QU’EST CE QUE LA DISRUPTION ?

Far West tech­no­lo­gique, al­go­rithmes fous, ubé­ri­sa­tion… Dans son nou­veau livre, le phi­lo­sophe Bernard Stie­gler montre com­ment l’ac­cé­lé­ra­tion tech­nique conduit à la dé­pres­sion col­lec­tive et pro­pose des ini­tia­tives concrètes pour s’y op­po­ser

L'Obs - - Débats - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR XAVIER DE LA PORTE ILLUSTRATIONS : FRANÇOIS SUPIOT

Le mot « disruption » est ap­pa­ru ré­cem­ment dans le lan­gage cou­rant. Com­ment s’est-il mis à vous in­té­res­ser et quelle dé­fi­ni­tion lui don­nez-vous ? Avant de faire flo­rès dans la Si­li­con Val­ley, le terme vient du mar­ke­ting. Je l’ai d’abord ren­con­tré en 1997, dans un livre in­ti­tu­lé « Disruption » où le pu­bli­ci­taire fran­çais Jean-Marie Dru y dé­ve­lop­pait l’idée que dé­sor­mais, il faut sai­sir tous ses com­pé­ti­teurs par la vi­tesse et les té­ta­ni­ser pour les anéan­tir. Du mar­ke­ting, ce dis­cours mar­tial est pas­sé de­puis à l’éco­no­mie numérique. Et il ré­sonne avec le tra­vail que je mène de­puis long­temps sur les e ets du web. L’an­née où il entre dans le do­maine pu­blic, 1993, c’est un tour­nant ma­jeur et tout ce qu’on vit en ce mo­ment sur le

mode dra­ma­tique pro­cède de ce qui a com­men­cé à ce mo­ment-là. Parce que c’est une tech­no­lo­gie ca­pable de faire cir­cu­ler des in­for­ma­tions à 200 mil­lions de mètres/se­condes – soit les deux tiers de la vi­tesse de la lu­mière –, de connec­ter 3,5 mil­liards de personnes et de trai­ter si­mul­ta­né­ment les don­nées pro­duites par ces 3,5 mil­liards de personnes, le dé­ve­lop­pe­ment du World Wide Web a per­mis des stra­té­gies dis­rup­tives. Les ma­chines vont plus vite que nous et peuvent être uti­li­sées pour créer des états de fait où il n’y a pas de droit, parce qu’il y a un vide ju­ri­dique. On n’est pas hors la loi à pro­pre­ment par­ler, mais on n’est pas dans la loi non plus. La disruption, c’est comme un Far West tech­no­lo­gique.

Et où voyez-vous des exemples de ce Far West ? Par­tout. L’ubé­ri­sa­tion – c’est-à-dire la mise en concur­rence d’une pro­fes­sion par une pla­te­forme numérique, comme le fait Uber avec les taxis – court­cir­cuite des pans en­tiers de l’éco­no­mie et du droit so­cial. L’uni­ver­si­té elle-même est com­plè­te­ment dé­pas­sée par les ques­tions ex­tra­or­di­naires po­sées par les tech­no­lo­gies in­for­ma­tiques qui seules per­mettent l’ex­plo­ra­tion de l’in­fi­ni­ment petit des na­no­tech­no­lo­gies et de l’in­fi­ni­ment grand de l’as­tro­phy­sique. Tout ça évo­lue ex­trê­me­ment vite. J’ai été membre du Con­seil na­tio­nal du Numérique pendant trois ans, on était sans ar­rêt en train d’ins­truire des su­jets, qui, quand on les avait fi­na­le­ment ins­truits, s’étaient dé­pla­cés. Tout ce­la nous oblige à tou­jours re­prendre à zé­ro. Et à un mo­ment don­né, on re­nonce à l’idée de pou­voir lé­gi­fé­rer. Ce qui a un e et très dan­ge­reux : un très grand dé­cou­ra­ge­ment. C’est donc ce­la la fo­lie qui nous guette, comme le titre de votre livre, « Dans la disruption. Com­ment ne pas de­ve­nir fou ? », l’an­nonce ? La fo­lie, c’est d’abord l’ex­pé­rience de ce que les Grecs ap­pe­laient l’hu­bris. Ce qu’on tra­duit gé­né­ra­le­ment par « dé­me­sure » ou « crime ». Mais chez les Grecs, l’hu­bris dé­signe aus­si la tech­nique. A l’ori­gine de la so­cié­té oc­ci­den­tale, les Grecs disent que l’homme est con­dam­né à vivre dans la fac­ti­ci­té des ob­jets tech­niques et que cette vie pro­duit de la fo­lie. Pour eux et jus­qu’à la Re­nais­sance, cette fo­lie n’est pas seule­ment né­ga­tive d’ailleurs, elle est la condi­tion de la pen­sée. Pour pen­ser, il faut de­ve­nir un peu fou, parce qu’il faut trans­gres­ser.

