FO­LIE FLEU­RIE

L'Obs - - Ten­dances -

Dans la mode et la dé­co, ça bour­geonne à pro­fu­sion. Dans un es­prit plus pop rock que ro­man­tique, qui s’af­fiche éga­le­ment chez une nou­velle gé­né­ra­tion de fleu­ristes hy­per­créa­tifs — par DO­RANE VI­GNAN­DO

Je pré­fère avoir des roses sur ma table que des dia­mants au­tour du cou », di­sait l’anar­chiste fé­mi­niste russe Em­ma Gold­man. Un pré­cepte qui trouve un écho cette sai­son, car les fleurs n’ont ja­mais été aus­si ten­dance. Comme l’écrit la jour­na­liste Six­tine Du­bly, au­teure de « Bou­quets. La ten­ta­tion des fleurs » (1). « A Pa­ris, New York, Londres, To­kyo… le monde fleu­rit. Dans les vases, dans la mode, la dé­co­ra­tion, la gas­tro­no­mie, l’art, sur les robes et aux bou­ton­nières, dans les ga­le­ries et aux dé­fi­lés de mode, aux murs et dans les plats. Simple poi­gnée de pâ­que­rettes ou com­po­si­tions de maes­tro, ap­pa­raît au­jourd’hui une nou­velle soif des fleurs. » Plus pop-rock que ro­man­tique, le flo­wer po­wer 2016 mé­lange toutes les fan­tai­sies : bou­quets mê­lés de ma­ca­rons, de reines des prés et d’im­mor­telles chez Pierre Her­mé ; sil­houettes prises d’une fièvre vé­gé­tale chez Uni­q­lo et chez & Other Sto­ries, quand ce ne sont pas les cos­tumes d’homme chez Guc­ci ou les py­ja­mas chez Dolce & Gab­ba­na, mi-jungle mi-fleurs sur­an­nées. Un en­goue­ment bu­co­lique-kitsch as­su­mé que l’on re­trouve sur les pa­piers peints si­gnés Mat­thew William­son ou Pierre Frey, ou sur les com­modes de l’édi­teur de mo­bi­lier Mois­son­nier, aus­si four­nies en plantes exo­tiques qu’un ta­bleau du Doua­nier Rous­seau (ac­tuel­le­ment à l’hon­neur au Mu­sée d’Or­say).

Cette dé­fer­lante flo­rale se dé­verse aus­si sur Ins­ta­gram, où des mil­liers de fol­lo­wers s’ex­ta­sient de­vant les images d’une gar­den-par­ty sur le roof­top vé­gé­ta­li­sé d’un hô­tel bran­ché, de bars à fleurs de pi­voines ou d’iris bar­bus, de gerbes d’es­pèces rares ou ou­bliées, plan­tées par des pay­sans ar­ty adeptes du slow flo­wer (res­pect du rythme de la na­ture) et culti­vant lo­cal. « Tra­vailler les fleurs n’est plus con­si­dé­ré comme un art se­con­daire ou comme une ac­ti­vi­té rin­garde. C’est de­ve­nu un art à part en­tière », re­marque Six­tine Du­bly. En té­moignent les com­po­si­tions aus­si in­ven­tives qu’im­pres­sion­nantes de l’ar­tiste bri­tan­nique Re­bec­ca Louise Law, du col­lec­tif nip­pon TeamLab, ou en­core de l’ar­tiste bo­ta­nique ja­po­nais Azu­ma Ma­ko­to, dont les bou­quets fan­tas­ma­go­riques de fleurs étranges em­pri­son­nées dans des blocs de glace pro­curent « un as­pect presque in­quié­tant, rap­pe­lant les clair­sobs­curs des pein­tures hol­lan­daises du XVIIe siècle ».

En France aus­si, de nou­veaux « fleu­ristes », is­sus de la mode ou d’écoles d’arts ap­pli­qués, dé­rin­gar­disent l’hor­ti­cul­ture, pri­vi­lé­giant vo­lon­tai­re­ment les « fautes de goût » (à base d’oeillets de nos grand-mères et de néo­kitsch), les formes uniques, par­fois dé­for­mées, avec des ac­ci­dents de cou­leurs. Par­mi eux, à Pa­ris, Pierre Ban­che­reau (bou­tique De­beau­lieu, rue Hen­ry-Mon­nier), ex-chas­seur de têtes, qui fleu­rit les es­paces des plus grandes marques de mode; Ram­bert Ri­gaud, rue de l’Uni­ver­si­té, qui a pas­sé quinze ans chez Dior et Saint Laurent ; ou en­core Sté­phane Mar­go­lis, ex-DJ des dé­fi­lés Jil San­der, au­jourd’hui plas­ti­cien flo­ral, dont les ar­ran­ge­ments sculp­tu­raux res­semblent à de vé­ri­tables oeuvres d’art vi­vantes. Et qui sentent bon. (1) Ed. As­sou­line, 270 p., 80 €.

LE LIVRE SI­GNÉ SIX­TINE DU­BLY. « PLAGE NU­DISTE », DE STÉ­PHANE MAR­GO­LIS. DÉ­FI­LÉ DOLCE & GAB­BA­NA.

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