« IL FAUT DÉ­PAY­SER L’HIS­TOIRE DE FRANCE »

En­tre­tien avec l’his­to­rien Pa­trick Bou­che­ron

L'Obs - - Le Sommaire - PRO­POS RECUEILLIS PAR ÉRIC AES­CHI­MANN ILLUS­TRA­TIONS : EM­MA­NUEL POLANCO

En dé­cembre der­nier, votre le­çon inau­gu­rale au Col­lège de France a ren­con­tré un écho in­ha­bi­tuel. A re­bours du dis­cours do­mi­nant qui ex­plique que l’his­toire est fi­nie et qu’il faut re­mi­ser les es­poirs de chan­ger le monde, vous aviez ti­tré cette le­çon : « Ce que peut l’his­toire ». Pour beau­coup, ce­la a été res­sen­ti comme une rup­ture. Etait-ce le but re­cher­ché ? Oui, c’est ce que j’es­pé­rais, même si je ne suis pas cer­tain qu’il s’agisse d’une rup­ture. Je vou­lais re­trou­ver

“POUR MA­CHIA­VEL, IL FAUT QUE LES DO­MI­NANTS AIENT PEUR DE QUELQUE CHOSE.”

cette éner­gie qu’on pour­rait dire « hu­ma­niste », et qui vaut en­cou­ra­ge­ment à la pen­sée, à l’ac­tion, à l’ami­tié, à l’émancipation. Ma gé­né­ra­tion a été for­mée à ap­prendre ce que l’on ne peut plus dire, plus pen­ser, plus es­pé­rer. La lu­ci­di­té consis­tait à faire l’in­ven­taire de tout ce qui était de­ve­nu im­pos­sible. J’ai au contraire la convic­tion que l’his­toire est une res­source pour vivre et agir dans notre temps, pour y ré­in­ven­ter des formes de li­ber­té, y com­pris dans l’épreuve. J’ai don­né ma le­çon le 17 dé­cembre, un mois après les mas­sacres du 13 no­vembre. Dans le désar­roi où nous étions tous, je me de­vais de rap­pe­ler que l’his­toire – comme dis­ci­pline au­tant que comme émo­tion col­lec­tive – n’est pas là seule­ment pour nous ras­su­rer sur la clô­ture de nos iden­ti­tés, mais qu’elle peut aus­si ou­vrir l’ave­nir de fa­çon bien­veillante. Comment? En met­tant à la dis­po­si­tion de tous ce qui, dans le pas­sé, a été riche d’ave­nir, en ex­po­sant ce que l’on pour­rait ap­pe­ler ses « po­ten­tia­li­tés in­ad­ve­nues ». C’est un puis­sant moyen pour ré­sis­ter à notre pré­sent ar­ro­gant, qui bouche l’ho­ri­zon et nous ré­duit à un pe­tit « nous » étri­qué. Ce « nous » que vous em­ployez, dé­signe-t-il la France, ou plus gé­né­ra­le­ment l’Oc­ci­dent ? La France, en tant que son des­tin his­to­rique n’est pas sé­pa­rable de l’Eu­rope et du monde. Voyez la crise des ré­fu­giés – ou plus exac­te­ment le drame des ré­fu­giés confron­tés à la crise de l’Eu­rope : c’est au­jourd’hui que se dé­cide l’ave­nir d’un Oc­ci­dent ex­té­nué, et ren­du po­ten­tiel­le­ment agres­sif par sa fa­tigue dé­mo­cra­tique. Mais, vous sa­vez, je suis un no­vice en his­toire de France. J’ai d’abord tra­vaillé sur l’Ita­lie ur­baine de la fin du Moyen Age, et c’est elle qui m’a me­né vers l’his­toire du monde au e siècle. Mon pre­mier livre d’his­toire de France est tout ré­cent, et j’au­rais pré­fé­ré ne pas avoir à l’écrire : c’est « Prendre dates », avec Mathieu Ri­bou­let, qui fait ré­cit des jour­nées du 7 au 11 jan­vier 2015. Je m’oc­cupe ac­tuel­le­ment d’un ou­vrage col­lec­tif in­ti­tu­lé « His­toire mon­diale de la France », à pa­raître aux Edi­tions du Seuil en jan­vier. Nous sommes par­tis de la phrase de Mi­che­let : « Ce ne se­rait pas trop de l’his­toire du monde pour ex­pli­quer la France. » Quand bien même on li­mi­te­rait son am­bi­tion in­tel­lec­tuelle à ex­pli­quer le « nous » fran­çais, on ne pour­rait le faire en se li­mi­tant stric­te­ment au cadre na­tio­nal. A quand faites-vous com­men­cer votre his­toire de la France ? Le plus tôt pos­sible, di­sons avec la grotte Chau­vet en 33000 avant notre ère, pour neu­tra­li­ser la ques­tion des ori­gines. On se conten­te­ra alors de dire : ça a eu lieu là, dans ce que nous ap­pe­lons au­jourd’hui le ter­ri­toire fran­çais, une pro­vince du monde. Car si la France n’est pas tou­jours iden­tique à elle-même, le monde ne dé­signe pas non plus la même chose au cours de l’his­toire. Il est des mo­ments de plus fortes con­nexions, comme au e siècle, où l’on ne peut ex­pli­quer Saint Louis si l’on ne sai­sit pas l’im­pact de l’ex­pan­sion mon­gole sur les équi­libres eur­asia­tiques. Il en est d’autres où la ré­trac­ta­tion do­mine. Avec les

