L’OPI­NION

de Mat­thieu Crois­san­deau

L'Obs - - Le Sommaire - MAT­THIEU CROIS­SAN­DEAU M. C.

Un grand in­gé­nieur de la gauche fran­çaise s’est éteint. Et, avec lui, une fa­çon par­ti­cu­lière de conce­voir la po­li­tique, de rem­plir son rôle et de dé­fendre ses am­bi­tions. Mi­chel Ro­card va man­quer à tous ceux qui ont eu la chance de le croi­ser ou de le connaître, et ils sont nom­breux à « l’Obs ». Mais il man­que­ra aus­si à tous les autres, à tous ceux qui rêvent en­core, se­lon l’ex­pres­sion gal­vau­dée, de « faire de la po­li­tique au­tre­ment ».

A l’heure où la gauche se frac­ture et se cherche, à l’heure où l’opi­nion pu­blique se plaît à conspuer ses élus, il faut rap­pe­ler aux plus jeunes ce qu’in­car­na Mi­chel Ro­card et pour­quoi il n’eut ja­mais l’oc­ca­sion d’exer­cer plei­ne­ment son rôle. En es­pé­rant que ce­la puisse ser­vir d’exemple pour la suite.

Ethique, convic­tion, ou­ver­ture… Son au­ra de ré­for­ma­teur fe­rait presque ou­blier que le ro­car­disme n’est pas né dans la re­cherche du dia­logue mais d’abord dans la contes­ta­tion, celle de la po­li­tique al­gé­rienne de la SFIO. Il a gran­di dans la re­com­po­si­tion d’un par­ti so­cia­liste ti­raillé entre son sur­moi mar­xiste et l’exer­cice du pou­voir. Il s’est fra­cas­sé dans les ma­noeuvres d’ap­pa­reil et de basse po­li­tique. Mais il a mar­qué la gauche d’une em­preinte sa­lu­taire et du­rable, pré­fé­rant au mythe fon­da­teur de la Ré­vo­lu­tion les tra­vaux pra­tiques de la trans­for­ma­tion.

A ces so­cia­listes qui ne rê­vaient plus de Grand Soir, Mi­chel Ro­card pro­po­sait des so­lu­tions. Au­da­cieuses sou­vent, idéa­listes par­fois, mais tou­jours axées au­tour des mêmes en­jeux: la mo­rale, l’in­té­rêt gé­né­ral, la jus­tice so­ciale, l’éga­li­té des droits et le plein em­ploi. Ain­si qu’il le ré­su­mait lui-même l’an der­nier dans nos co­lonnes: « As­su­rer la sub­sis­tance avec des chances égales pour tous, amé­lio­rer la vie col­lec­tive grâce aux ou­tils de l’Etat­pro­vi­dence et, en­fin, fa­vo­ri­ser l’épa­nouis­se­ment de la per­sonne hu­maine et la vie de l’es­prit. » Pour y par­ve­nir, Ro­card s’ap­puyait sur une ac­cep­ta­tion qui lui va­lut très tôt un procès en re­non­ce­ment : celle de l’éco­no­mie de mar­ché, seule à même, se­lon lui, de créer des ri­chesses à re­dis­tri­buer. Nour­ri de culture syn­di­cale, il ne ces­sa en­fin de dé­fendre une mé­thode: la concer­ta­tion. Dans son es­prit comme dans ce­lui de ses par­ti­sans, on ne ré­for­mait pas en dé­cré­tant les choses de­puis le som­met de l’Etat, mais en pro­po­sant aux ac­teurs concer­nés de né­go­cier un com­pro­mis qui ne soit pas une com­pro­mis­sion.

Tout ce­la pa­raît frap­pé au coin du bon sens. Mais cette ap­proche est tel­le­ment étran­gère à notre culture po­li­tique an­ta­go­nique que Mi­chel Ro­card n’eut qu’une trop brève oc­ca­sion de la tra­duire en actes. Du­rant trois an­nées qu’il ré­su­ma d’une for­mule cé­lèbre – « l’en­fer de Ma­ti­gnon » – il ne ces­sa de fer­railler contre un pré­sident qui ne l’avait nom­mé que pour « le­ver l’hy­po­thèque » et un ap­pa­reil so­cia­liste la­mi­né par de pro­fondes di­vi­sions. Pen­dant cette pé­riode, la mé­thode Ro­card per­mit pour­tant, entre autres, de faire taire les vio­lences en Nou­velle-Ca­lé­do­nie ou de faire adop­ter le RMI à l’una­ni­mi­té par le Par­le­ment.

Mi­chel Ro­card était-il vrai­ment fait pour la po­li­tique? Adepte du « par­ler vrai », il au­ra tout au long de sa vie ten­té de convaincre ses « ca­ma­rades » et d’éveiller les consciences, sans tou­jours prendre de gants ni de pré­cau­tions. Ro­card avait tout de l’oracle, vi­sion­naire et aga­çant. De l’uto­pie au­to­ges­tion­naire qui mar­qua les dé­buts de son en­ga­ge­ment à la dé­cen­tra­li­sa­tion en pas­sant par la conver­sion éco­lo­gique, il sa­vait conju­guer le rêve et le prag­ma­tisme. Son éthique – sa naï­ve­té? – l’au­ront em­pê­ché d’im­po­ser à la gauche fran­çaise un ag­gior­na­men­to social-dé­mo­crate, plei­ne­ment as­su­mé et co­hé­rent. Mais son hé­ri­tage in­tel­lec­tuel dé­passe lar­ge­ment les fron­tières de sa seule fa­mille po­li­tique. Pour long­temps.

L’ap­proche de Mi­chel Ro­card est tel­le­ment étran­gère à notre culture po­li­tique an­ta­go­nique qu’il n’eut qu’une trop brève oc­ca­sion de la tra­duire en actes.

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