“EDGAR MORIN EST UN PENSEUR SOLITAIRE”

A 95 ans, Edgar Morin reste l’un des pen­seurs les plus connus de France. Un Ca­hier de L’Herne vient de lui être consa­cré, sous la di­rec­tion du phi­lo­sophe François L’Yvon­net. Pour “l’Obs”, ce­lui-ci re­trace l’iti­né­raire in­tel­lec­tuel du théo­ri­cien de la “com

L'Obs - - Débats - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR MA­RION ROUSSET ILLUSTRATION : MARTIN JA­MIE

Par son his­toire per­son­nelle au­tant que par sa ca­pa­ci­té à sai­sir les nou­velles as­pi­ra­tions, Edgar Morin est une fi­gure fa­mi­lière dans le grand pu­blic. Mais ses tra­vaux en tant que phi­lo­sophe et so­cio­logue n’ont pas connu la même no­to­rié­té. Vous ve­nez de di­ri­ger le Ca­hier de L’Herne qui lui est consa­cré : pou­vez-vous nous ré­su­mer l’ap­port d’Edgar Morin à la pen­sée contem­po­raine ? On pour­rait gar­der le mot de com­plexi­té mais ce se­rait un peu fa­cile. Je par­le­rais plu­tôt de « re­liance » qui ren­voie à la ca­pa­ci­té de ras­sem­bler des sa­voirs sans uni­for­mi­ser, de dis­tin­guer sans dis­joindre, de re­lier sans éli­mi­ner l’in­cer­ti­tude. Celle-ci consti­tue d’ailleurs un dé­fi pour Edgar Morin. Dé­jà pré­sente dans la théo­rie de l’évo­lu­tion de Dar­win ain­si que dans le théo­rème de Gö­del, elle est de­ve­nue cen­trale dans les sa­voirs contem­po­rains. Elle dit bien la va­ni­té du pro­jet étroi­te­ment dé­ter­mi­niste, mo­derne et car­té­sien dont Spi­no­za ou Leib­niz ont mon­tré les li­mites et les am­bi­guï­tés. Une pen­sée de l’in­cer­ti­tude doit être ca­pable de pen­ser en même temps les contraires comme la pro­gres­sion et la ré­gres­sion. C’est ce qu’Edgar Morin ap­pelle une dia­lo­gique : ces deux dy­na­miques ne consti­tuent pas pour lui des phases suc­ces­sives. A la di érence de He­gel, il pro­pose de pen­ser les contraires en même temps. Il re­fuse les op­po­si­tions dia­lec­tiques entre deux termes dont il se­rait pos­sible de sor­tir grâce à un troi­sième qui en o re la syn­thèse. At­ten­tif aux dé­tails du monde, il s’en ap­proche le plus pos­sible pour sou­li­gner ce qui lui ap­pa­raît comme n’étant pas sim­pli­fiable. Vous ins­cri­vez cette pen­sée de l’in­cer­ti­tude dans une longue tra­di­tion. En quoi sa pro­po­si­tion est-elle spé­ci­fique ? Edgar Morin ne cherche pas à se dé­mar­quer de ses aî­nés. Il n’est pas dans une pen­sée de l’op­po­si­tion. « L’Homme et la mort » (1951), qui consti­tue son pre­mier grand tra­vail an­thro­po­lo­gique, l’ancre presque mal­gré lui dans une tra­di­tion mar­gi­nale à l’époque qui ac­cor­dait à l’in­cer­ti­tude une place es­sen­tielle, dans la li­gnée d’Hé­ra­clite, de