e et e siècles, la France pré­tend non seule­ment rayon­ner sur le monde, mais le conte­nir tout en­tier, la pé­riode ré­vo­lu­tion­naire in­ten­si­fiant cette as­pi­ra­tion à l’uni­ver­sa­lisme. Tel est en­core l’en­jeu au­jourd’hui, où l’Oc­ci­dent n’est plus le mètre éta­lon de l’his­toire du monde. Il faut dé­pay­ser l’his­toire de France et de l’Eu­rope. Peut-on en­core faire droit à la di­ver­si­té du monde sans re­non­cer au pa­ri de l’uni­ver­sel? Achille Mbembe, dans son der­nier livre, « Po­li­tiques de l’ini­mi­tié », montre que si l’on veut ha­bi­ter l’en­droit où l’on est ac­ci­den­tel­le­ment né, il faut sa­voir s’en dé­prendre, tra­vailler à ne pas lui ap­par­te­nir, s’en éloi­gner avant, éven­tuel­le­ment, de le re­trou­ver. « Ce que peut l’his­toire », ce se­rait donc de nous dé­prendre de nos lieux ? Oui, de nos lieux et de notre temps, et je pense que c’est le contraire d’une his­toire culpa­bi­li­sante. Pour­tant, il existe une forte de­mande pour une his­toire ras­su­rante, qui glo­ri­fie l’iden­ti­té fran­çaise, cé­lèbre les rois de ja­dis et ré­ha­bi­lite la co­lo­ni­sa­tion. C’est moins une de­mande d’his­toire que d’une bé­quille his­to­rique lorsque, boi­tillant, on cherche un ap­pui dans le pas­sé, dans la nos­tal­gie fac­tice d’une « grande France ». L’en­nui, c’est que la re­cherche his­to­rique ne per­met pas cet usage de l’his­toire. Ce n’est pas une ques­tion de droite ou de gauche : il se trouve juste que l’his­toire est une dis­ci­pline scien­ti­fique qui, comme toutes les sciences hu­maines, re­pose sur la mé­thode cri­tique. L’his­toire n’ac­clame pas, elle ne conforte ni les cé­lé­bri­tés, ni les iden­ti­tés, ni les conti­nui­tés, mais au contraire les dé­sa­cra­lise. Sa dé­marche fi­nit tou­jours par dé­jouer les croyances. C’est ain­si et c’est sa gran­deur. On se­rait bien en peine de trou­ver au­jourd’hui une his­to­rio­gra­phie « pa­trio­tique » de la guerre de 14-18. Alors, certes, des livres comme « Mé­tro­nome » [best-sel­ler sur l’his­toire de Pa­ris écrit par l’ac­teur Lorànt Deutsch, NDLR] ren­contrent un très large pu­blic qu’il ne s’agit sur­tout pas de mé­pri­ser. Mais ce qui s’y dit ne re­lève pas de l’his­toire en tant que sa­voir. Juste d’une sorte de lit­té­ra­ture de bien-être qui ras­sure, apaise, sou­lage. Après tout, pour­quoi pas. L’his­toire ne sert donc pas à fa­bri­quer le « vivre en­semble », comme le pré­tendent cer­tains ? Non. J’en suis na­vré, mais je pense qu’elle est un exer­cice de l’émancipation, qui s’adresse à des in­tel­li­gences sin­gu­lières. Elle nous aide à pen­ser en­semble, mais ne crée pas des col­lec­tifs. Dans vos tra­vaux sur les ci­tés ita­liennes à la fin du Moyen Age, vous in­sis­tez pré­ci­sé­ment sur l’im­por­tance des croyances com­munes. Ne sont-elles pas né­ces­saires au­jourd’hui comme hier ? Je parle de ré­cits com­muns, non de croyances. Nous sommes or­phe­lins de ré­cits, et notre soif nar­ra­tive est in­ex­tin­guible. Voi­ci pour­quoi j’ai com­men­cé à ré­flé­chir, dans le cadre de mon en­sei­gne­ment au Col­lège de France, à la ques­tion des fic­tions po­li­tiques. L’une des im­passes so­ciales de l’his­toire a été de consi­dé­rer que l’ap­proche cri­tique était for­cé­ment des­truc­tive et

