Ro­card & NOUS

NU­MÉ­RO SPÉ­CIAL

L'Obs - - La Une - SERGE RAFFY

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Ce fut son der­nier voyage. Le plus beau, le plus ma­gique. Une vi­rée dans les froids po­laires. Les grands es­paces. A moins trente-cinq de­grés Cel­sius. Au cours de ce mois d’août 2015, dans le dé­troit de Bé­ring, en Alas­ka, Mi­chel Ro­card fait le point sur sa vie. Il ne lit pra­ti­que­ment plus les mé­dias, qui l’en­nuient et qu’il juge sé­vè­re­ment. Ses amis po­li­tiques l’ont lais­sé dé­ri­ver loin de leurs joutes quo­ti­diennes ? Il est dé­sor­mais seul face à lui-même et à son des­tin ? Il les en re­mer­cie­rait presque. Ici, sous une toile de tente adap­tée aux tem­pé­ra­tures im­pi­toyables du pôle, il ne se sent pas du tout dans la peau d’un exi­lé. Au contraire, il est au coeur du pro­blème ma­jeur de son temps: le ré­chau ement cli­ma­tique. L’an­cien Pre­mier mi­nistre, le chantre de la deuxième gauche, le ri­val dé­chu de Fran­çois Mit­ter­rand, n’a au­cun re­gret. Il a re­trou­vé son élé­ment de base: la na­ture, les sciences exactes, celles que son père, Yves Ro­card, grand phy­si­cien, un des res­pon­sables du pro­gramme de la bombe ato­mique fran­çaise, a ten­té de lui in­cul­quer quand il était en­fant. « La na­ture ne ment pas, contrai­re­ment aux hommes po­li­tiques », lui as­sé­nait-il. C’était sa de­vise, son cre­do, lâ­ché avec la du­re­té d’un homme qui ne croit qu’à la vé­ri­té des chi res.

Toute sa vie, Mi­chel Ro­card a ten­té de faire co­ha­bi­ter ces deux prin­cipes: science et po­li­tique. Un pa­ri fou, presque naïf, pour tous les Ma­chia­vel de la chose pu­blique, ceux qui pensent in­con­ci­liables mo­rale et pou­voir. Lui rê­vait d’être un « in­gé­nieur de la po­li­tique », un « mé­ca­no » de la « praxis », ex­pres­sion de Gram­sci, le théo­ri­cien mar­xiste ita­lien qu’il avait lu quand il était mi­li­tant aux Etu­diants so­cia­listes de la SFIO. A cette époque, il s’était ju­ré de ne ja­mais de­ve­nir un cy­nique ou un dis­si­mu­la­teur. Ici, au coeur de l’Arc­tique, il se sent en­fin apai­sé. Il a at­teint une forme su­prême d’iso­le­ment. Le pôle Nord est de­ve­nu son île d’Elbe, mais aus­si son re­fuge. Est-ce le chef boy-scout pro­tes­tant qui res­sur­git en lui dans ce dé­sert gla­cé ? Le jeune homme as­soi é d’es­pace, amou­reux de la na­ture, qui, à 20ans, pas­sait ses week-ends en fo­rêt, à gui­der les fils des grandes fa­milles par­paillotes du 6e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris vers plus de spi­ri­tua­li­té ? A l’époque, il rê­vait de de­ve­nir pho­to­graphe ani­ma­lier, pour « tra­quer le rayon bleu », ce mo­ment ma­gique où les ani­maux sortent de leur som­meil et ne sont pas en­core aux aguets. Au pôle Nord, ce­lui qu’on ap­pe­lait chez les lou­ve­teaux « Ham­ster éru­dit » est de­ve­nu un autre homme.