La fo­lie d’au­jourd’hui, c’est tout à fait autre chose. C’est une dé­pres­sion. Une dé­pres­sion col­lec­tive lar­ge­ment do­cu­men­tée par les psy­chiatres de ter­rain et les sta­tis­tiques. Par­tout on a a aire à des gens qui « pètent les plombs », dont cer­tains se font sau­ter avec une cein­ture d’ex­plo­sifs, d’autres se droguent ou consomment des mé­di­ca­ments, d’autres violent. Les

ON EST AU BORD D’UNE RUP­TURE DU SYS­TÈME

pa­rents ne savent pas quoi faire avec les smart­phones de leurs en­fants. Notre pré­sident ne sait pas quoi faire d’Uber. Notre Pre­mier mi­nistre ne sait plus où don­ner de la tête. Trump risque d’être élu aux Etats-Unis… Tout ça pro­cède de la même chose, que j’ap­pelle la dé­mo­ra­li­sa­tion, et qui consiste fon­da­men­ta­le­ment en une im­pres­sion de re­tard sur le réel.

Une im­pres­sion seule­ment ? On est au bord d’une rup­ture de sys­tème. Et il faut bien exa­mi­ner la na­ture de cette rup­ture. Pour moi, elle est liée au fait que la disruption pro­duit une in­sol­va­bi­li­té struc­tu­relle. Par­tout l’em­ploi va s’ef­fon­drer. Les ac­teurs éco­no­miques le dis­si­mulent mais ils ne voient pas d’is­sue, ils ne savent plus com­ment sol­va­bi­li­ser le sys­tème, parce qu’ils savent qu’il n’y au­ra pas de re­tour de la crois­sance. Ce­la pro­duit une an­goisse éco­no­mique ma­jeure. Uber et consorts créent un ap­pau­vris­se­ment gé­né­ra­li­sé qui fait que tout le sys­tème dont nous ve­nons – qui re­po­sait sur la re­dis­tri­bu­tion et une ver­tu éco­no­mique cri­ti­quable à bien des points de vue, mais qui fonc­tion­nait et pro­dui­sait de l’espoir – ne marche plus. Plus moyen d’y croire et de s’identifier à tout ce qui était por­teur d’espoir. Notre so­cié­té ne pro­duit plus de pro­jec­tions po­si­tives. Et nous ne pou­vons pas vivre en nous di­sant que tout va se cas­ser la gueule bien­tôt. C’est une idée in­sup­por­table. Vous don­nez l’im­pres­sion qu’on su­bit un évé­ne­ment sans ac­teurs. Vous par­lez de tout ce­la comme si ça ne ser­vait pas d’in­té­rêts... Au contraire. Il y a évi­dem­ment des ac­teurs et ils servent beau­coup d’in­té­rêts. Dans la Si­li­con Val­ley, mais pas seule­ment. La disruption est au­jourd’hui en­sei­gnée à Har­vard par Clay­ton Ch­ris­ten­sen, et il ex­plique aux élites amé­ri­caines que toute stra­té­gie doit être dis­rup­tive, qu’il faut uti­li­ser des ac­cé­lé­ra­teurs al­go­rith­miques pour re­mettre tout en cause : la sta­tis­tique, le droit, les mé­tiers, l’ap­ti­tude même à pro­duire de la théo­rie.

