LE TEMPS DE TRA­VAIL SUR LA SELLETTE

Vingt ans après les 35 heures, le dé­bat sur le par­tage du tra­vail re­prend. Pour “l’Obs”, Do­mi­nique Mé­da, so­cio­logue, et Etienne Was­mer, éco­no­miste, croisent le fer

L'Obs - - Débats - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR SO­PHIE FAY, AVEC CLAIRE DOISY ILLUSTRATION : ISA­BEL ESPANOL

« Ein­stein avait rai­son. Il faut ré­duire le temps de tra­vail » : tel est le titre de votre livre, Do­mi­nique Mé­da. Est-ce vrai­ment la bonne so­lu­tion pour faire re­cu­ler le chô­mage ? Do­mi­nique Mé­da Bais­ser les co­ti­sa­tions so­ciales sans contre­par­tie, at­tendre le re­tour de la crois­sance ou les mi­racles de la ré­vo­lu­tion tech­no­lo­gique, ça ne marche pas. Le chô­mage ne di­mi­nue pas as­sez vite et les condi­tions de tra­vail se dé­gradent en France. Il faut es­sayer autre chose. Nous pro­po­sons de ra­me­ner la se­maine de tra­vail à 32 heures, sur 4 jours, sans bais­ser les sa­laires nets ni aug­men­ter les coûts de pro­duc­tion de l’en­tre­prise. Pour ce­la, il faut ac­ti­ver les fonds de l’Une­dic, qui pro­fi­te­ront de la baisse du chô­mage. La ré­duc­tion du temps de tra­vail s’ac­com­pa­gne­rait ain­si de l’exo­né­ra­tion de 8% de co­ti­sa­tions so­ciales (la to­ta­li­té des co­ti­sa­tions d’as­su­rance-chô­mage 6,4%, plus 1,6%) s’il y a 10% d’em­bauches en CDI. Ce se­rait une opé­ra­tion blanche, qui met­trait fin au par­tage sau­vage du tra­vail que nous connais­sons au­jourd’hui, où il y a, d’un côté, les chô­meurs ou les em­ployés à temps par­tiels contraints et, de l’autre, des sa­la­riés sur­me­nés. C’est un choix col­lec­tif. Vous ne croyez pas, Etienne Was­mer, à la ré­duc­tion du temps de tra­vail comme an­ti­dote au chô­mage. A écouter le No­bel Jean Ti­role, il y au­rait un consen­sus entre éco­no­mistes à ce su­jet… Etienne Was­mer Ce n’est pas une ques­tion de croyance mais de constat au re­gard de di érentes ex­pé­riences pas­sées. Bien sûr il y a une baisse sé­cu­laire du temps de tra­vail parce que la pro­duc­ti­vi­té aug­mente. Mais je ne suis pas cer­tain qu’une ré­duc­tion ho­mo­gène et au­to­ri­taire de l’ho­raire heb­do­ma­daire soit vrai­ment bé­né­fique. Il me semble qu’il y a d’autres pistes à ex­plo­rer. Par exemple, don­ner le droit à toute per­sonne qui le sou­haite d’op­ter pour un temps par­tiel à quatre cin­quièmes. La du­rée du tra­vail est de plus en plus un choix in­di­vi­duel, qui va­rie en fonc­tion du cycle