Quand, en 2008, alors qu’il ne lui reste qu’une an­née de man­dat au Par­le­ment eu­ro­péen, où il s’en­nuie à mou­rir, Mi­chel Ro­card, presque ou­blié par les siens, est contac­té par Laurent Mayet, le­quel vient de fon­der un think-tank, Le Cercle po­laire, dans le but de pré­ser­ver les pôles, il est aba­sour­di par la pro­po­si­tion. Son in­ter­lo­cu­teur lui sug­gère de de­ve­nir « am­bas­sa­deur des pôles » pour la France. Est-ce un gag ? L’homme est très sé­rieux. Il lui ga­ran­tit le sou­tien de Ber­nard Kouch­ner, alors au quai d’Or­say, mais aus­si du pré­sident Sar­ko­zy lui-même. Ce n’est pas un ca­nu­lar. Ni­co­las Sar­ko­zy a don­né son feu vert. Un an plus tard, l’an­cien lea­der so­cia­liste quitte dé­fi­ni­ti­ve­ment Bruxelles et se lance dans la grande aven­ture. Il mul­ti­plie les voyages en An­tarc­tique et en Arc­tique. Les mau­vaises langues le sur­nomment dé­jà « l’am­bas­sa­deur des pin­gouins ». Il s’en moque. Au fond, l’homme qui rê­vait d’être pré­sident de la Ré­pu­blique a dé­sor­mais une mis­sion bien su­pé­rieure à ac­com­plir: pro­té­ger la pla­nète d’une ca­tas­trophe cli­ma­tique. Fran­çois Hol­lande, tou­jours ta­quin, quand il lui dé­cerne le grade de grand-croix de la Lé­gion d’hon­neur, le 9 oc­tobre 2015, le sur­nomme ce jour-là « le sau­veur de l’Arc­tique ».

Au cours de ses mul­tiples ex­pé­di­tions, il trans­porte avec lui une petite va­lise d’une tren­taine de ki­los, bour­rée de livres, une vé­ri­table bi­blio­thèque, et plu­sieurs

car­touches de Gi­tane sans filtre. Il pro­fite de cet éloi­gne­ment, que cer­tains ima­ginent comme un ban­nis­se­ment, pour faire le point sur son ac­tion po­li­tique. En forme de con­fes­sions. « Du­rant cette pé­riode, ra­conte Ro­ger Go­di­no, un de ses plus fi­dèles amis, j’ai eu de longues conver­sa­tions avec lui. Il avait pris un re­cul éton­nant sur sa tra­jec­toire, ré­pé­tant qu’il s’était sou­vent trom­pé, qu’au fond ses grilles d’ana­lyse du monde étaient de­ve­nues ob­so­lètes, comme les codes de la gauche. Il m’a avoué qu’il avait tou­jours pen­sé qu’il n’avait au­cune chance d’être élu à l’Ely­sée à cause des com­mu­nistes. Il ré­pé­tait, à la ma­nière de Jacques De­lors, que gou­ver­ner avec la gauche telle qu’elle était en­core au­jourd’hui était qua­si im­pos­sible. Le plus sur­pre­nant était son im­mense scep­ti­cisme sur le des­tin de l’Eu­rope. Il avait an­no­té un texte que j’avais écrit pour la Fon­da­tion Jacques De­lors sur le né­ces­saire res­ser­re­ment des ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes au­tour des pays fon­da­teurs, sans les An­glais. En bas de page, il a ajou­té: “C’est bien… mais je n’y crois plus”. »

C’est pour­tant sur ses convic­tions pro­fon­dé­ment eu­ro­péennes que, dès l’époque de Scien­cesPo Pa­ris, en 1950, le jeune Ro­card s’en­gage chez les Etu­diants so­cia­listes. Il a 20ans et rêve d’une Eu­rope dé­li­vrée de la tu­telle amé­ri­caine, tout en étant ré­so­lu­ment an­ti-com­mu­niste. Rue Saint-Guillaume, il croise un cer­tain Jacques Chi­rac. Ce der­nier pa­pillonne dans les bars du quar­tier Saint-Germain, au bras de jo­lies filles. Mi­chel Ro­card, le hu­gue­not aus­tère et ti­mide, roule en So­lex, ne pense dé­jà qu’à la po­li­tique. Contrai­re­ment aux am­bi­tions de son père, qui le des­ti­nait à Po­ly­tech­nique, il a pris un sen­tier es­car­pé. Son pa­ter­nel lui coupe les vivres et lui im­pose de tra­vailler dans un de ses ate­liers pour ga­gner sa vie. A cette oc­ca­sion, il dé­couvre la condi­tion ou­vrière. Brillant élève, il fi­nit par dé­cro­cher l’ENA après deux échecs aux épreuves orales. Re­çu « dans la botte » (dans les cinq pre­miers), il entre dans le corps pres­ti­gieux de l’Ins­pec­tion des Fi­nances. A cette époque, il mi­lite presque clan­des­ti­ne­ment sous le pseu­do­nyme Georges Ser­vet, du nom d’un mé­de­cin es­pa­gnol et théo­lo­gien pro­tes­tant brû­lé vif sur ordre de Cal­vin à Ge­nève, où il s’était ré­fu­gié pour échap­per à l’In­qui­si­tion. En quelques an­nées, l’activiste et in­fa­ti­gable Ser­vet de­vient nu­mé­ro un des Etu­diants so­cia­listes. C’est l’époque des mou­ve­ments de dé­co­lo­ni­sa­tion, dans les­quels il s’en­gage ré­so­lu­ment. Il s’op­pose vio­lem­ment à la po­li­tique al­gé­rienne dite « de pa­ci­fi­ca­tion » de Guy Mol­let, pa­tron de la SFIO, alors pré­sident du Conseil. A cette époque, Ro­card, comme beau­coup de ses congé­nères, est an­ti­co­lo­nia­liste, an­ti­sta­li­nien. Il ac­cuse Guy Mol­let et Fran­çois Mit­ter­rand, alors mi­nistre de l’In­té­rieur, d’avoir fait ti­rer sur la foule en Al­gé­rie. Les ba­rons de la SFIO sa­bordent l’or­ga­ni­sa­tion des Etu­diants so­cia­listes, ju­gée trop gau­chiste, et or­donnent sa dissolution, en 1958. Mi­chel Ro­card, écoeu­ré, pense un temps, aban­don­ner la po­li­tique. Il est vite rat­tra­pé par le vi­rus de l’en­ga­ge­ment.