J’ai cru et crois tou­jours que cette trans­for­ma­tion numérique est aus­si por­teuse de quelque chose de tout à fait nou­veau, de fas­ci­nant et de pas­sion­nant. Par exemple tous les Wi­ki – de Wi­ki­leaks à Wi­ki­pé­dia – et tout ce que j’ap­pelle l’éco­no­mie contri­bu­tive. Mais cette trans­for­ma­tion – parce qu’elle est un phar­ma­kon, c’est-à-dire un poi­son au­tant qu’un re­mède – a été ap­pro­priée par des dis­rup­teurs. Dans votre livre, vous en ve­nez à in­vo­quer, sur le mo­dèle de Hei­deg­ger qui s’en re­met à Dieu, la né­ces­si­té d’un mi­racle ? On se dit que si Bernard Stie­gler, an­cien com­mu­niste, se met à croire au mi­racle, c’est mau­vais signe... Qu’est-ce que c’est qu’un mi­racle ? Un mi­racle, c’est une bi­fur­ca­tion que le sys­tème qui l’a pro­duite ne peut pas an­ti­ci­per par le cal­cul. L’eth­no­logue et penseur de la tech­nique André Le­roi-Gou­rhan ex­plique qu’on peut tou­jours an­ti­ci­per les ten­dances évo­lu­tives de la

tech­nique, ces ten­dances ne se­ront ja­mais réa­li­sées en tant que telles. Au­tre­ment dit, on a a aire à des phé­no­mènes ul­tra­com­plexes dans les­quels il se pro­duit des bi­fur­ca­tions qui ne sont pas an­ti­ci­pables à par­tir des in­di­ca­teurs du sys­tème dans les­quels on se trouve. Nos gou­ver­nants sont per­dus parce qu’ils ap­pliquent les in­di­ca­teurs don­nés par le sys­tème à un sys­tème qui est en­tré en bi­fur­ca­tion. Ça ne peut pas mar­cher.

Fai­sons une ana­lo­gie avec un énorme gla­cier au­des­sus d’une val­lée. On peut tou­jours pen­ser qu’il ne va pas tom­ber. Mais il su t qu’une four­mi dé­place un caillou, qui fait bou­ger une mo­raine, qui elle-même en­traîne le gla­cier, pour que la val­lée soit re­cou­verte. Ma po­si­tion, c’est de pré­pa­rer la chute du gla­cier.

Com­ment faire ? On dé­li­bère, et on agit. Si on a dé­ci­dé d’in­ves­tir au­pa­ra­vant dans la val­lée d’à côté – en y créant des ac­ti­vi­tés, etc. – la dis­pa­ri­tion de la val­lée me­na­cée reste une ca­tas­trophe, bien sûr, mais elle de­vient l’ex­ploi­ta­tion d’une force na­tu­relle qui au­rait été vrai­ment ca­tas­tro­phique si on ne l’avait pas pro­vo­quée. Je m’ins­pire de ce que De­leuze, dans la « Lo­gique du sens », a ap­pe­lé la qua­si-cau­sa­li­té, et qu’il a re­prise aux stoï­ciens : il faut ren­ver­ser les si­tua­tions ac­ci­den­telles en si­tua­tions né­ces­saires, « faire de né­ces­si­té ver­tu » comme on dit dans le lan­gage po­pu­laire. C’est ce que j’ai fait en prison [entre 1978 et 1983, après quatre bra­quages, NDLR]. De mes cinq ans d’in­car­cé­ra­tion, j’ai fait les an­nées les plus in­té­res­santes de ma vie. On peut ap­pli­quer cette lo­gique à toute si­tua­tion. Je re­prends ma ques­tion : com­ment faire à une autre échelle que l’in­di­vi­du ? Il faut dis­rup­ter, mais à notre ma­nière. Pour pro­duire un monde nou­veau. Si on prend acte que la disruption, c’est d’abord la dis­pa­ri­tion de l’em­ploi et l’im­pos­si­bi­li­té de la re­dis­tri­bu­tion, il faut re­dis­tri­buer du temps, il faut ré­mu­né­rer du temps. Je m’ap­puie sur la théo­rie de la « ca­pa­bi­li­té » chez l’éco­no­miste in­dien Amar­tya Sen. Sen re­marque au dé­but des an­nées 1970 que si les Ban­gla­dais s’en sortent mieux que les ha­bi­tants de Har­lem, alors qu’ils sont beau­coup plus dé­mu­nis, c’est parce qu’ils ont des sa­voirs. Les ha­bi­tants de Har­lem sont com­plè­te­ment pro­lé­ta­ri­sés, ils n’ont plus au­cun sa­voir. Ce que dé­crit Sen dans le Har­lem des an­nées 1970, nous le vi­vons au­jourd’hui en France et ailleurs. L’au­to­ma­ti­sa­tion contem­po­raine nous pro­lé­ta­rise. La pro­lé­ta­ri­sa­tion, c’est la perte d’un sa­voir, et le sa­voir, c’est ce qui peut pro­duire des bi­fur­ca­tions. Or il y a d’autres usages de la tech­no­lo­gie nous per­met­tant de pro­duire du sa­voir. Ce que vous êtes en train de mon­ter à Plaine Com­mune, la com­mu­nau­té d’ag­glo­mé­ra­tions qui re­groupe une pe­tite di­zaine de villes de Seine-SaintDe­nis, re­lève de cet autre usage de la tech­no­lo­gie ? Exac­te­ment. L’idée c’est de faire de ce ter­ri­toire – au­jourd’hui consi­dé­ré comme très en re­tard – un la­bo­ra­toire d’avant-garde, un ré­seau de villes vrai­ment in­tel­li­gentes. Il s’agit d’uti­li­ser la tech­no­lo­gie pour ré­flé­chir, comme l’a fait Jean-François Ca­ron, le maire de Loos-en-Go­helle, dans le NordPas-de-Ca­lais. Je m’ins­pire aus­si du tra­vail de Mi­chel Bau­wens qui, avec la Fon­da­tion P2P, aide les gens qui veulent s’or­ga­ni­ser en ré­seaux pour prendre en commun les dé­ci­sions a ec­tant la ges­tion de leurs villes.

