La ré­sur­rec­tion de Fan­tas­tic Ne­gri­to

THE LAST DAYS OF OAK­LAND, PAR FAN­TAS­TIC NE­GRI­TO (BLACK­BALL UNI­VERSE).

L'Obs - - Cri­tiques - GRÉ­GOIRE LE­MÉ­NA­GER

Il se­rait par­fait dans un car­toon, Fan­tas­tic Ne­gri­to, avec ses tifs en pé­tard et sa dé­gaine de dan­dy. Il a la tête du las­car qui sort vi­vant d’une ex­plo­sion de ni­tro­gly­cé­rine. Cette tête lui va bien. C’est un gar­çon qui re­vient de loin. A 12 ans, quand il s’ap­pe­lait en­core Xa­vier Dphre­pau­lezz, il a fui sa fa­mille (treize frères et soeurs) et l’édu­ca­tion re­li­gieuse de son père (un So­ma­lien pas­sé par Ox­ford) pour zo­ner dans les rues d’Oak­land, Ca­li­for­nie : c’était le dé­but des an­nées 1980, il était aux pre­mières loges pour as­sis­ter aux noces sau­vages du hip-hop et du punk. A 18 ans, il se sape en étu­diant pour ap­prendre le pia­no à Ber­ke­ley. Dans les an­nées 1990, après avoir sur­vé­cu en­tou­ré de flingues, le voi­là mu­si­cien de R’n’B à Los An­geles où, grâce au ma­na­ger de Prince, il en­re­gistre « The X Fac­tor » pour un gros la­bel. Mais en 1999, on ne ri­gole plus : un ac­ci­dent de voi­ture loupe Xa­vier de peu, il se ré­veille du co­ma han­di­ca­pé des bras et des mains. Il n’a plus qu’à se trou­ver un coin tran­quille pour nour­rir des poules et plan­ter des lé­gumes. Ce su­per­hé­ros de la « black roots mu­sic » se­rait en­core dans son po­ta­ger, dit la lé­gende, s’il ne s’était re­mis à la gui­tare pour jouer « Across the Uni­verse » à son fils. Une gui­tare et un fils sont des atouts sé­rieux pour res­sus­ci­ter, en ce bas monde. Sous un nou­vel ava­tar qui ne passe pas in­aper­çu, Fan­tas­tic Ne­gri­to pour­suit sa ré­édu­ca­tion en cui­si­nant, sur le trot­toir et dans les gares, ce qu’il ap­pelle « du blues avec une at­ti­tude punk ». Sa re­cette est ex­cel­lente. On peut dé­sor­mais la goû­ter sur « The Last Days of Oak­land », un disque da­daïste qui re­vi­ta­lise les in­fluences Deep South de Skip James, Lead­bel­ly et Mud­dy Wa­ters, en les pi­men­tant de ryth­miques dé­glin­guées à la Tom Waits, des gri­maces vo­cales qui évoquent tour à tour Mick Jag­ger et Mi­chael Jack­son, des choeurs de gos­pel sa­lés de sons hip-hop, des gim­micks fun­ky em­prun­tés à Sly and the Fa­mi­ly Stone. En man­geant sans com­plexe à tous les râ­te­liers de la mu­sique noire amé­ri­caine, Fan­tas­tic Ne­gri­to sait par­fai­te­ment d’où il vient et où il va (sa ver­sion puis­sante et peu à peu fu­tu­riste de « In The Pines » l’at­teste). Entre deux mor­ceaux, d’ailleurs, des gens tchatchent dans la rue, citent le nom des Black Pan­ther, causent de crack et de co­caïne, com­mandent un sand­wich, ré­pondent que « sex is bet­ter ». Dans la rue. Comme pour bien in­di­quer où pousse, au­jourd’hui, le blues.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.