Pen­dant son ser­vice mi­li­taire, le jeune énarque est en­voyé en Al­gé­rie, où il doit ré­di­ger une étude sur les « re­grou­pe­ments des po­pu­la­tions al­gé­riennes » dans le cadre de la « pa­ci­fi­ca­tion » (voir p. 38). Mi­chel Ro­card dé­couvre que plus d’un mil­lion d’Al­gé­riens ont été « dé­pla­cés » dans des condi­tions in­hu­maines. Son rap­port sans conces­sion est un brû­lot. Des­ti­né aux seules au­to­ri­tés d’Al­ger et au gou­ver­ne­ment de Mi­chel De­bré, le do­cu­ment est pu­blié dans « France Ob­ser­va­teur », le 16 avril 1959. Il pro­voque un scan­dale à Pa­ris. D’où vient la fuite ? De­puis cette date, le jeune fonc­tion­naire, soup­çon­né d’être à l’ori­gine de la di­vul­ga­tion, est fi­ché, écou­té, sui­vi, par le ré­gime gaul­liste. Ré­vol­té par la po­li­tique de la SFIO sur la ques­tion co­lo­niale, en ren­trant à Pa­ris, il par­ti­cipe à la fon­da­tion, avec une poi­gnée de dé­pu­tés so­cia­listes fron­deurs, dont Alain Sa­va­ry, d’un nou­veau par­ti, le PSA, Par­ti so­cia­liste au­to­nome, qui de­vient un an plus tard le PSU, Par­ti so­cia­liste uni­fié. Par­mi les can­di­dats dé­si­reux de par­ti­ci­per à l’aven­ture : Fran­çois Mit­ter­rand, qui, lui aus­si, rêve de créer une nou­velle or­ga­ni­sa­tion sur les ruines de la SFIO. Sa can­di­da­ture est re­je­tée. Son pas­sé mi­nis­té­riel joue contre lui. L’am­bi­tieux est ren­voyé dans les cordes. Il en conçoit une amer­tume ja­mais éteinte contre Alain Sa­va­ry et ses amis. Dont Mi­chel Ro­card, dé­jà?

« Ham­ster éru­dit » a alors beau­coup per­du de ses convic­tions re­li­gieuses. Il prend toutes les ap­pa­rences d’un mi­li­tant ré­vo­lu­tion­naire sur­ac­tif. Le PSU est

