« QUI A PEUR DU DÉ­BAT MO­RAL ? »

Tri­bune du phi­lo­sophe po­li­tique amé­ri­cain Mi­chael San­del

L'Obs - - Le Sommaire -

Je suis re­con­nais­sant à Ru­wen Ogien de sa re­cen­sion si pro­fonde et gé­né­reuse de mon livre « Jus­tice ». Sa gé­né­ro­si­té à mon égard est d’au­tant plus ap­pré­ciable qu’il est en réa­li­té en désac­cord avec ma thèse phi­lo­so­phique prin­ci­pale. Dans mon livre, je m’e orce de dé­mon­trer qu’on ne sau­rait dé­fi­nir ou dé­fendre les prin­cipes de jus­tice sans s’en­ga­ger dans un dé­bat mo­ral de fond. Je sou­tiens que rai­son­ner sur les droits est in­dis­so­ciable d’un rai­son­ne­ment sur la bonne vie et sur les rai­sons et les fi­na­li­tés qui doivent gou­ver­ner les pra­tiques so­ciales et les ins­ti­tu­tions.

Le pro­fes­seur Ogien, pour sa part, sui­vant en ce­la le phi­lo­sophe John Rawls, sou­tient au contraire que les prin­cipes de jus­tice peuvent et doivent être neutres vis-à-vis des di­verses concep­tions mo­rales et spi­ri­tuelles que les ci­toyens adoptent dans une société plu­ra­liste. Le pro­fes­seur Ogien écrit qu’il se dé­fi­nit comme re­la­ti­viste par rap­port au bien, mais uni­ver­sa­liste quant à la jus­tice. Il en­tend par là qu’il est pos­sible d’a rmer cer­tains droits hu­mains uni­ver­sels sans prendre par­ti dans des dé­bats sur la ver­tu, sur la dé­fi­ni­tion de la vie bonne ou en­core sur les rai­sons et les fi­na­li­tés qui de­vraient dé­ter­mi­ner les pra­tiques so­ciales.

C’est sans doute en rai­son de ce désac­cord phi­lo­so­phique que le pro­fes­seur Ogien me qua­li­fie, à tort, de scep­tique face à di­verses « in­no­va­tions nor­ma­tives pro­gres­sistes » telles que le droit à l’avor­te­ment, la dis­cri­mi­na­tion po­si­tive ou le ma­riage entre per­sonnes de même sexe. Il n’en est rien. Je suis fa­vo­rable au ma­riage ho­mo­sexuel, comme je l’écris clai­re­ment dans « Jus­tice », ain­si qu’à la dis­cri­mi­na­tion po­si­tive, et je suis op­po­sé à l’in­ter­dic­tion de l’avor­te­ment. Je sou­tiens sim­ple­ment que ces prises de po­si­tion ne sau­raient être dé­fen­dues en se fon­dant sur une neu­tra­li­té mo­rale. Au contraire, elles doivent l’être dans le cadre d’un im­por­tant dé­bat mo­ral.

Le pro­fes­seur Ogien pré­tend qu’un rai­son­ne­ment sur les fon­de­ments et les fi­na­li­tés éthiques de la mé­de­cine, des uni­ver­si­tés ou du ma­riage re­vient obli­ga­toi­re­ment à dé­fendre la vi­sion conser­va­trice ou tra­di­tion­nelle de ces ins­ti­tu­tions. Je ne suis pas d’ac­cord. Les fi­na­li­tés des ins­ti­tu­tions so­ciales peuvent être contes­tées et le sont d’ailleurs sou­vent.

Pre­nons la re­cherche sur les cel­lules souches : si, comme cer­tains le croient, l’em­bryon dé­truit au cours de la re­cherche est, mo­ra­le­ment par­lant, dé­jà con­si­dé­ré comme un en­fant, alors de telles re­cherches de­vraient être in­ter­dites. Même les ré­sul­tats mé­di­caux les plus pro­met­teurs ne sau­raient jus­ti­fier qu’on com­mette un infanticide. Le cas de la re­cherche sur les cel­lules souches de l’em­bryon, que je sou­tiens, ne peut être neutre quant au sta­tut de l’em­bryon ; tout re­pose sur le fait que l’on puisse dé­mon­trer que ce­lui-ci n’équi­vaut pas mo­ra­le­ment à un en­fant.

Exa­mi­nons main­te­nant la ques­tion de la jus­tice dans les admissions à l’uni­ver­si­té. La dis­cri­mi­na­tion po­si­tive au bé­né­fice des mi­no­ri­tés dé­fa­vo­ri­sées est-elle mo­ra­le­ment ac­cep­table ? Je ré­ponds oui. Mais tout dé­pend de la ma­nière dont on rai­sonne au su­jet des fi­na­li­tés mo­rales et ci­viques qui sont cen­sées être celles des uni­ver­si­tés. Si l’unique fin lé­gi­time d’une uni­ver­si­té est d’ho­no­rer et de pro­mou­voir l’ex­cel­lence aca­dé­mique et scien­ti­fique, alors seuls de­vraient être ad­mis les can­di­dats sus­cep­tibles de se ré­vé­ler les meilleurs étu­diants et les meilleurs cher­cheurs. En re­vanche, si les uni­ver­si­tés rem­plissent éga­le­ment une fonc­tion ci­vique – pro­mou­voir et édu­quer les fu­turs di­ri­geants des so­cié­tés plu­ra­listes –, leurs po­li­tiques de re­cru­te­ment doivent alors in­té­grer des fac­teurs dé­pas­sant les seuls ré­sul­tats ob­te­nus aux exa­mens d’en­trée.

Consi­dé­rons pour fi­nir le dé­bat au su­jet du ma­riage ho­mo­sexuel. Peut-on vrai­ment pen­ser le ré­soudre en s’en te­nant à des prin­cipes mo­ra­le­ment neutres, sans se confron­ter à des concep­tions contes­tées de la rai­son d’être du ma­riage et du sta­tut mo­ral des unions entre per­sonnes de même sexe ? Je ne le crois pas. Une so­lu­tion neutre pour­rait être que les au­to­ri­tés de l’Etat dé­cident de ne plus s’oc­cu­per de re­con­naître les mariages, de quelque sorte qu’ils soient. Pour­tant, comme je l’ex­plique dans « Jus­tice », au­cune des par­ties pre­nantes du dé­bat ne sou­tient cette so­lu­tion. Ce qui est en jeu est bien l’hon­neur que la re­con­nais­sance de l’Etat confère à cer­tains modes d’or­ga­ni­sa­tion de la fa­mille, et les ver­tus qui mé­ritent cette re­con­nais­sance. La ques­tion de la re­con­nais­sance o cielle du ma­riage ho­mo­sexuel est liée à l’a rma­tion de la va­leur mo­rale de l’amour et de l’union entre per­sonnes de même sexe. Le dé­bat sur le droit des couples de même sexe à se ma­rier ne sau­rait être neutre, du fait de cette ques­tion mo­rale sous-ja­cente.

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