PAR JÉRÔME GAR­CIN

L'Obs - - Culture - J. G.

C’est une lé­gende qui for­gea une my­tho­lo­gie. Un quart de siècle après sa mort, An­toine Blon­din, ce gé­nie cui­té de la pro­cras­ti­na­tion, conti­nue de cou­rir le Tour de France. Il se van­tait d’en avoir sui­vi, à une moyenne de 37 km/h, vingt-huit édi­tions – l’équi­valent, cal­cu­lait-il, de trois fois et de­mie le tour de la Terre – et son fan­tôme zig­za­guant va han­ter, du Mont-Saint-Mi­chel aux Champs-Ely­sées, via la Suisse, l’épique 103e. On ré­édite en e et « Sur le Tour de France » (La Table Ronde, 7,10 eu­ros), qui est, dans sa ver­sion brève, « l’Iliade et l’Odys­sée » de l’Ho­mère de la Grande Boucle. Ja­mais las­sé d’être pla­cé « dans le sillage de pos­té­rieurs court-vê­tus et re­la­ti­ve­ment peu ex­pres­sifs », mais seule­ment dé­goû­té par la pin­tade ser­vie chaque soir au dî­ner (« Si ce vo­la­tile doit faire le Tour avec nous, qu’on lui mette un dos­sard ! »), le chro­ni­queur de « l’Equipe » bi­vouaque dans des bis­tros d’étape où, entre le pain et la selle, il glo­ri­fie une « épreuve de sur­face qui plonge des ra­cines dans les grandes pro­fon­deurs », di­vi­nise ses hé­ros, de Cop­pi à Gi­mon­di, d’An­que­til à Mer­ckx, cé­lèbre leurs vic­toires sur le champ de ba­taille, ap­plau­dit aux « fêtes cham­pêtres » que la ca­ra­vane ins­pire dans chaque bour­gade, passe un maillot jaune à Victor Hugo et en ap­pelle à la comtesse de Noailles : « L’im­por­tant n’est pas d’être sage, c’est d’al­ler au-de­vant des dieux. » Blon­din, qui pra­ti­quait en or­fèvre le ca­lem­bour buis­son­nier et la di­gres­sion va­ga­bonde, ai­mait à dire qu’il avait plus d’un Tour dans son sac. Vi­dez-le, c’est bon­heur. In ve­lo ve­ri­tas.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.