LA TOUTE PRE­MIÈRE FOIS (1)

La Bible de Gu­ten­berg

L'Obs - - Le Sommaire - JACQUES DRILLON

D’abord, Gu­ten­berg ne s’ap­pe­lait pas Gu­ten­berg, mais Jo­hann Gens­fleisch zur La­den zum Gu­ten­berg. En­suite, on ne sait pas du tout à quoi il pou­vait bien res­sem­bler. Et sa vie (1399-1468) est bien mys­té­rieuse, puis­qu’on ne pos­sède que trente-six do­cu­ments an­té­rieurs à sa mort qui men­tionnent son nom – et pas grand-chose au­tour. Mais en­fin on sait qu’il l’a pas­sée dans les dettes et les procès, ce qui est le lot des im­pri­meurs de tous les temps et de tous les pays. Il avait un sale ca­rac­tère, ce qui est lo­gique pour un fon­deur. Il était ob­sé­dé, bien avant Wal­ter Ben­ja­min, par la re­pro­duc­tion en sé­rie : pierres po­lies, mi­roirs, in­signes. C’est à Stras­bourg qu’il a in­ven­té tout ce­la. Et il ne te­nait pas ses pro­messes : il a eu des procès avec sa fian­cée, qu’il n’a pas vou­lu épou­ser, et avec des Stras­bour­geois, parce qu’il n’a pas « re­pro­duit » les livres, comme il s’y était en­ga­gé. A Mayence, où il est re­ve­nu se fixer, il met au point son sys­tème. On a vou­lu que l’im­pri­me­rie fût in­ven­tée par les Chi­nois : sur une plaque de bois, ils sculp­taient des ca­rac­tères in­ver­sés et en re­lief, qu’on en­crait, et sur les­quels on pres­sait du pa­pier ou de la soie ; mais ce n’était pas de l’im­pri­me­rie. On a es­sayé en Ex­trême-Orient le po­choir, les ca­rac­tères mo­biles uniques (un par idéo­gramme), mais ce n’était pas de l’im­pri­me­rie. L’im­pri­me­rie, c’est des ca­rac­tères mé­tal­liques mou­lés en très grand nombre, pour la com­po­si­tion, et une presse à vis, pour l’im­pres­sion. C’est ce­la que Gu­ten­berg a mis au point, à par­tir de 1448, avec son as­so­cié et créan­cier Jo­hann Fust. On sait que Gu­ten­berg a im­pri­mé des gram­maires la­tines, des ca­len­driers, des tables as­tro­lo­giques. Il ne se pré­oc­cu­pait pas en­core du sa­laire des cadres ou du mal au dos. Il a sur­tout com­men­cé par im­pri­mer une Bible, en 1452-1455. Les pre­mières pages sont en bi­chro­mie, pour imi­ter les ma­nus­crits des moines. Mais le rouge avait ten­dance à se dé­ca­ler par rap­port au noir, et l’idée fut très vite aban­don­née. On a lais­sé l’em­pla­ce­ment des let­trines en blanc, et des en­lu­mi­neurs les des­si­naient à la main une fois l’ou­vrage ter­mi­né. De même, il semble qu’il ait été pré­vu de l’im­pri­mer sur 40 lignes par page, mais qu’on soit ra­pi­de­ment pas­sé à 42 : la com­po­si­tion a été res­ser­rée, pour éco­no­mi­ser le pa­pier. C’est pour­quoi cette Bible a été a ec­tueu­se­ment bap­ti­sée la B42 ; elle est im­pri­mée sur deux co­lonnes, en tex­tu­ra, une « grosse go­thique » très ser­rée. (Gu­ten­berg en im­pri­me­ra une autre plus tard, sur 35 lignes.) Le sup­port manque constam­ment. Gu­ten­berg com­mande du pa­pier en Ita­lie, de moins bonne qua­li­té, qu’il cache par­fois au centre des ca­hiers de vé­lin. On sait, par les ha­bi­tudes d’es­pa­ce­ment des co­lonnes, les fautes d’or­tho­graphe ré­cur­rentes, que six per­sonnes tra­vaillèrent à cette Bible, mais l’ate­lier de­vait en com­por­ter une quin­zaine. On a même cal­cu­lé, grâce aux 294 encres di érentes, que cette Bible mit 390 jours à sor­tir des presses de l’im­pri­meur de Mayence. Il s’agis­sait de deux in-fo­lio (dont les feuilles ne sont pliées qu’une fois), de 324 et 319 pages, qui re­pro­dui­saient les deux Tes­ta­ments, dans la tra­duc­tion de saint Jé­rôme, la Vul­gate. Les ou­vrages sont d’une ex­tra­or­di­naire beau­té, qui ne tient pas qu’aux en­lu­mi­nures rap­por­tées. Le vé­lin, l’im­pres­sion, le ca­li­brage, la re­liure, de­meurent des mo­dèles. En trois ans, on en ti­ra 180 exem­plaires, dont 48 sont conser­vés. La France en pos­sède 5, dont 3 sont à la BNF. Le der­nier qu’on ait ven­du (1998) est mon­té à 7 mil­lions de dol­lars. Les plus beaux d’entre eux sont es­ti­més à 20 mil­lions.

In­utile de dire que le suc­cès de l’im­pri­me­rie fut fou­droyant. Les im­pri­meurs se sont mul­ti­pliés si vite que, dès la fin du siècle, no­tam­ment à Ve­nise, les pre­mières faillites éclair­cissent dé­jà leurs rangs. La Bible non plus (le mot grec bi­blia si­gni­fie « les livres ») n’est pas vrai­ment res­tée confi­den­tielle. Il semble qu’il s’en soit ven­du 6 mil­liards d’exem­plaires, et que 25 mil­lions sortent en­core des « presses », ou ce qu’elles sont de­ve­nues, chaque an­née.

Gu­ten­berg exa­mine la pre­mière feuille im­pri­mée de la Bible (gra­vure da­tant de 1877).

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