d’ami­tié, fré­quen­tant tous les deux le Bul­ling­don Club, ré­pu­té pour sa dé­bauche. C’est le dé­but d’une longue ri­va­li­té entre David le brillant car­rié­riste et Bo­ris le brouillon vir­tuose, mar­quée par des échanges de SMS acides et des sou­tiens à contre­coeur dans leurs cam­pagnes res­pec­tives. Bo­ris est élu dé­pu­té en 2001, fait par­ler de lui en 2004 lors­qu’il est dé­mis de ses fonc­tions au sein du par­ti pour avoir men­ti au su­jet d’une his­toire ex­tracon­ju­gale, puis re­prend du ser­vice dans le ca­bi­net fan­tôme de David Ca­me­ron, qui a pris la tête du par­ti en 2005. En 2008, Bo­ris dé­croche la mai­rie de Londres. Maire, c’est bien. Mais pas as­sez bien pour lui. « Les proches de Bo­ris disent qu’il a le sen­ti­ment qu’il au­rait dû être à la place de Ca­me­ron, parce qu’il consi­dère qu’il est meilleur que lui », ra­conte la jour­na­liste po­li­tique Isa­bel Oa­ke­shott.

Ce ven­dre­di 24 juin au ma­tin, le Pre­mier mi­nistre ne l’a pas ap­pe­lé avant d’an­non­cer pu­bli­que­ment qu’il dé­mis­sion­ne­rait

“IL A ÉTÉ TROP CY­NIQUE PENDANT LA CAM­PAGNE.”

dans trois mois. Bo­ris ve­nait de tuer David. En sillon­nant la cam­pagne an­glaise à bord de son bus rouge, avec sa po­pu­la­ri­té in­dé­cente en ban­dou­lière et ses sor­ties ou­tran­cières à la bouche : sur Ba­rack Oba­ma, dont le sou­tien ap­por­té au main­tien du Royaume-Uni dans l’Union se­rait le « sym­bole de l’aver­sion an­ces­trale pour l’Em­pire bri­tan­nique d’un pré­sident en par­tie ké­nyan », sur l’Union eu­ro­péenne, qui, dans sa ten­ta­tive de créer un su­per-Etat eu­ro­péen, se­rait le digne suc­ces­seur de Na­po­léon et Hit­ler. Ukip, le par­ti eu­ro­phobe et an­ti-im­mi­gra­tion de Nigel Farage, a ap­pré­cié le coup de pouce. « Sans Bo­ris, on n’au­rait pas ga­gné. C’est une su­per­star po­li­tique ». Elizabeth pro­mène son tee-shirt rouge « Vote leave » (« Vote pour par­tir »), eu­pho­rique, sur la pe­louse face à West­mins­ter. Comme la plu­part des autres mi­li­tants d’Ukip au­tour d’elle qui fêtent de­puis l’aube leur « In­de­pen­dance Day », elle « adore » Bo­ris. D’autres le haïssent. Tous ceux qui « dans la rue me traitent de bran­leur ou de connard de to­ry », comme il nous le ra­con­tait en sep­tembre der­nier. Dans le petit sa­lon de coif­fure turc The Bay Room, l’homme as­sis à la place où Bo­ris a pris l’ha­bi­tude de se faire cou­per les che­veux (oui, il va chez le coif­feur) en bu­vant une bière face à l’ins­crip­tion « Tout ce qui te fait glous­ser, sou­rire ou rire, achè­tele ou épouse-le » n’a, lui, pas le coeur à rire : « Donald Trump pré­sident, Bo­ris John­son Pre­mier mi­nistre… Le monde de de­main ne fait pas rê­ver. » Mais dans le tea-room de West­mins­ter, antre des conspi­ra­tions, les loya­listes du Par­ti conser­va­teur fo­mentent dé­jà une opé­ra­tion « tout sauf Bo­ris ». La guerre de suc­ces­sion pour le fau­teuil de Ca­me­ron a com­men­cé. Les dé­pu­tés conser­va­teurs doivent élire deux can­di­dats qui se­ront en­suite sou­mis au vote des 150 000 adhé­rents. Dans les cou­loirs du Par­le­ment, les avis sont par­ta­gés. « Il a été trop cy­nique pendant la cam­pagne, il ne s’est pas don­né la sta­ture d’un chef d’Etat. Et il n’a au­cune idée de ce qu’il faut faire main­te­nant », juge le dé­pu­té Bob Neill, qui a vo­té contre le Brexit. « C’est son ca­rac­tère et ça ne l’a pas em­pê­ché d’être maire de Londres », ré­torque Owen Pa­ter­son, du camp ad­verse. « Il est très po­pu­laire dans le pays et chez les membres du par­ti. Ce se­rait dan­ge­reux que les par­le­men­taires to­ries lui barrent la route », juge l’his­to­rien Tim Bale.

Pe­ter, pho­to­graphe du ta­bloïd « The Sun », s’ap­prête lui à pas­ser une nuit mo­rose dans sa voi­ture pos­tée en face de la ma­gni­fique maison qui sur­plombe le Regent’s Ca­nal. Quel que soit le des­tin de ce­lui qui, en­fant, rê­vait de de­ve­nir « le roi du monde », « chaque image de lui vaut dé­sor­mais de l’or ».

Bo­ris John­son, en com­pa­gnie de David Ca­me­ron (à gauche), lors de la cam­pagne pour la mai­rie de Londres en sep­tembre 2007.

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