de vie. Cer­tains peuvent avoir be­soin de da­van­tage de temps libre pour s’oc­cu­per de leurs pa­rents dé­pen­dants, de leurs en­fants ou sim­ple­ment prendre le temps de vivre. D’autres, qui se sentent au maxi­mum de leur éner­gie et de leur pro­duc­ti­vi­té, veulent tra­vailler le plus pos­sible. Si on leur im­pose une se­maine de quatre jours, ils pour­raient avoir un deuxième job le cin­quième jour. Sur­tout, le tra­vail n’est pas un gâ­teau fi­ni à par­ta­ger pour faire bais­ser le chô­mage. Les choix des in­di­vi­dus leur per­mettent d’aug­men­ter la taille du gâ­teau. Si je tra­vaille plus, je vais avoir plus de pou­voir d’achat pour al­ler au res­tau­rant, par­tir en va­cances... Et ça va créer des em­plois. C’est aus­si pour ce­la que les éco­no­mies peuvent in­té­grer des mi­grants. D. Mé­da Je ne rai­sonne pas du tout avec le mo­dèle du gâ­teau. Je mo­bi­lise les di érentes études dont on dis­pose, en France et ailleurs, no­tam­ment une étude très in­té­res­sante de Bernard Ga­zier sur l’Allemagne. Elle montre que 4 mil­lions d’em­plois ont été créés entre 1992 et 2012, mais que le nombre d’heures de tra­vail est res­té le même : 58 mil­liards. L’Allemagne a par­ta­gé l’em­ploi en pe­tits bouts, a mul­ti­plié les mi­ni-jobs mal payés, en gé­né­ral dans les ser­vices. Ce­la lui a d’ailleurs per­mis de bais­ser le coût dans ce sec­teur. Mais qui oc­cupe ces em­plois? En ma­jo­ri­té, les femmes, bien sûr. La so­lu­tion du temps par­tiel à quatre cin­quièmes concerne sur­tout les femmes. Il se­rait pré­fé­rable de faire de la ré­duc­tion col­lec­tive heb­do­ma­daire et ré­duire la du­rée nor­male de tra­vail : ré­cu­pé­rer un jour, ça per­met aux hommes et aux femmes d’être à éga­li­té dans l’em­ploi et à éga­li­té dans les tâches do­mes­tiques et fa­mi­liales. Et c’est plus créa­teur d’em­plois ! Le dé­ve­lop­pe­ment du temps par­tiel y com­pris dans les pays proches du plein-em­ploi, n’est-ce pas le signe que la baisse du chô­mage passe par un par­tage du tra­vail, qu’on le veuille ou pas ? E. Was­mer Ce phénomène s’ex­plique sur­tout par les évo­lu­tions tech­no­lo­giques. Nous ne sommes plus dans un ré­gime de pro­duc­tion de masse, mais dans une phase d’in­di­vi­dua­li­sa­tion. Au­jourd’hui, tout est ex­tra­or­di­nai­re­ment flexible. Pour contre­ba­lan­cer ce phénomène, il faut de bons ins­tru­ments fis­caux, de re­dis­tri­bu­tion, pas une mo­di­fi­ca­tion de la du­rée lé­gale du temps de tra­vail. D. Mé­da C’est notre gros point de désac­cord, in­di­vi­dua­li­sa­tion ver­sus col­lec­tif. Quant au plein-em­ploi, il n’existe vrai­ment nulle part. Aux Etats-Unis, au­jourd’hui, seule­ment 44% de la po­pu­la­tion en âge de tra­vailler a un em­ploi de plus de 30 heures se­lon le pré­sident de l’Ins­ti­tut Gal­lup qui évoque un « gros men­songe » en par­lant du taux de chô­mage amé­ri­cain. La Loi El Khom­ri peut-elle avoir un im­pact sur le temps de tra­vail ? D. Mé­da Son ob­jec­tif est, no­tam­ment, que le taux de ré­mu­né­ra­tion des heures sup­plé­men­taires soit dé­ci­dé par ac­cord d’en­tre­prise et plus par ac­cord de branche. Ça veut dire qu’on conti­nue à comp­ter sur la baisse du coût du tra­vail pour se sor­tir de la crise. Il va donc y avoir une com­pé­ti­tion sur la baisse de la ré­mu­né­ra­tion des heures sup­plé­men­taires entre en­tre­prises d’une même branche. Au mo­ment où les éco­no­mistes du