dé­ce­vante. Contre les ré­cits men­son­gers, il faut ar­mer des contre-ré­cits éga­le­ment en­traî­nants. Car rien n’oblige à consi­dé­rer que l’his­toire po­pu­laire doit être in­évi­ta­ble­ment ré­ac­tion­naire. Je suis éton­né par la ré­duc­tion de la conscience his­to­rique à une li­ta­nie de vio­lences et de sou rances. Ré­cem­ment, Fran­çois Hol­lande était l’in­vi­té de « la Fa­brique de l’His­toire » sur France-Culture, et Em­ma­nuel Lau­ren­tin lui a de­man­dé s’il avait le sen­ti­ment d’être en­tré dans l’his­toire. A quoi le pré­sident a ré­pon­du : oui, parce que la France est en­trée en guerre. Ap­pa­rem­ment, l’idée que la force de l’his­toire ré­side aus­si – et peut-être d’abord – dans le mou­ve­ment social, et que de ce mou­ve­ment on puisse faire un grand ré­cit, s’est éloi­gnée. De­puis trente ans, l’en­sei­gne­ment de l’his­toire à l’école fait l’ob­jet de po­lé­miques. Quelle est votre po­si­tion ? Je pense – ce­la va en faire hur­ler cer­tains, mais ça n’est pas parce qu’ils hurlent qu’ils ont rai­son – qu’on en­seigne glo­ba­le­ment mieux l’his­toire au­jourd’hui que ja­dis. Ne se­rait-ce que parce que les en­sei­gnants tentent tou­jours de pri­vi­lé­gier une dé­marche cri­tique vis-à-vis de la construc­tion des faits et de la pro­duc­tion des points de vue. Les ado­les­cents sont spon­ta­né­ment scep­tiques face aux dis­cours qui les en­vi­ronnent, ils partent du prin­cipe que les images ne disent pas le vrai. Di­sons que c’est un bon point de dé­part. Leur com­plo­tisme est un hom­mage mal­adroit à la for­ma­tion qu’ils re­çoivent. Il faut par­tir de ce dé­sir éner­gique des élèves de ne pas se lais­ser en­fu­mer pour leur ap­prendre à pra­ti­quer le doute comme l’on s’exerce à une gym­nas­tique, y com­pris contre les théo­ries conspi­ra­tion­nistes dès lors qu’elles se figent en nou­velles cer­ti­tudes sim­pli­fi­ca­trices. Pour le reste, la pas­sion fran­çaise pour les pro­grammes d’his­toire est étrange. La plu­part des pays ne chargent pas si lour­de­ment la barque du mal­heu­reux pro­fes­seur d’his­toire, dont on feint de croire qu’il est ca­pable, à lui seul, d’in­cul­quer aux en­fants les va­leurs qui nous manquent. C’est l’idée même d’in­cul­ca­tion qui ne tient pas. Je li­sais l’autre jour que, dans la pé­da­go­gie al­le­mande, le « nous » na­tio­nal est ban­ni. On ne di­ra pas : « Nous, les Al­le­mands, nous avons com­bat­tu les Fran­çais dans la guerre de 1870 », car la Prusse de Bis­marck n’est pas le « nous » al­le­mand d’au­jourd’hui. Alors qu’en France, entre la IIIe Ré­pu­blique et au­jourd’hui, on pos­tule une conti­nui­té qui em­pêche jus­te­ment une ap­proche cri­tique ci­toyenne, la seule sus­cep­tible de créer d’au­then­tiques va­leurs. Dans cette Ita­lie du Ri­nas­ci­men­to, qui est votre spé­cia­li­té, la grande fi­gure de la pen­sée po­li­tique, c’est Ma­chia­vel. Cet été, vous lui consa­crez sur France-In­ter une sé­rie d’émis­sions. Qu’est-ce qui vous in­té­resse chez lui ? Ma­chia­vel est un ré­pu­bli­cain, mais il vit dans l’Ita­lie des princes. A Flo­rence, sa ville, les Mé­di­cis do­minent le sys­tème po­li­tique tout en pré­ten­dant gou­ver­ner au nom des va­leurs ci­viques. C’est une ré­pu­blique dé­voyée par l’oli­gar­chie, où les mots ne dé­si­gnent plus les choses qu’ils pré­tendent dé­si­gner. En 1494, Ma­chia­vel s’est en­ga­gé dans l’ac­tion po­li­tique, avec ar­deur, mais lorsque les Mé­di­cis re­viennent au pou­voir en 1512, coup de théâtre : il est exi­lé. Dans une lettre cé­lèbre où il