Ba­taille et Pascal. Cet es­sai va lui per­mettre de se rendre compte en acte que la mort ne peut être pen­sée qu’en mul­ti­pliant les ap­proches et en bri­sant les cloi­son­ne­ments dans les­quels le sa­voir est pris. Es­sayer de rendre compte de cet ob­jet au­tre­ment qu’à par­tir d’une mé­di­ta­tion phi­lo­so­phique sup­po­sait de bri­ser un cer­tain nombre de car­cans. Edgar Morin va ain­si être conduit à de vé­ri­tables rup­tures théo­riques, il va s’ar­ra­cher aux vieilles op­po­si­tions entre ap­proches mé­ca­niste et vi­ta­liste, eth­no­gra­phique et so­cio­lo­gique, phi­lo­so­phique et bio­lo­gique. Cette dé­marche mul­ti­di­men­sion­nelle l’a conduit à en­vi­sa­ger des hy­po­thèses qui, après lui avoir sem­blé ha­sar­deuses, se sont avé­rées per­ti­nentes. Au dé­but des an­nées 1950, il for­mule no­tam­ment la pos­si­bi­li­té de re­cu­ler la mort chro­no­lo­gi­que­ment et de conser­ver une cer­taine ju­vé­ni­li­té. Au­jourd’hui, le trans­hu­ma­nisme tourne au­tour de cette idée va­li­dée par le mé­de­cin Jean-Claude Amei­sen avec le­quel Edgar Morin a l’ha­bi­tude de dia­lo­guer. Com­ment sur­git son idée de « pen­sée com­plexe » ? Il faut en don­ner le contexte. A l’époque, le pro­jet struc­tu­ra­liste, qui avait pour but de faire dis­pa­raître l’homme, était for­ma­liste. Quant aux bour­geons tar­difs du mar­xisme, ils pro­po­saient des vi­sions glo­ba­li­santes et très sou­vent fi­na­listes. Loin de s’ap­pa­ren­ter à une idéo­lo­gie, la com­plexi­té est une no­tion fé­conde, prise dans un va-et-vient entre la théo­rie et la pra­tique. C’est une forme d’in­tel­li­gence, une pos­ture de l’es­prit ren­du dis­po­nible pour em­bras­ser, re­lier. Au fond, peut-on dire que l’ap­port d’Edgar Morin consiste moins en l’invention de nou­veaux concepts que dans une ma­nière de re­vi­si­ter des ques­tions exis­tantes ? Edgar Morin pro­pose des rup­tures ou plu­tôt de nou­velles ou­ver­tures qui ad­viennent sans avoir été pro­gram­mées. Mais che­minent vers un but. L’aven­ture des six volumes de « la Mé­thode » était ris­quée et in­cer­taine, beau­coup pen­saient que le pro­jet al­lait avor­ter et pour­tant il l’a por­té jus­qu’au bout. Ce­pen­dant, il n’a pas la pré­ten­tion de par­tir de zé­ro. Mais pour ci­ter Paul Va­lé­ry, « pen­seurs sont gens qui re­pensent et qui pensent que ce qui fut pen­sé ne fut ja­mais as­sez pen­sé ». Le nou­veau sur­git du sou­ci de re­vi­si­ter des pro­blèmes pré­exis­tants en in­ter­ro­geant les ou­tils mo­bi­li­sés. Ain­si, dans « la Cri­tique de la rai­son pure », Kant pose des ques­tions qui sont dé­ve­lop­pées à par­tir de la ré­vo­lu­tion new­to­nienne.