une ruche bour­don­nante où se cô­toient maoïstes, trots­kistes de tout poil, mi­li­tants de la gauche chré­tienne, syn­di­ca­listes de la CFDT, mais aus­si men­dé­sistes plus ré­for­mistes. Mi­chel Ro­card rêve de fé­dé­rer cette gauche aux mille cou­leurs. Pour la di­ri­ger un jour. Plus au­to­ges­tion­naire que lui ? Im­pos­sible. Il s’em­ploie à gra­vir les éche­lons du par­ti avec une éner­gie dé­bor­dante, en ou­blie sa fa­mille sou­vent. Il de­vient un proche du pa­tron, Alain Sa­va­ry, joue ré­gu­liè­re­ment aux échecs avec lui et de­vient son homme de confiance. En 1961, du­rant le putsch des gé­né­raux d’Al­ger, il fait par­tie de ceux qui croient à une in­sur­rec­tion gé­né­rale à Pa­ris. Le 23 avril, il est prêt, avec 150 hommes ar­més de mi­traillettes et de gre­nades, à dé­fendre l’As­sem­blée na­tio­nale en cas d’at­taque par l’ar­mée fac­tieuse. Sept ans plus tard, en mai 1968, l’im­pé­tueux mi­li­tant croit que le Grand Soir est en­fin ar­ri­vé. Au siège du PSU, rue Ma­de­moi­selle, il est au coeur de toutes les trac­ta­tions au mi­lieu d’une my­riade de grou­pus­cules pour or­ga­ni­ser la ri­poste à la ré­pres­sion po­li­cière. L’en­trée des syn­di­cats ou­vriers dans le jeu o re, il en est convain­cu, une pers­pec­tive po­li­tique. Il im­plore Pierre Men­dès France de se dé­cla­rer prêt à exer­cer le pou­voir. Il lui écrit même un texte de dé­cla­ra­tion « pour un gou­ver­ne­ment de tran­si­tion vers le so­cia­lisme » qu’il doit pro­non­cer au stade Char­lé­ty. Mais l’an­cien pré­sident du Conseil, e rayé par les dis­cours de guerre ci­vile de l’aile gauche du PSU, se met aux abon­nés ab­sents. Il cale de­vant l’obs­tacle.

Mi­chel Ro­card, dé­çu, perd son idole et se re­trouve dans un par­ti au bord de la crise de nerfs. Le Grand Soir tant at­ten­du est un fias­co pour les par­tis de gauche. Le PSU reste un grou­pus­cule déses­pé­ré­ment ani­mé par des par­ti­sans de l’ac­tion di­recte, la vio­lence que condamne de plus en plus fer­me­ment un Ro­card désa­bu­sé. La droite, elle, triomphe aux lé­gis­la­tives, mais la sta­tue du gé­né­ral de Gaulle est sé­rieu­se­ment ébran­lée. En 1969, après sa dé­faite au ré­fé­ren­dum sur la ré­gio­na­li­sa­tion, l’homme de la France libre quitte l’Ely­sée, plein d’amer­tume. Le vi­re­vol­tant Mi­chel Ro­card saute sur l’oc­ca­sion et an­nonce sa can­di­da­ture à l’Ely­sée. Il a réus­si à s’em­pa­rer du pou­voir au PSU après d’in­ter­mi­nables joutes noc­turnes dans des salles en­fu­mées. Une ques­tion le pré­oc­cupe alors : comment trans­for­mer une or­ga­ni­sa­tion en lam­beaux, com­po­sée de gau­chistes in­vé­té­rés, en par­ti de gou­ver­ne­ment? En d’autres termes, que fait-il en­core dans cette pé­tau­dière ? A quoi ont bien pu ser­vir toutes ces an­nées de mi­li­tan­tisme? « C’est ma grande fier­té per­son­nelle, confes­se­ra-t-il. J’ai pré­ser­vé mon pays de bien des désordres. S’il n’y a pas eu de Bri­gades rouges ou de Frac­tion ar­mée rouge en France, c’est en grande par­tie parce qu’au prix de mille heures de dé­bat, de pé­da­go­gie, de com­bats, j’ai réus­si à désar­mer la vio­lence qui était alors réelle au PSU. » Ter­rible constat pour l’ins­pec­teur des fi­nances qui rêve de conci­lier réa­lisme éco­no­mique et uto­pie mar­xi­sante. Au fond, du­rant dix ans, il a joué les pom­piers contre des in­cen­diaires de pa­co­tille. Rien de plus ? Pour quel pro­fit po­li­tique? En ce dé­but des an­nées 1970, le jeune chef de par­ti n’est pas le seul, à gauche, à pen­ser qu’il faut re­cons­truire un nou­veau Par­ti so­cia­liste, sur les ruines de la SFIO, dé­bar­ras­sé des fan­tômes de la guerre d’Al­gé­rie. Le plus ac­tif de ces am­bi­tieux s’ap­pelle Fran­çois Mit­ter­rand. Il a be­soin de sang frais pour ses équipes. Pour­quoi pas Ro­card ? Il en­voie Pierre Mau­roy en éclai­reur chez ce der­nier pour lui pro­po­ser de le re­joindre et de par­ti­ci­per au congrès d’Epi­nay, mo­ment fon­da­teur du nou­veau Par­ti so­cia­liste, en 1971. Mi­chel Ro­card, par ar­ro­gance, aus­si par cal­cul po­li­tique, ne saute pas le pas. Il ter­gi­verse. Il ne croit pas à l’idée de l’union de la gauche que pro­fessent le dé­pu­té de la Nièvre et ses amis. D’autre part, la pers­pec­tive de

