“Les Dam­nés” d’hier et d’au­jourd’hui

L'Obs - - Culture -

« Les Dam­nés » n’est pas un film his­to­rique, c’est une fable. Et pour­tant tout y est vrai. Jus­qu’aux sau­cisses, que Lu­chi­no Vis­con­ti fit ve­nir de Ba­vière en Au­triche, où il fil­mait la sé­quence de « la Nuit des longs cou­teaux ». Jus­qu’aux crus de Mo­selle ser­vis aux ac­teurs à Ci­ne­cit­tà, après qu’il eut ren­voyé, hors de lui, le vin d’Ita­lie pré­vu par la pro­duc­tion. Tout est y vrai, parce que le ci­né­ma tel que le conce­vait Vis­con­ti ne peut croître que s’il est en­ra­ci­né pro­fon­dé­ment dans le réel. L’ob­ses­sion de la vé­ri­té his­to­rique avait conduit le ci­néaste à tout lire de ce qui concer­nait l’Allemagne du dé­but des an­nées 1930, mais il sa­vait dès le pre­mier jour que Sha­kes­peare, « Mac­beth » no­tam­ment, y comp­te­rait au­tant que Tho­mas Mann (« les Bud­den­brook »), Sartre (« les Sé­ques­trés d’Al­to­na ») au­tant que Dos­toïevs­ki, et que l’ombre de Proust pla­ne­rait sur l’en­semble. C’est ce qui rend le film à ja­mais fas­ci­nant, ex­tra­or­di­naire jeu de mi­roirs, plon­gée ver­ti­gi­neuse dans un monde qui est ce­lui de 1933, mais aus­si ce­lui de 1969 (date de sor­tie du film), mais en­core le nôtre. Et en dé­pit de ces coups de zoom in­ces­sants, conces­sion à une mode qui n’épargne au­cun film d’alors, pas même les plus grands. En dé­pit aus­si d’une mu­sique qui n’est pas celle que sou­hai­tait Vis­con­ti : il vou­lait uti­li­ser Mah­ler, Mau­rice Jarre lui fut im­po­sé, dont la par­ti­tion n’est pas la plus convain­cante qu’il com­po­sa. Et puis, il y a ce titre, « les Dam­nés », qui ne veut rien dire et que le ci­néaste dé­tes­tait. Mais quid du titre sou­hai­té par Vis­con­ti, « Göt­terdäm­me­rung », « le Cré­pus­cule des dieux » ? Si les dieux dé­si­gnés sont bien « ceux par qui le ca­pi­ta­lisme s’ex­prime », se­lon le mot de Marx ci­té par Vis­con­ti, eh bien l’avè­ne­ment du na­zisme n’an­non­ça pas leur cré­pus­cule mais au contraire aug­men­ta consi­dé­ra­ble­ment leur pou­voir et leur for­tune. Et si, pour le ma­riage fi­nal, le ci­néaste s’ins­pi­ra ou­ver­te­ment de ce­lui de Hit­ler et d’Eva Braun, quelques heures avant leur mort, soit une dou­zaine d’an­nées après les évé­ne­ments dé­crits par le film, c’est bien que sa concep­tion de l’His­toire ne se ré­dui­sait pas à une re­pro­duc­tion ser­vile des faits. Une fable, voi­là qui ren­seigne plus et mieux sur les hommes et le monde que les do­cu­ments et les té­moi­gnages de toutes sortes. C’est là pré­ci­sé­ment ce que Vis­con­ti avait en tête lors­qu’il réa­li­sa ce film, dont il at­ten­dait qu’il o re, à tra­vers le spec­tacle des ca­ta­clysmes qu’elle a tra­ver­sés, une des­crip­tion de l’évo­lu­tion de la so­cié­té mo­derne et de la dé­ca­dence d’un monde qui, pour com­men­cer, était le sien.

« Les Dam­nés », le film, sor­ti en 1969.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.