an­nonce la ré­dac­tion du « Prince », il se dé­crit re­ti­ré dans son do­maine. Il vit mo­des­te­ment, va à l’au­berge, joue aux cartes, ob­serve les pay­sans, rit à leurs blagues. Et puis, le soir ve­nu, il s’ha­bille et se fait beau pour lire les An­tiques. On di­rait au­jourd’hui qu’il sait à la fois être dans le com­mun et fendre la foule. Le Ma­chia­vel que l’on lit est un Ma­chia­vel vain­cu, qui prend sa re­vanche en « ven­dant la mèche », se­lon l’ex­pres­sion de Pierre Bour­dieu. Il dit : j’ai per­du, alors je vais vous ra­con­ter comment ça se passe, un peu à la ma­nière de Va­rou­fa­kis, l’ex-mi­nistre des Fi­nances grec, lors­qu’il a ra­con­té les cou­lisses des Conseils eu­ro­péens. Ce qu’on prend pour du cy­nisme est une sorte de lu­ci­di­té, amère bien sûr, et de mise à la dis­po­si­tion de tous d’un sa­voir ac­quis dans le ser­vice de l’Etat. Alors, quel est ce sa­voir? Quelle « mèche » vend-il ? A l’époque, la théo­rie po­li­tique op­pose le roi au ty­ran comme le pou­voir à la do­mi­na­tion. Ré­gner, c’est conduire son peuple comme le pas­teur conduit son trou­peau, oeu­vrer pour le bien de la ci­té tout en sa­chant gou­ver­ner ses propres pas­sions. Le ty­ran, au contraire, est in­ca­pable de ré­sis­ter à ses dé­si­rs et use de son pou­voir pour des fins pri­vées. De­puis Aris­tote, on sait que tout sys­tème est sus­cep­tible de se dé­gra­der : la dé­mo­cra­tie en dé­ma­go­gie, l’aris­to­cra­tie en oli­gar­chie et la mo­nar­chie en ty­ran­nie. Fran­çois Mit­ter­rand di­sait : « Un homme va tou­jours au bout de son pou­voir. » Cette pente mène in­évi­ta­ble­ment à l’abus de pou­voir, que seuls des contre-pou­voirs peuvent stop­per. Pour cette pen­sée po­li­tique qui, de­puis le

