Vive Le­roy

L’ORANGE DE MALTE, PAR JÉ­RÔME LE­ROY, LA THÉ­BAÏDE, 190 P., 16 EU­ROS.

L'Obs - - Cri­tiques - JÉ­RÔME GAR­CIN

Ça s’ap­pelle « l’Orange de Malte », mais il n’y a ni orange ni Malte dans ce ro­man qui se dé­roule au pays de la pomme, à Trou­ville. Le titre – en­vi­sa­gé par Beyle pour l’in­ache­vé « Lu­cien Leu­wen » – évoque plu­tôt le corps de ca­va­le­rie qu’un jeune Rouen­nais rê­vait de re­joindre : ce­lui des che­vau-lé­gers sten­dha­liens, des hus­sards an­ti­sar­triens et des dra­gons char­geant sabre au clair le Nou­veau Ro­man. On était en 1990 et Jé­rôme Le­roy, 25 ans, si­gnait là son pre­mier ro­man. Il y fai­sait acte d’al­lé­geance à la fa­mille des écri­vains de droite, raillait la grande py­thie trou­villaise, Mar­gue­rite Du­ras, et osait ma­rier, en li­mi­naire, les « Mé­moires » de La Ro­che­fou­cauld et « les Ma­rion­nettes », de Ch­ris­tophe. Le hé­ros se pré­nom­mait Klé­ber, comme Hae­dens, évi­dem­ment. Il rou­lait en cou­pé Peu­geot, s’ha­billait à Londres, se chaus­sait à Rome, fu­mait amé­ri­cain, car­bu­rait au Mar­ti­ni et au whis­ky. En sep­tembre, sai­son des dés­illu­sions, Klé­ber s’ins­tal­lait dans une vil­la pour y re­lire le car­di­nal de Retz et ré­di­ger la bio­gra­phie de Ro­ger Har­vey, Hus­sard ou­blié (un mix de Ni­mier, Déon et Laurent), au­teur du « Coeur lé­ger » et du « Ma­tin pro­fond », mort en 1963 à Bar­ce­lone lors d’une rixe avec la garde ci­vile... Mais Klé­ber n’était pas pres­sé de l’écrire, son livre. Il avait mieux à faire : se bai­gner dans la Manche, faire l’amour à une Cyn­thia his­pa­ni­sante et fitz­ge­ral­dienne de 17 ans, écou­ter en boucle « On­ly the Lo­ne­ly » de Roy Or­bi­son, boire des cock­tails rue des Bains, dî­ner aux Va­peurs, jouer au ca­si­no, par­ler de Chand­ler avec l’ins­pec­teur Ar­mance et faire la fête de l’autre cô­té de l’eau, à Va­ren­ge­ville. Re­lire ce pre­mier ro­man un quart de siècle après sa pa­ru­tion est d’au­tant plus plai­sant qu’on sait le puis­sant écri­vain – « le Bloc », « Ju­gan » – qu’est de­ve­nu Jé­rôme Le­roy. Même si « l’Orange de Malte » abuse des ré­fé­rences (il les mé­lange comme des al­cools forts), le sty­liste à la phrase courte, le mo­ra­liste désa­bu­sé est dé­jà là, tout neuf, plein de pro­messes qu’il ne va pas tar­der à te­nir, de pa­ra­doxes (c’est un néo­hus­sard anar) qu’il va en­suite s’amu­ser à culti­ver et de re­grets qui ne vont plus le quit­ter, ceux d’une « France idéale » qui sen­tait « l’odeur des vieux livres dans les mai­sons de vil­lé­gia­ture ».

Le port de Trou­ville-sur-Mer.

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