Le grand plon­geon

L’EF­FET AQUA­TIQUE, PAR SOLVEIG ANSPACH. CO­MÉ­DIE FRAN­ÇAISE, AVEC FLO­RENCE LOIRET-CAILLE ET SAMIR GUESMI (1H25).

L'Obs - - Critiques - JÉRÔME GAR­CIN

Es­sayons de nous ré­su­mer. Au prin­temps 2013, nous avions lais­sé Agathe (Flo­rence Loiret-Caille, photo) à Mon­treuil, où elle avait fait tom­ber les cendres de son ma­ri, rap­por­tées du Viet­nam, dans le bo­cal à poissons rouges et ac­cueilli, dans sa bai­gnoire, une ota­rie hy­po­con­driaque du zoo de Vincennes à la­quelle elle avait confié l’âme du dé­funt (se­lon une lé­gende du Grand Nord, l’ani­mal ma­rin est le meilleur re­fuge des dis­pa­rus). Nous avions éga­le­ment lais­sé Samir (Samir Guesmi, photo) au som­met de sa grue de chantier, où il avait fait une pe­tite place à une poé­tesse is­lan­daise qui fu­mait des joints et cher­chait l’inspiration dans le ciel bo­réal de Seine-Saint-Denis. Trois ans après « Queen of Mon­treuil », une mer­veille d’ala­cri­té et de té­na­ci­té, sa réa­li­sa­trice aux yeux bleus n’est plus. Solveig Anspach, l’hé­ri­tière fran­co-is­lan­daise de Jacques Ta­ti et de Halldór Lax­ness, s’est éteinte en août der­nier, à 54 ans, dé­vo­rée par le crabe dont elle avait fait le su­jet de son pre­mier film, « Haut les coeurs ! » Mais, Dieu mer­ci, Agathe et Samir sont tou­jours à Mon­treuil. Agathe a trou­vé un em­ploi. Elle est de­ve­nue maî­tre­na­geuse à la pis­cine mu­ni­ci­pale Mau­rice-Tho­rez, où le gru­tier Samir la re­marque et s’en en­tiche aus­si­tôt. Il est grand, brun, doux et pu­sil­la­nime. Elle est pe­tite, blonde, maigre et bien trem­pée. Pour se faire re­mar­quer d’elle, il de­mande à prendre des le­çons de na­ta­tion. Le pro­blème, c’est qu’il sait très bien na­ger et qu’elle dé­teste les men­teurs, même s’ils sont char­meurs. Or Samir est un ti­mide opi­niâtre. Lorsque Agathe s’en­vole pour l’Is­lande, où elle doit re­pré­sen­ter la Seine-Saint-Denis au 10e congrès mondial des maîtres-na­geurs (un must), il lui em­boîte le pas et plaide, de­vant la docte as­sem­blée de craw­leurs, pour la ré­con­ci­lia­tion aqua­tique entre Is­raé­liens et Pa­les­ti­niens, tout en rê­vant se­crè­te­ment d’un rap­pro­che­ment hu­mide avec Agathe.

Ce film est une fable fluide et mé­lo­dieuse qui a la grâce et coule de source. Une source pure, bouillon­nante, jaillis­sant de cette île is­lan­daise où la vol­ca­nique Solveig Anspach a vu le jour et qu’elle a fil­mée amou­reu­se­ment, une der­nière fois, avant de mou­rir. Des paysages aus­tères et ma­gni­fiques, où l’on prend des bains brû­lants sous la neige et où les couples dis­ten­dus fu­sionnent. La ci­néaste de « Lu­lu, femme nue », qui a tou­jours su conju­guer la poé­sie et le bur­lesque, le ro­man­tisme et la tra­gé­die, le na­tu­ra­lisme et le sur­réa­lisme, la drô­le­rie et l’e ron­te­rie, dit adieu au monde en plon­geant dans l’eau du pays na­tal, et c’est bou­le­ver­sant de beau­té. Son film au­rait pu s’ap­pe­ler « l’E et am­nio­tique », tel­le­ment on s’y sent bien, tel­le­ment on ne vou­drait pas en sor­tir. Ce n’est pas un tes­ta­ment, c’est un en­ga­ge­ment.

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