s’al­lier avec le « flic des flics » de Guy Mol­let est au­des­sus de ses forces. De­puis ce jour, Fran­çois Mit­ter­rand ne lui ac­corde plus au­cune confiance. Le jeune homme trop pres­sé est pas­sé à cô­té de l’His­toire. Et son par­ti, le PSU, n’est plus qu’une co­quille vide. Quand, en 1974, après sa dé­faite aux lé­gis­la­tives dans les Yve­lines, Mi­chel Ro­card, iso­lé, sans troupes, sans ar­gent, frappe à la porte du PS, le tout nou­veau pre­mier se­cré­taire, de­ve­nu maître des lieux, le bat froid et ac­cepte son adhé­sion du bout des lèvres. Mit­ter­rand a la ran­cune te­nace. Mal­gré sa dé­faite contre Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing à l’élec­tion pré­si­den­tielle de 1974, il est de­ve­nu le pa­tron in­con­tes­té, qua­si mo­nar­chique, d’une gauche en pleine ex­pan­sion. Ro­card est trai­té comme un fre­lu­quet qui men­die un poste? Qu’im­porte. Il est prêt à tout pour re­ga­gner la confiance de ce­lui qu’il nomme dé­sor­mais « le pa­tron ». La nou­velle re­crue mul­ti­plie les gé­nu­flexions, les flat­te­ries au­près du « chef », et fi­nit par ob­te­nir un ho­chet à la di­rec­tion du par­ti. Il est nom­mé se­cré­taire na­tio­nal au Sec­teur pu­blic, avec obli­ga­tion de ré­serve. En d’autres termes, pas de dé­cla­ra­tions pu­bliques. « Vous êtes en fait char­gé de la pré­pa­ra­tion de la prise de contrôle de l’ap­pa­reil d’Etat, lui pré­cise Mit­ter­rand. Les trois quarts de votre tâche se­ront se­crets. » L’homme qui parle plus vite que son ombre ac­cepte d’être bâillon­né. Pour com­bien de temps? En po­si­tion de fai­blesse, Mi­chel Ro­card de­vient le plus mit­ter­ran­dien des mit­ter­ran­diens, sou­tient presque le Pro­gramme com­mun qu’il vi­tu­pé­rait quelque temps plus tôt. L’homme du par­ler vrai, quand c’est né­ces­saire, sait mettre de l’eau dans son vin.

Il at­ten­dra 1977, le raz de ma­rée de la gauche aux élec­tions mu­ni­ci­pales – qui le pro­pulse maire de Con­flans­Sainte-Ho­no­rine – pour re­prendre sa li­ber­té de pa­role à l’égard de son chef.Dé­sor­mais, il a un fief, une place forte de la­quelle il se­ra di cile de le dé­lo­ger. Alors, il parle, parle. Pour­quoi se gê­ner? Il est de­ve­nu le chou­chou des me­dias et le grand fa­vo­ri des son­dages. Sa per­son­na­li­té in­trigue. On ne com­prend pas tou­jours son sa­bir de tech­no­crate pres­sé, mais on croit à sa force de convic­tion. De son dé­bit de mi­traillette, il cri­tique le vo­let éco­no­mique du Pro­gramme com­mun de la gauche, son ir­réa­lisme, voué à l’échec et aux dés­illu­sions. La voix de la gauche prag­ma­tique contre la gauche dog­ma­tique. Le fron­deur re­prend ses thèmes fa­vo­ris : ine ca­ci­té des na­tio­na­li­sa­tions à ou­trance, res­pect des lois du mar­ché. En 1978, après la dé­faite de la gauche aux lé­gis­la­tives, il en­voie bou­ler son de­voir de ré­serve et s’en prend di­rec­te­ment à Fran­çois Mit­ter­rand, à son « ar­chaïsme ». L’in­sou­mis re­part au com­bat. En fait, le pa­tron du PS at­ten­dait ce mo­ment de­puis les pre­miers jours. Il avait pré­ve­nu ses lieu­te­nants sur l’am­bi­tion dé­me­su­rée du « fre­lu­quet ». Elle res­sur­git au pre­mier coup de vent. Mit­ter­rand est convain­cu que son cô­té « pe­tit chi­miste de la po­li­tique », cher­chant à mettre les évé­ne­ments en fiches, comme les élé­ments de Men­de­leïev, n’est pas dans l’es­prit fran­çais, fait d’ir­ra­tion­nel et d’im­pré­vi­si­bi­li­té. Le scien­tisme chro­nique de Ro­card l’in­sup­porte. Il s’en moque ou­ver­te­ment. Sur son bloc-notes, il écrit ce mes­sage, clai­re­ment adres­sé à cet im­pé­tueux ri­val qui l’amuse de moins en moins: « La po­li­tique obéit si sou­vent aux lois de la phy­sique que j’at­tends main­te­nant du prin­cipe d’Ar­chi­mède une somme de doute, d’aban­don, d’in­so­lence et d’in­jures exac­te­ment égal à la somme d’éloge, de sou­mis­sion et de ser­ment que m’eût pro­cu­ré le mou­ve­ment contraire. »