FMI écrivent dans leur revue « Fi­nances et Dé­ve­lop­pe­ment » un ar­ticle in­ti­tu­lé « Le néo­li­bé­ra­lisme est-il sur­ven­du ? », où ils re­con­naissent que la li­ber­té to­tale des ca­pi­taux et les po­li­tiques d’aus­té­ri­té ont eu des e ets dé­lé­tères sur les so­cié­tés et qu’il faut re­ve­nir en ar­rière ! Est-ce le mo­ment d’ac­cé­lé­rer cette com­pé­ti­tion folle par le coût du tra­vail et l’as­sou­plis­se­ment du Code du Tra­vail ? E. Was­mer En même temps, on peut se de­man­der où est l’en­fer so­cial au­jourd’hui : là où le Code du Tra­vail est moins pro­tec­teur en ap­pa­rence ou dans une so­cié­té fi­gée où le mar­ché du tra­vail s’est blo­qué et ex­clut les jeunes ? Les mi­grants au­jourd’hui veulent al­ler en Allemagne et au Royaume-Uni, c’est-à-dire là où il y a des op­por­tu­ni­tés, pas là où le Code du Tra­vail est pro­tec­teur. Les jeunes Fran­çais sont aus­si at­ti­rés par des pays où les mar­chés du tra­vail sont flexibles et fluides. Quelle conclu­sion en ti­rer ? Avec le pas­sage à 35 heures, il y a eu en France une ex­pé­rience gran­deur réelle de ré­duc­tion du temps de tra­vail. Que nous a-t-elle en­sei­gné ? E. Was­mer Il faut dis­tin­guer la ré­duc­tion du temps de tra­vail et ce qui l’a ac­com­pa­gnée, comme les al­lé­ge­ments de co­ti­sa­tions, la ré­or­ga­ni­sa­tion du tra­vail… La diminution des ho­raires, seule, n’a pas eu d’im­pact sur l’em­ploi. Mais elle a per­mis de re­né­go­cier des ac­cords de branche qui étaient fi­gés. Les banques ont pu ou­vrir le sa­me­di par exemple et plus long­temps en se­maine, ce qui a créé des postes. On au­rait pu faire la même chose sans bais­ser le temps de tra­vail pour tout le monde. D. Mé­da Je suis en to­tal désac­cord. De nom­breuses études ont mon­tré que les lois Ro­bien et Au­bry avaient per­mis de créer des em­plois. E. Was­mer Grâce aux al­lé­ge­ments de charges… D. Mé­da C’était un tout. Mon grand re­gret dans les 35 heures, c’est que la ré­duc­tion du temps de tra­vail ait été mi­nime et que la deuxième loi Au­bry n’ait pas exi­gé de créa­tions d’em­plois en contre­par­tie des al­lé­ge­ments de co­ti­sa­tions. On a flexi­bi­li­sé et in­ten­si­fié les condi­tions pour de très faibles créa­tions d’em­plois. Pour au­tant, les 35 heures, contrai­re­ment à ce qui a été beau­coup dit, n’ont ja­mais a ai­bli la va­leur tra­vail. Si la ré­duc­tion du temps de tra­vail ne réduit pas le chô­mage, que peut-on faire ? Vous évo­quez d’autres pistes dans votre livre « Vers une so­cié­té de mo­bi­li­té ». E. Was­mer Il fau­drait tra­vailler sur la mo­bi­li­té, pou­voir se for­mer tout au long de la vie, ré­no­ver la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle. Et sur­tout per­mettre aux jeunes d’al­ler là où il y a des em­plois, les ai­der à trou­ver des lo­ge­ments. Dé­cen­nie après dé­cen­nie, les jeunes ont moins ac­cès au logement so­cial. On ne leur prête pas parce qu’ils ont un CDD, et les loyers sont éle­vés. Mais, au lieu de ce­la, on crée des em­plois ai­dés dans des en­droits où il n’y a pas d’em­ploi pri­vé, donc pas d’ave­nir pro­fes­sion­nel. Ce­la coûte des di­zaines de mil­liards d’eu­ros, pour une es­pèce de pan­se­ment so­cial. Il faut dy­na­mi­ser tout ça, in­ves­tir dans l’uni­ver­si­té et la re­cherche. Nous pre­nons beau­coup du re­tard par rapport à d’autres pays.

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