DIS UN PRIX !

Le su­jet du coût des vê­te­ments n’a ja­mais été aus­si pré­sent qu’en ces temps où la ques­tion so­ciale se fo­ca­lise sur l’ha­bit

L'Obs - - Tendances - SO­PHIE FON­TA­NEL

François Hol­lande pou­vait bien (s’il l’a réel­le­ment fait) plai­san­ter sur les « sans-dents », il était en­core loin du compte sur le nou­veau po­li­ti­que­ment cor­rect. Quand votre ser­vi­teuse était ado­les­cente, sa mère lui a ap­pris qu’on ne se moque pas des gens phy­si­que­ment. Ça ne se fait pas. Et ce « phy­si­que­ment » concer­nait le corps des autres. Comme Dieu (s’il a réel­le­ment exis­té) nous a créés.

Au­jourd’hui, ça fait belle lu­rette qu’on se moque sans ver­gogne du corps des gens, sur­tout s’ils font de la po­li­tique, et c’est là qu’on se dé­foule le mieux.

On a même fi­ni par se las­ser de dé­zin­guer ma­chin qui est mi­nus, truc­muche qui a un goitre, bi­dule qui n’a pas de cou ni de cul, etc. On a ré­cem­ment trou­vé mieux : les frusques. Et même mieux que les frusques : le prix des frusques.

Alain Jup­pé a der­niè­re­ment dû pré­ci­ser que sa che­mise coû­tait 69 eu­ros. Ça ve­nait juste après le pauvre Ma­cron – sa re­par­tie mal­heu­reuse sur le fait que la meilleure fa­çon de se payer un cos­tume était de tra­vailler – et la gi­clée de vi­triol qu’il s’est prise en­suite. No­tam­ment par une en­sei­gnante, sur You­Tube (plus de 2 mil­lions de vues en une se­maine), qui pro­po­sait : « On va te l’ar­ra­cher, ton cos­tard ». Evi­dem­ment que, sans les dents, ça va être plus di cile ! OK, je sors. Mais n’em­pêche, cette vio­lence au­tour des ha­bits, si la Mode pour tous ne s’en em­pare pas, qui va le faire ?

Ar­ra­cher les ha­bits de quel­qu’un, est-ce que c’est pas la fin de la ci­vi­li­sa­tion ? Est-ce que ça fait pas pen­ser à ces pro­cès com­mu­nistes en Chine, où on ti­rait sur les ha­bits des gens jus­qu’à les dé­chi­que­ter, jus­qu’à voir dé­fé­quer de trouille ces gens qu’on mo­les­tait ? Est-ce que c’est ça, pré­ci­sé­ment, tou­cher le fond ?

Que re­pro­chait-on à Ma­cron, in fine ? Même pas sa phrase cré­tine, mais juste d’avoir un cos­tard à 1 600 eu­ros. Quel­qu’un a même ajou­té « sur me­sure ». Alors que le sur-me­sure coûte un rien plus cher, par­don. Cet épi­sode ser­vait aus­si à op­po­ser deux mondes : les pauvres en tee-shirt, et les riches en cos­tard. C’est bien mal connaître les deux. Bien mal connaître aus­si le prix de cer­tains tee-shirts (dans les 400 eu­ros, par­fois).

Ce rapport prix/vê­te­ment est ab­surde. Voi­ci que les grandes marques se mettent à a cher de plus en plus de trans­pa­rence sur leur « marge » (ce que ça coûte à fa­bri­quer, et com­bien elles le vendent). Et tout le prix fan­tas­mé, la fa­meuse marge du rêve, c’est trai­té avec mé­pris et sus­pi­cion. Sauf que, les amis, sans charge sym­bo­lique, sans amour pour­rait-on dire, rien n’est rien. Et la Mode pour tous voit cette nou­velle exi­gence de vê­te­ments pas chers pour tout le monde comme un dan­ger ter­rible. Que ceux qui ont de l’ar­gent le dé­pensent, bor­del ! Et tant mieux si c’est dans des fringues pé­ris­sables, ça en fe­ra au­tant de moins à leurs hé­ri­tiers in­fou­tus d’exis­ter sans leur pa­tri­moine. Lâ­chons-les peut-être pas. Mais lâ­chons leurs fringues.

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