De­puis ce jour, la po­li­tique fran­çaise est ryth­mée par la guerre in­ter­mi­nable que vont se li­vrer les deux hommes, si dis­sem­blables, si contraires. Le pro­vin­cial éle­vé chez les frères ma­ristes face au pe­tit Pa­ri­sien des beaux quar­tiers, édu­qué chez les dis­ciples de Lu­ther (voir page 40). Une guerre d’usure, cent fois ra­con­tée, ponc­tuée de dé­cla­ra­tions to­ni­truantes, de coups bas, d’hu­mi­lia­tions. Dra­ma­tur­gie sha­kes­pea­rienne op­po­sant le fils in­digne et le roi Lear. Quand, en 1980, Ro­card an­nonce sa can­di­da­ture à l’élec­tion pré­si­den­tielle de

1981, de­puis sa mai­rie de Con­flans-Sainte-Ho­no­rine, le teint bla­fard, ba­fouillant presque son texte, il semble com­mettre un crime de lèse-ma­jes­té. L’image est sai­sis­sante : le « traître » est mon­té sur l’écha­faud sans qu’on l’y pousse. Mo­ment sur­réa­liste. Mit­ter­rand com­prend qu’il a dé­jà ga­gné. Il joue alors avec les nerfs de l’in­so­lent du­rant des mois, re­fuse d’an­non­cer sa propre can­di­da­ture, puis l’hu­mi­lie en le contrai­gnant à se re­ti­rer, le fai­sant pas­ser ain­si pour un pleutre pu­sil­la­nime.

Quand il est élu pré­sident de la Ré­pu­blique, le tout nou­veau lo­ca­taire de l’Ely­sée nomme son « dau­phin » mi­nistre du Plan, un mi­nis­tère sans moyens, sans équipe. A tel point que, pour les dé­jeu­ners, Mi­chel Ro­card est contraint d’al­ler se four­nir en cou­verts au mi­nis­tère de l’Agri­cul­ture. Im­pi­toyable, le vain­queur d’Epi­nay pour­suit son lent travail de sape sur le mo­ral de son en­ne­mi. Une forme de sup­plice chi­nois, en­tre­cou­pé par­fois de ca­jo­le­ries. Mais Ro­card tient bon. Il fi­nit par ob­te­nir le mi­nis­tère de l’Agri­cul­ture, puis dé­mis­sionne de son poste en 1985, pour mar­quer son hos­ti­li­té à l’ins­tau­ra­tion de la pro­por­tion­nelle aux lé­gis­la­tives de 1986, dé­ci­dée par Fran­çois Mit­ter­rand. En fait, il ne sup­porte plus d’être sou­mis aux pe­tits ca­prices du Pre­mier mi­nistre, Laurent Fa­bius, le fils pré­fé­ré du Prince, l’homme qui, en 1979, au Congrès de Metz, a son­né la charge contre lui en usant de mots bles­sants. De­puis l’hô­tel Ma­ti­gnon, Laurent Fa­bius ne manque pas une oc­ca­sion d’abais­ser ce­lui qui fut un temps son ri­val et qu’il traite comme un la­quais. Mi­chel Ro­card quitte le gou­ver­ne­ment pour cause de mau­vais trai­te­ments.