siècle, s’ex­prime dans le genre des « mi­roirs au prince », le contre-pou­voir au roi, c’est… le roi lui­même, par sa tem­pé­rance, sa maî­trise et son équa­ni­mi­té. D’où l’im­por­tance de l’édu­ca­tion du prince : il faut culpa­bi­li­ser ceux qui s’exercent au mé­tier de l’Etat pour leur ap­prendre à se bri­der eux-mêmes, à ne pas al­ler jus­qu’au bout de leur pou­voir. « Le Prince » re­lève de ce genre, en le dé­tour­nant. Ma­chia­vel re­nonce à for­mer des di­ri­geants bien in­ten­tion­nés. Pour lui, le pou­voir n’est rien d’autre qu’un art ra né de la do­mi­na­tion, et il vaut mieux pour tout le monde par­tir de cette hy­po­thèse-là – la pire. La po­li­tique, ce n’est pas la quête de la ver­tu mais l’or­ga­ni­sa­tion de la mé­sen­tente. Les do­mi­nants cher­che­ront tou­jours à do­mi­ner da­van­tage, et les do­mi­nés, à leur ré­sis­ter. La bonne ré­pu­blique naît d’un rap­port de force équi­li­bré. Il est im­por­tant que ceux qui do­minent aient peur de quelque chose, dit Ma­chia­vel. Il existe des moyens pour ce­la : la jus­tice, l’exi­gence de trans­pa­rence, le contrôle des man­dats. On dé­bat beau­coup au­jourd’hui sur la ques­tion de la dé­si­gna­tion des élus, mais, his­to­ri­que­ment, la qua­li­té d’un ré­gime dé­mo­cra­tique se me­sure tou­jours à la ri­gueur du contrôle de ses élites. Mais à qui s’adresse « le Prince » ? Au gou­ver­nant ou au gou­ver­né ? C’est am­bi­gu. On ne sait ja­mais si Ma­chia­vel veut conseiller le prince ou s’il cherche à aver­tir ceux que le prince va op­pri­mer. Cette in­dé­ter­mi­na­tion est ce qu’il y a de plus mo­derne dans sa dé­marche, car elle est en soi une prise de po­si­tion des plus dé­ca­pantes. Il est pro­bable qu’on prenne « le Prince » trop au sé­rieux, je veux dire au pied de la lettre. Cer­tains pas­sages sont « énormes », et sans doute proches de la sa­tire. Dans la dé­di­cace, il file la mé­ta­phore géo­gra­phique : de même que le peintre se place dans la val­lée pour des­si­ner la mon­tagne, il faut être du peuple pour sa­voir ce qu’est un prince. Mais, au-de­là de l’am­bi­guï­té, je re­tiens de lui l’idée que, face à une di culté po­li­tique, il ne sert à rien de rê­ver un monde meilleur. Mieux vaut dres­ser le constat im­pla­cable de ce­lui dans le­quel on vit, ce qui si­gni­fie sou­vent res­tau­rer un lien entre les mots et les choses. Au lec­teur in­dé­ter­mi­né, qu’il soit di­ri­geant ou di­ri­gé, il dit : ne te paie pas de mots, mais prends les mots au sé­rieux. Car le mal­heur po­li­tique s’ori­gine tou­jours dans une dé­gra­da­tion de la dé­no­mi­na­tion. « An­dare drie­to al­la ve­ri­tà e et­tuale del­la co­sa » : « al­ler droit à la vé­ri­té e ec­tive de la chose ». Est-ce que ce­la vaut pour ses lecteurs en 2016 – qu’ils soient gou­ver­nants ou gou­ver­nés ? Ma­chia­vel re­de­vient d’ac­tua­li­té, et ce n’est pas bon signe. On s’y in­té­resse lorsque la tem­pête gronde. Mais quelle est la tem­pête qui vient? Sans doute d’abord une sé­di­tion dans les mots, qui rend la langue po­li­tique in­opé­rante. C’est très concret et très des­truc­teur pour l’idée même de po­li­tique. Et si l’his­toire peut quelque chose, c’est jus­te­ment contri­buer – avec la lit­té­ra­ture, les sciences so­ciales et toutes les formes sa­vantes de pa­roles so­ciales en­ga­gées – à re­prendre un à un tous ces mots vo­lés du po­li­tique, sans les­quels il n’y a pas de li­ber­té d’agir.

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