Nous al­lons créer un re­ve­nu contri­bu­tif, ver­sé à de très jeunes ha­bi­tants de Plaine Com­mune pour les en­cou­ra­ger à s’em­pa­rer de ce que l’on o re en terme de for­ma­tion. Ce re­ve­nu n’est pas un re­ve­nu de base, mais un re­ve­nu condi­tion­nel. Ces jeunes de­vront contri­buer ré­gu­liè­re­ment à la vie lo­cale – et sous la forme qu’ils choi­si­ront cha­cun –, comme les in­ter­mit­tents qui doivent tra­vailler un cer­tain nombre d’heures pour tou­cher l’in­ter­mit­tence.

Nous al­lons créer une caisse de cré­dit contri­bu­tif pour per­mettre aux ha­bi­tants d’em­prun­ter en échange de leur propre contri­bu­tion. Comme c’est ex­pé­ri­men­tal, tout ça se­ra ac­com­pa­gné par des thé­sards de toutes dis­ci­plines – ma­thé­ma­ti­ciens, ju­ristes, phy­si­ciens, phi­lo­sophes... – qui au­ront pour mis­sion de tra­vailler en lien avec le ter­ri­toire et avec ses ha­bi­tants. Un ap­pel d’o res vient d’être lan­cé.

En pa­ral­lèle, sur le mo­dèle du Cern qui a in­ven­té le pre­mier web dans ses la­bo­ra­toires ge­ne­vois au dé­but des an­nées 1990, nous al­lons, avec Orange et Das­sault sys­tèmes, fa­bri­quer un nou­veau web, un web qui crée du sa­voir, un web qui rem­plisse les pro­messes po­li­tiques et in­tel­lec­tuelles de ce qu’il était au dé­part. C’est très in­té­res­sant. Mais Plaine Com­mune contre la Si­li­con Val­ley, ça vous semble jouable ? Ab­so­lu­ment. C’est la four­mi du gla­cier dont je par­lais tout à l’heure.

Le phi­lo­sophe BERNARD STIE­GLER, fon­da­teur et pré­sident du groupe de ré­flexion phi­lo­so­phique Ars in­dus­tria­lis, di­rige éga­le­ment l'Ins­ti­tut de Re­cherche et d'In­no­va­tion (IRI) qu'il a créé au sein du centre Geor­gesPom­pi­dou. Il a ré­cem­ment pu­blié « la So­cié­té au­to­ma­tique. 1. L'ave­nir du tra­vail » (Fayard). Vient de pa­raître : « Dans la disruption. Com­ment ne pas de­ve­nir fou ? » aux Edi­tions Les Liens qui Li­bèrent.

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