Quand il re­vient au pou­voir, en 1988, ap­pe­lé à Ma­ti­gnon par un mo­narque vieillis­sant, dé­jà ma­lade, mais n’ayant rien per­du de son art de la tor­ture, Mi­chel Ro­card est bien dé­ci­dé à ou­blier les vieilles que­relles. Il veut gou­ver­ner, mon­trer au pays ce dont il est ca­pable. Il se jette à corps per­du dans son travail de Pre­mier mi­nistre, ins­taure le RMI (re­ve­nu mi­ni­mum d’in-

ser­tion), puis la CSG (con­tri­bu­tion so­ciale gé­né­ra­li­sée), réus­sit à ré­ta­blir la paix en Nou­velle-Ca­lé­do­nie, après des émeutes meur­trières. Il gou­verne au ga­lop, en uti­li­sant vingt-huit fois l’ar­ticle 49-3. Un re­cord dans la Ve Ré­pu­blique. En ma­tière d’im­mi­gra­tion, il pro­nonce la fa­meuse phrase : « La France ne peut pas ac­cueillir toute la mi­sère du monde. » Il veut prou­ver au pré­sident et sans doute à lui-même qu’il a les nerfs so­lides. Il veut rompre le sor­ti­lège mit­ter­ran­dien qui tente de le faire pas­ser pour un vel­léi­taire, un « agi­té sans co­lonne ver­té­brale ». En le nom­mant, Mit­ter­rand lâche à ses proches : « Dans dix-huit mois, vous ver­rez au tra­vers. » L’homme « trans­pa­rent » ré­siste trois ans à l’au­gure du pré­sident. Mais l’en­fer de Ma­ti­gnon fi­nit par l’at­teindre. Il est ter­ras­sé par une crise de co­liques né­phré­tiques au cours d’un conseil des mi­nistres. Epui­sé, sou rant le mar­tyre, il quitte la salle du conseil. Mit­ter­rand, sou­dain sai­si d’une éton­nante bien­veillance, lui pro­pose de ve­nir se re­po­ser dans son propre lit, à l’étage. Scène in­ouïe: le pré­sident, a ai­bli lui-même par la ma­la­die, joue les in­fir­mières, au che­vet de son Pre­mier mi­nistre, le ré­con­forte. Il lui mur­mure à l’oreille, avec une cer­taine per­fi­die: «La po­li­tique est un dur mé­tier. Il faut sa­voir en­cais­ser… » Mi­chel Ro­card n’ou­blie­ra ja­mais.

Le 15 mai 1991, il est pra­ti­que­ment « li­cen­cié » de Ma­ti­gnon,

sans au­cun égard, par Mit­ter­rand, qui le rem­place par Edith Cres­son. Le « ré­prou­vé », l’homme qui vou­lait ré­con­ci­lier les deux gauches, celle de Jean Jau­rès et celle de Jules Guesde, sort épui­sé de ce face-à-face avec le chef de l’Etat. Il as­siste, im­puis­sant, au nau­frage du Par­ti so­cia­liste, mi­né par la guerre des hé­ri­tiers du mit­ter­ran­disme, Lio­nel Jos­pin et Laurent Fa­bius. Après la dé­route des lé­gis­la­tives de 1993, il tente un ul­time ba­roud. Il prend les rênes du par­ti, de­vient pre­mier se­cré­taire. Cer­tains de ses proches l’im­plorent de ne pas en­trer dans l’oeil du cy­clone. « Ce par­ti est mor­ti­fère, le pré­vient l’un d’eux. Ils te dé­trui­ront. » Mais Ro­card n’écoute plus. Il rêve d’un « big bang » de la gauche. Cette fois, il va en­fin réa­li­ser sa grande am­bi­tion : ré­con­ci­lier ces deux gauches qui s’au­to­dé­truisent de­puis près d’un siècle. Il ne se­ra ja­mais l’hé­ri­tier de Mit­ter­rand, ni son « bâ­tard », mais le grand ré­no­va­teur du so­cia­lisme mo­derne. Le « hold-up », hé­las, se­ra de courte du­rée. Dans l’ombre, son en­ne­mi ju­ré pré­pare une ri­poste san­glante. Il n’a pas en­cais­sé la saillie du maire de Con­flans sur le « big bang so­cia­liste ». Avant Ro­card, il n’y avait que le néant ? Le sou­ve­rain at­tend la faute du « bâ­tard ». Celle-ci sur­vient en juin 1994. Ro­card ac­cepte d’être tête de liste du PS aux élec­tions eu­ro­péennes. Avec les fonds se­crets de l’Ely­sée, sans le moindre scru­pule, Mit­ter­rand fi­nance et or­ga­nise la cons­ti­tu­tion d’une liste concur­rente, ra­di­cale de gauche, di­ri­gée par… Ber­nard Ta­pie. Le mis­sile « Na­nard » n’a qu’un ob­jec­tif : en fi­nir avec Ro­card. Le but du pré­sident est at­teint: le « re­né­gat » ob­tient le plus mau­vais score ja­mais at­teint par un so­cia­liste à une élec­tion eu­ro­péenne: 14,5%. Dans la fou­lée, il est mis en mi­no­ri­té au PS et est contraint d’aban­don­ner la di­rec­tion du par­ti. Son « big bang » est un flop. Dé­pi­té, meur­tri, il ne croit plus à son rôle po­li­tique de grand ré­con­ci­lia­teur de la gauche.