Dans ses der­niers ou­vrages, il a re­for­mu­lé l’hu­ma­nisme comme conscience que nous sommes tous des en­fants et des ci­toyens de la Terre-pa­trie. Edgar Morin ne sé­pare pas l’hu­main du reste du vi­vant, de l’ani­ma­li­té, de la na­ture. Son hu­ma­nisme sin­gu­lier n’est ni ar­ro­gant ni an­thro­po­cen­tré. La fra­ter­ni­té de des­tin au sein de la Ter­re­pa­trie est un fait. Le pro­ces­sus de mon­dia­li­sa­tion nous em­barque – qu’on le veuille ou non – dans une aven­ture com­mune. Les en­jeux liés aux ca­tas­trophes éco­lo­giques n’ont plus de fron­tière, ils ne peuvent plus être pen­sés dans le cadre de la na­tion. En­fin, quand Morin parle de l’amour, c’est sa langue. Il aime re­don­ner de la vi­ta­li­té à des mots dé­va­lués. Pour­tant, il a es­suyé les cri­tiques de nombre de ses contem­po­rains, si­tua­tion­nistes, sar­triens, struc­tu­ra­listes et bour­dieu­siens… Des gens comme Sartre ont vu en lui un al­lié ob­jec­tif de la bour­geoi­sie, qui dis­til­le­rait un hu­ma­nisme fa­cile, trans­classe, de ré­con­ci­lia­tion so­ciale. Sa ma­nière de pen­ser pou­vait être in­to­lé­rable à ceux qui ont mal pris sa cri­tique du mar­xisme et du sta­li­nisme, ou en­core les re­proches adres­sés au pro­jet de dis­so­lu­tion de l’homme lié au struc­tu­ra­lisme. Mais le mé­pris dont il a fait l’ob­jet, il le doit sur­tout à son côté solitaire. Il a une for­ma­tion uni­ver­si­taire de base mais il n’est ni agré­gé ni nor­ma­lien. Ce­la peut su re pour re­je­ter un penseur. Il faut ajou­ter son in­té­rêt pour la science qui ex­plique aus­si les at­taques su­bies par lui. Edgar Morin n’est pas un phi­lo­sophe au sens étroit du terme. In­vi­té en Ca­li­for­nie au Salk Ins­ti­tute for Bio­lo­gi­cal Stu­dies, il s’est nour­ri de la bio­lo­gie, de la cy­ber­né­tique ou de la théo­rie des sys­tèmes – ce qui n’avait pas la cote dans le mi­lieu uni­ver­si­taire fran­çais. Sartre, comme bien d’autres fi­gures de la pen­sée fran­çaise, était to­ta­le­ment igno­rant en ma­tière scien­ti­fique. Mais si l’on y ré­flé­chit bien, c’était un mé­pris de prin­cipe. Il existe des li­belles, des quo­li­bets, des condes­cen­dances mais très peu de textes sé­rieux contre Edgar Morin. Bour­dieu et Pas­se­ron se sont at­ta­qués à son analyse de la culture de masse dans un ar­ticle in­ti­tu­lé « So­cio­logue des my­tho­lo­gies et my­tho­lo­gies de so­cio­logues ». Que pen­sez-vous de cette cri­tique ? Bour­dieu s’est com­por­té en pon­tife qui pra­ti­quait l’ex­com­mu­ni­ca­tion et ne conce­vait qu’une so­cio­lo­gie, la sienne, d’inspiration très dur­khei­mienne. Morin s’ins­pire da­van­tage de Ga­briel Tarde, Georg Sim­mel, Max We­ber… Es­ti­mant qu’on ne peut plus pen­ser la so­cié­té uni­que­ment en termes de lutte des classes, il donne une place à l’ima­gi­naire, au jeu, à la fo­lie. L’émer­gence de la culture de masse va pour lui de pair avec le dé­ve­lop­pe­ment des mé­dias et l’avè­ne­ment d’une nou­velle étape dans la mon­dia­li­sa­tion. L’hé­ri­tage d’Edgar Morin n’est guère pré­sent dans le pay­sage uni­ver­si­taire fran­çais d’au­jourd’hui. N’a-t-il pas de dis­ciples dans son propre pays ? C’est en e et une sin­gu­la­ri­té fran­çaise. En Ita­lie, il existe un hé­ri­tage que font vivre des cher­cheurs tra­vaillant à par­tir de la no­tion de com­plexi­té. L’Amé­rique la­tine s’in­té­resse aus­si à lui, avec une li­ber­té ré­fé­ren­tielle in­con­ce­vable en France, en rai­son de l’in­té­rêt qu’elle porte aux pen­sées opé­ra­toires. Mais en réa­li­té, Edgar Morin n’est pas quel­qu’un qui se pose en maître. Et très fran­che­ment, on a plus en­vie d’être son ami que son dis­ciple ou son élève.

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