“Ka­ra­ma­zov”, un po­lar phi­lo­so­phique

L'Obs - - Culture - FABRICE PLISKIN

« Cha­cun de nous est cou­pable de­vant tous, pour tous et pour tout, et moi plus que les autres. » Le­vi­nas aime ci­ter cette phrase des « Frères Ka­ra­ma­zov » (1880). Dos­toïevs­ki, en hu­ma­niste ma­gna­nime, ai­mait à s’ac­cu­ser lui-même. La ten­dance ac­tuelle se­rait plu­tôt d’ac­cu­ser les autres. Nous di­rions plus vo­lon­tiers : « Cha­cun de nous est une vic­time, et moi plus que les autres. » « Les Frères Ka­ra­ma­zov » sou­met au lec­teur une énigme de ro­man po­li­cier : de ses quatre fils, qui est cou­pable du meurtre du père Ka­ra­ma­zov, ma­rié deux fois, ivrogne li­ber­tin, à la pomme d’Adam saillante ? Dmi­tri, l’exo cier ? Ivan, l’in­tel­lec­tuel un peu jour­na­liste pour qui tout est per­mis ? Alio­cha, pro­mis à la vie mo­na­cale ? Ou le bâ­tard Smer­dia­kov ? Le meurtre du père russe se lit aus­si comme le meurtre de la Rus­sie, une dis­pute entre sla­vo­philes sou­ve­rai­nistes et oc­ci­den­ta­listes russes mon­dia­li­sés. Autre ac­tua­li­té : on trouve dans le ro­man le pro­fond apo­logue du Grand In­qui­si­teur se­lon le­quel il n’est rien de plus dou­lou­reux pour les hu­mains que la li­ber­té : « Il n’y a pas pour l’homme libre de sou­ci plus constant que de s’in­cli­ner de­vant une force in­con­tes­tée. » Comme l’au­to­ri­té, le mi­racle, le mys­tère – toutes ces choses ma­giques et im­pé­rieuses. Comme le dit un grand lec­teur de Dos­toïevs­ki, Bob Dy­lan : « Ça peut être le diable ou le Sei­gneur / Mais tu de­vras ser­vir quel­qu’un. »

La pièce tirée du ro­man de Dos­toïevs­ki par Jean Bel­lo­ri­ni.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.