LA MODE POUR TOUS

par So­phie Fon­ta­nel

L'Obs - - Le Sommaire - SO­PHIE FON­TA­NEL

La Mode pour tous a une idée der­rière la tête en s’at­te­lant à cette chro­nique. Elle rêve que, une fois votre lec­ture ter­mi­née, vous al­liez ta­per le nom de Bill Cun­nin­gham sur votre mo­teur de re­cherche, et com­pre­niez, en voyant son travail, ce que cet homme a in­ven­té. Pour les flem­mards qui n’iront pas voir, je vais être un peu plus ex­pli­cite : Bill Cun­nin­gham a tout bê­te­ment per­mis l’ac­ces­sion de la mode de la rue au sta­tut d’art. Bill ne m’au­rait certes pas ap­prou­vé dans cette dé­fi­ni­tion, lui a tou­jours re­fu­sé qu’on ex­pose son travail. Quand un do­cu­men­taire (de Ri­chard Press, « Bill Cun­nin­gham New York ») a été réa­li­sé, il n’est pas al­lé le voir. Quand on lui fai­sait un com­pli­ment, il re­gar­dait ailleurs, pour ne pas avoir l’air trop ri­di­cule au cas où ce ne se­rait pas vrai­ment pour lui. Quand on vou­lait lui cé­der la place dans un dé­fi­lé de mode (il est mort il y a dix jours, à 87 ans, et al­lait en­core aux shows), il par­tait presque en cou­rant, éton­nant de cé­lé­ri­té pour un homme de son âge. « C’est un mo­deste », au­rait pu chan­ter Bras­sens.

Ça tombe bien, dans « mo­deste », y a « mode ». Et même si ça n’a sou­vent au­cun rap­port (ah ben ça !), di­sons que là, en ce qui concerne Bill, on est dans le mille.

De­puis les an­nées 1960, Bill pho­to­gra­phiait les gens dont il ai­mait les ha­bits, l’al­lure ves­ti­men­taire. Le « New York Times » le fai­sait bos­ser pour une ru­brique ap­pe­lée « On the street ». C’était avant in­ter­net, avant les blo­gueurs, avant ceux qu’on al­lait ap­pe­ler les street sty­lers, avant The Sar­to­ria­list et Ga­rance Do­ré. C’était avant, sauf que ça exis­tait dé­jà, par­fait, bou­le­ver­sant et gé­nial, le tout, dans l’ano­ny­mat le plus com­plet, ce­lui de Bill.

On a sou­vent com­pa­ré ces pho­to­graphes de rue, en mode, à des sortes de chas­seurs de looks. L’image du sa­fa­ri n’est ja­mais loin, quand on voit la faune des dé­fi­lés, no­tam­ment aux Tuileries, à Pa­ris, où le grand bas­sin fait comme un point d’eau, en plus. Et il y avait quelque chose du chas­seur so­li­taire chez Bill. Sauf qu’il ne tuait rien ni per­sonne, au contraire, il vous don­nait la vie en vous ac­cor­dant son at­ten­tion ir­ré­sis­tible, puis en dis­pa­rais­sant der­rière son ob­jec­tif où un sou­rire ap­pa­rais­sait, ex­ta­tique. Eh, il sa­vait qu’il était en train de réus­sir une pho­to.

Dans le monde du contrôle qu’est de­ve­nue la mode (c’est peu­têtre en train de chan­ger), Bill a ap­por­té la spon­ta­néi­té. Il ai­mait la joie que per­met le vê­te­ment. Il ai­mait la bonne hu­meur. Et tout ce qui se vo­la­ti­li­sait peu à peu dans l’in­dus­trie du luxe, eh bien lui le main­te­nait en vie par sa fraî­cheur, son as­cèse, sa pu­re­té.

Ce mi­lieu peut être si cor­rom­pu et cy­nique, on en a dé­jà par­lé ici… c’est donc grâce ab­so­lue que des poètes lui ac­cordent de l’at­ten­tion. C’est au mu­sée qu’on re­trou­ve­ra un jour Bill. Il n’est plus là pour dire non. C’est con pour lui. Mais gé­nial pour l’im­mor­ta­li­té, en fait.

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