DES NA­ZIS DANS LA COUR D’HON­NEUR

En adap­tant “les Dam­nés”, de Vis­con­ti, avec les ve­dettes de la Co­mé­die-Fran­çaise, le Fla­mand Ivo Van Hove signe le spec­tacle-évé­ne­ment du festival 2016. Il s’en ex­plique

L'Obs - - Culture - JACQUES NERSON

Le 6 juillet, la 70e édi­tion du plus grand festival de théâtre au monde va donc s’ou­vrir avec des na­zis. Une adap­ta­tion du scé­na­rio des « Dam­nés », le film lé­gen­daire de Lu­chi­no Vis­con­ti, est an­non­cée dans la cour d’hon­neur du Pa­lais des Papes, vais­seau-ami­ral de la flotte dont dis­pose Oli­vier Py, le pa­tron du festival. Sans au­cun doute le spec­tacle fe­ra date. D’abord il est si­gné Ivo Van Hove, et ce Fla­mand de 58 ans, di­rec­teur du To­neel­groep Am­ster­dam, est consi­dé­ré comme l’un des pre­miers met­teurs en scène de notre temps. (Sa ver­sion de « Vu du pont », d’Ar­thur Miller, lui a va­lu voi­ci quelques jours le Grand Prix de la Cri­tique dra­ma­tique.) En­suite, le spec­tacle est joué par la troupe de la Co­mé­die-

Fran­çaise qui, après vingt-cinq ans d’ab­sence, fait ici son come-back avec bon nombre de ses ac­teurs ve­dettes : Guillaume Gal­lienne, Denis Po­da­ly­dès, Eric Gé­no­vèse, Loïc Cor­be­ry, Alexandre Pav­lo , Clé­ment Her­vieuLé­ger, Di­dier Sandre, Christophe Mon­te­nez ain­si qu’El­sa Le­poivre, Syl­via Ber­gé, Adeline d’Her­my et Jen­ni­fer De­cker. Mais ce se­ra sur­tout un évé­ne­ment en rai­son du pro­pos sul­fu­reux de Vis­con­ti. Al­lons­nous voir la croix gam­mée grim­per avec ses hi­deuses pattes torses sur le mur de la cour ? In­té­res­sant dans une ré­gion qui, d’élec­tion en élec­tion, se ré­vèle de plus en plus ten­tée par l’ex­tré­misme.

Rap­pe­lons, pour ceux qui n’ont pas vu « les Dam­nés » ou qui s’en sou­viennent mal, que le film, réa­li­sé en 1969 et sor­ti en France en 1970, ra­conte l’his­toire, ins­pi­rée par celle de la fa­mille Krupp, des maîtres de forges Es­sen­beck. Comme les Krupp, les Es­sen­beck sont très cour­ti­sés par les na­zis, pres­sés de ré­ar­mer l’Allemagne. Le chef de fa­mille, le vieux ba­ron Joa­chim qui ne les voit pas d’un bon oeil, est éli­mi­né par Bru­ck­mann, l’amant de sa fille, fa­vo­rable aux nou­veaux maîtres. Mais c’est fi­na­le­ment Martin von Es­sen­beck, le petit-fils du ba­ron, un na­zi pur jus, qui va prendre les rênes des acié­ries.

A l’écran, c’était Dirk Bo­garde qui te­nait le rôle de Bru­ck­mann. Et il y avait dans le rôle de Martin un jeune ac­teur au­tri­chien res­té in­aper­çu jus­qu’alors, mal­gré sa rare beau­té : Hel­mut Berger. On a beau­coup glo­sé sur sa pres­ta­tion dans le rôle du jeune per­vers. No­tam­ment la scène où il s’ex­hibe tra­ves­ti en Mar­lène Die­trich. On ne peut nier que la ca­mé­ra de Vis­con­ti le filme amou­reu­se­ment tout au long du film. Com­plai­sance qu’à l’époque cer­tains ju­gèrent mal­saine. Ils di­saient qu’en amal­ga­mant à l’idéo­lo­gie na­tio­nale-so­cia­liste l’am­bi­guï­té du jeune ac­teur de­ve­nu son amant, le réa­li­sa­teur ren­dait le mal beau­coup trop sé­dui­sant. De fait, « les Dam­nés » a ou­vert la voie à des films qui re­cher­chaient le scan­dale. Comme « Por­tier de nuit » (1973), où l’on re­trouve deux ac­teurs des « Dam­nés », Dirk Bo­garde et Char­lotte Ram­pling, et où Li­lia­na Ca­va­ni, pâle épi­gone de Vis­con­ti, montre une an­cienne dé­por­tée re­tom­bant après la guerre dans sa pas­sion ma­so­chiste pour son tor­tion­naire SS.