« Après cet échec, se sou­vient Ma­nuel Valls, un de ses fi­dèles de l’époque, il est dans une forme d’au­to­des­truc­tion po­li­tique. Il croit que la gauche est morte. Je suis en désac­cord avec lui et tente de le convaincre de res­ter dans le jeu. En fait, il était son­né après ces an­nées de ba­taille avec Mit­ter­rand. » Il n’a alors que 65 ans. Un âge de pré­sident de la Ré­pu­blique? Mais la ma­chine Ro­card semble grip­pée. « En 1995, ajoute Sté­phane Fouks, vi­ce­pré­sident d’Ha­vas, alors proche de Mi­chel Ro­card, quand Jacques De­lors an­nonce son re­non­ce­ment à la can­di­da­ture pour l’élec­tion pré­si­den­tielle, avec sa garde rap­pro­chée, ceux qu’on sur­nomme ses Prus­siens, nous ten­tons de le convaincre que son heure est en­fin ar­ri­vée, qu’il doit se pré­sen­ter et se pré­pa­rer au com­bat. Or, à notre grande dé­cep­tion, il an­nonce très vite qu’il n’est pas can­di­dat. Il laisse le ter­rain à Jos­pin. Nous avions le sen­ti­ment que quelque chose s’était bri­sé en lui. » Ma­nuel Valls ren­ché­rit: « Il se met alors à théo­ri­ser une forme d’im­puis­sance en po­li­tique. J’ai alors quelques dé­bats dé­li­cats avec lui, car j’étais, bien sûr, en désac­cord avec ses thèses. Tout n’était pas de la faute de Mit­ter­rand… »

Pour beau­coup de ses amis po­li­tiques, Ro­card le ré­prou­vé se met lui-même dans une forme de se­mi­re­traite. On l’ou­blie peu à peu. Il passe de plus en plus de temps à faire de la voile (voir p. 49). Quand Lio­nel Jos­pin entre à Ma­ti­gnon, en 1997, il tente un ti­mide re­tour. Il prend ren­dez-vous à l’Ely­sée avec Jacques Chi­rac, l’an­cien « pote » de Sciences-Po Pa­ris, pour ob­te­nir le ma­ro­quin des A aires étran­gères. Sans suc­cès. Lio­nel Jos­pin s’y op­pose po­li­ment. Son équipe est dé­jà for­mée. Cette petite hu­mi­lia­tion le ter­rasse dé­fi­ni­ti­ve­ment. Il ac­cepte alors un poste de dé­pu­té eu­ro­péen. A Bruxelles, loin de Pa­ris et de ses pu­gi­lats au Par­le­ment, il ru­mine une forme de scep­ti­cisme pour la po­li­tique. « Sur la ban­quise, ra­conte Laurent Mayet, il lui ar­ri­vait par­fois de ci­ter Mit­ter­rand. Il di­sait“ce sa­laud”, puis par­lait d’autre chose. » Le mois der­nier, Mi­chel Ro­card, très di­mi­nué, était à l’Ely­sée, lors de la re­mise de la Lé­gion d’hon­neur par Fran­çois Hol­lande à son ami le peintre Pierre Sou­lages. Les deux hommes se sont beau­coup par­lé. De l’in­fi­ni­ment blanc du cercle po­laire ? Du noir ab­so­lu des oeuvres de Sou­lages ? On­tils seule­ment évo­qué à mi-voix cette « gauche im­pos­sible » à ré­con­ci­lier?

Mi­chel Ro­card, en 1995, dans le 16e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris.

Le 15 mai 1988, le Pre­mier mi­nistre pro­fite des jar­dins de Ma­ti­gnon avec quelques-uns de ses col­la­bo­ra­teurs.

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