“IL NE S’AGIT PAS D’HO­MO­SEXUA­LI­TÉ, MAIS DE PÉ­DO­PHI­LIE”

1er mars 1970. Sur France-In­ter, au mi­cro du « Masque et la Plume » une dis­cus­sion ser­rée, ar­bi­trée par Mi­chel Po­lac, s’en­gage entre Pierre Mar­ca­bru, alors cri­tique de ci­né­ma au « Fi­ga­ro », et Jean-Louis Bo­ry du « Nou­vel Ob­ser­va­teur ». Mar­ca­bru, qui n’aime pas le film mais s’avoue sen­sible à sa beau­té for­melle, le trouve plus freu­dien que mar­xiste. Une analyse qui au­rait hor­ri­fié Vis­con­ti, le­quel, dans une interview pu­bliée en 1970 par la revue « Jeune Ci­né­ma », re­jette les in­ter­pré­ta­tions psy­cha­na­ly­tiques du na­zisme. Il le consi­dère quant à lui comme « la phase ul­time du ca­pi­ta­lisme

“ÇA PARLE AUS­SI DES DJI­HA­DISTES ET DE TRUMP”

dans le monde, comme le ré­sul­tat fi­nal de la lutte des classes ar­ri­vée à son ex­trême con­sé­quence, à son ex­trême so­lu­tion qui est celle d’une mons­truo­si­té […] et qui na­tu­rel­le­ment ne peut pré­lu­der qu’à une évo­lu­tion dans un sens so­cia­liste. »

Ardent dé­fen­seur des « Dam­nés », Bo­ry ne contre­dit pas Mar­ca­bru. Se­lon lui, Vis­con­ti se veut mar­xiste mais ne l’est pas tant que ça. Les « abîmes in­di­vi­duels » l’in­té­ressent plus que l’analyse his­to­rique, même s’il ap­porte « un soin d’an­ti­quaire » à la re­cons­ti­tu­tion du cadre de cette sa­ga : « Là, Freud est à côté de Marx. » La dis­cus­sion s’oriente sur le ca­rac­tère mal­sain de cer­taines scènes comme le nu­mé­ro de tra­ves­ti d’Hel­mut Berger ou l’or­gie ho­mo­sexuelle des SA, préa­lable à « la Nuit des longs cou­teaux ». Là en­core, Bo­ry n’en dis­con­vient pas. Il ex­plique : « Vis­con­ti es­saie d’exor­ci­ser des dé­mons qui lui sont pro­fon­dé­ment per­son­nels et c’est là où à mon avis le film de­vient pas­sion­nant. » Mar­ca­bru re­vient sur son ma­laise face à la fas­ci­na­tion du réa­li­sa­teur pour le per­son­nage joué par Hel­mut Berger. Ré­ponse de Bo­ry, qui va au-de­là d’une simple pi­rouette : « Je crois que Vis­con­ti sent cette fas­ci­na­tion et comme il veut évi­ter d’y cé­der pour des rai­sons per­son­nelles et po­li­tiques, il la tra­duit sur le plan es­thé­tique. Il s’en dé­livre par la beau­té. » Quand on évoque de­vant Ivo Van Hove le dan­ge­reux mé­lange du na­zisme et de l’ho­mo­sexua­li­té au­quel Vis­con­ti pro­cède dans « les Dam­nés », il se ré­crie aus­si­tôt : « Ça c’est un mal­en­ten­du, il n’est pas ques­tion ici d’ho­mo­sexua­li­té mais de pé­do­phi­lie. Bien sûr, dans le na­zisme, la culture du corps, la san­té phy­sique, étaient très im­por­tantes. C’est de ça que parle le film. Mais Martin n’est pas ho­mo­sexuel. Il com­met des actes hor­ribles mais c’est un vé­ri­table hé­té­ro­sexuel. Il y a une scène, cru­ciale, où l’on voit bien qu’il aime une femme phy­si­que­ment. Il la paie, mais ce n’est pas du tout une pros­ti­tuée pour lui, il la paie pour l’ai­der, parce qu’elle est pauvre. C’est une re­la­tion sexuelle ré­ci­proque. Non, Martin est un hé­té­ro­sexuel qui com­met des actes pé­do­philes. »

Tout de même, Vis­con­ti n’in­siste-t-il pas trop lour­de­ment sur la beau­té du diable ? « Pas dans le scé­na­rio. J’ai dé­jà mon­té beau­coup de spec­tacles ti­rés de scé­na­rios de ci­né­ma, dont trois de Vis­con­ti : un spec­tacle en an­glais ba­sé sur son pre­mier film, ‘‘Os­ses­sione’’ (titre fran­çais : ‘‘les Amants dia­bo­liques’’), ‘‘Roc­co et ses frères’’ et ‘‘Lud­wig ou le Cré­pus­cule des dieux’’. Mais je n’ai ja­mais adap­té de films, j’adapte des scé­na­rios, je m’ap­puie sur des textes, c’est très di érent. D’ailleurs, je dé­con­seille de re­voir le film avant d’as­sis­ter au spec­tacle. C’est comme si, avant une re­pré­sen­ta­tion de ‘‘Ham­let’’, on vou­lait re­voir la fan­tas­tique mise en scène de Patrice Chéreau ! Moi-même, je n’ai pas re­vu le film et m’en gar­de­rai bien avant l’achè­ve­ment du spec­tacle. » Quand on lui de­mande pour­quoi il passe par le ci­né­ma pour faire du théâtre, le vi­sage e lé d’Ivo Van Hove s’éclaire. Il émet un petit rire ma­li­cieux : « C’est cu­rieux, on ne pose ja­mais cette ques­tion quand on adapte un

Clé­ment Her­vieu-Léger et Denis Po­da­ly­dès dans « les Dam­nés ».

Les Co­mé­diens-Fran­çais Loïc Cor­be­ry, Guillaume Gal­lienne et Adeline d’Her­my.

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