LE PAR­COURS

Elie Wie­sel

L'Obs - - Le Sommaire - GRÉ­GOIRE LEMÉNAGER

Quand il était en­tré en gare d’Au­sch­witz en mai 1944, le nom du lieu ne l’avait « pas ef­frayé ». « On ne l’avait ja­mais en­ten­du, ra­con­tait-il en­core un gros de­mi-siècle plus tard. Chur­chill sa­vait, Tru­man sa­vait, le pape sa­vait, tout le monde sa­vait. Sauf nous. » Sur place, le jeune Elie­zer Wie­sel a pour­tant vite com­pris. Sa mère a seule­ment pu lui dire de « res­ter près de son père ». Il ne l’a ja­mais re­vue. Mais il a obéi de son mieux. Quelques mois plus tard, son père mou­rait sous ses yeux à Bu­chen­wald, vic­time d’une « his­toire qui, jus­qu’à la fin des temps, fe­ra honte à l’hu­ma­ni­té ». Cette his­toire, l’au­teur du « Tes­ta­ment d’un poète juif as­sas­si­né » ne l’a ja­mais ou­bliée. Comment au­rait-il pu ? Dans sa Tran­syl­va­nie na­tale, où il avait vé­cu une en­fance pauvre en cau­sant yid­dish, rou­main et hon­grois, l’ap­pren­tis­sage du Tal­mud avait, dé­jà, exer­cé sa mé­moire à ne rien lais­ser fi­ler. Toute sa vie, l’or­phe­lin de Si­ghet po­se­ra, de­vant les puis­sants qui nous gou­vernent, cette ques­tion ter­rible : « Pour­quoi les Al­liés n’ont-ils pas bom­bar­dé les rails me­nant à Bir­ke­nau ? » Et toute sa vie, il s’obs­ti­ne­ra à « ne pas com­prendre ce­la ». Toute sa vie, qu’il s’agisse de la Bos­nie, du Dar­four ou du Rwan­da, il dé­fen­dra les droits de l’homme et de l’en­fant pour que son ex­pé­rience n’ait pas ser­vi à rien. Et toute sa vie, il ru­mi­ne­ra cette ques­tion qui, nous di­sait-il en 2008, avait fi­ni par do­mi­ner toutes les autres : « Pour­quoi le monde n’a-t-il rien ap­pris ? En 1945, pa­ra­doxa­le­ment, j’étais très op­ti­miste. Je pen­sais : on a ap­pris. Si quel­qu’un m’avait dit que je de­vrais en­core com­battre le fa­na­tisme… » Lorsque les Al­liés l’ont sor­ti du camp où il crou­pis­sait, Elie Wie­sel avait 16 ans, et rien de ce qu’il avait con­nu n’exis­tait plus. On était en avril 1945. La marche ar­rière, pour lui, était ir­ré­mé­dia­ble­ment cas­sée. C’est le mo­ment où l’OSE (OEuvre juive de Se­cours aux En­fants) le re­cueille à Pa­ris. Il y ap­prend le fran­çais comme on se met à na­ger pour échap­per à la noyade. Il y étu­die la phi­lo­so­phie, la lit­té­ra­ture et la psy­cho­lo­gie à la Sor­bonne. Il y de­vient jour­na­liste. En 1954, à une époque où on pré­fère ou­blier cer­taines bar­ba­ries na­zies, Mau­riac l’en­cou­rage à consi­gner son cau­che­mar. Il le fait en yid­dish, dans un texte au­to­bio­gra­phique qui parle d’en­fants je­tés dans des bra­siers. « Et le monde se tai­sait » sort en 1956 à Bue­nos Aires. Puis dans une ver­sion fran­çaise res­ser­rée, aux très sé­lectes Edi­tions de Mi­nuit en 1958 : c’est « la Nuit » et c’est un choc, qui ins­talle Elie Wie­sel, à cô­té de Pri­mo Le­vi, Ro­bert An­telme ou Jorge Sem­prun, par­mi les grands té­moins de l’abo­mi­na­tion concen­tra­tion­naire. Au­jourd’hui en­core, on fait lire son ré­cit aux jeunes Is­raé­liens avant de leur faire vi­si­ter Au­sch­witz. Le texte s’achève quand son nar­ra­teur, res­ca­pé de Bu­chen­wald, ren­contre pour la pre­mière fois une glace : « Du fond du mi­roir, un ca­davre me contem­plait. Son re­gard dans mes yeux ne me quitte plus. » Elie Wie­sel est mort ce 2 juillet, à New York, à l’âge de 87 ans. Où cet homme-là pui­sait-il son éner­gie ? On ne sait pas. Mais en 1963, le voi­là ci­toyen amé­ri­cain, pro­fes­seur d’études juives au Ci­ty Col­lege de New York, bien­tôt ti­tu­laire de la chaire de sciences hu­maines à l’uni­ver­si­té de Bos­ton. « La Nuit » est sui­vi de plu­sieurs di­zaines de ro­mans et es­sais, par­mi les­quels « l’Aube » (1960) et « le Jour » (1961), mais aus­si « le Men­diant de Jé­ru­sa­lem » (prix Mé­di­cis 1968), « le Cin­quième Fils » (1983) ou « le Cas Son­den­berg » (2008), où Wie­sel af­firme sa solidarité avec les en­fants des bour­reaux na­zis. Tous sont écrits en fran­çais, ce fran­çais qui l’avait ra­me­né à la vie et lui sem­blait être « la langue de l’in­tel­li­gence », alors qu’il don­nait ses cours en an­glais et ré­ser­vait l’hé­breu aux ar­ticles qu’il si­gnait dans la presse is­raé­lienne. Et parce que « par­ler d’Au­sch­witz est im­pos­sible », mais que « se taire est in­ter­dit », tous sont tra­ver­sés, han­tés, ron­gés par ce qu’il re­fu­sait de nom­mer « Ho­lo­causte », de­puis que des com­men­ta­teurs spor­tifs uti­lisent le mot pour se la­men­ter sur la dé­faite de leur équipe pré­fé­rée : « Faute de mieux, j’écris ‘‘Shoah’’ dans mon ro­man, nous di­sait-il en lais­sant briller ses grands yeux tristes. Ou alors je dis sim­ple­ment ‘‘la des­truc­tion’’. Mais mieux vaut dire ‘‘Au­sch­witz’’. Et si on le dit sans trem­bler, alors il ne faut pas le dire. » En 1986, ce n’est pour­tant pas sa lit­té­ra­ture qui lui ap­porte la con­sé­cra­tion. C’est comme « mes­sa­ger de l’hu­ma­ni­té » qu’Elie Wie­sel re­çoit le prix No­bel de la paix. De­puis, son in­dé­fec­tible sou­tien à Israël, qui lui a pro­po­sé le fau­teuil de pré­sident en 2006, lui au­ra va­lu bien des cri­tiques, mais sans bri­ser la sym­pa­thie qu’ins­pi­raient son sens de la for­mule, l’in­son­dable dou­leur qu’il por­tait en lui, et même la sorte d’hu­mi­li­té dans la­quelle il sa­vait élé­gam­ment dra­per ses convic­tions. « Je n’ai­me­rais pas être le der­nier sur­vi­vant des camps, confiai­til, de sa voix douce et ferme à la fois, avec l’accent hé­ri­té de son en­fance. Ce se­rait trop lourd. » Trois ans plus tard, dans « Coeur ou­vert », bref ré­cit chi­rur­gi­cal de 2011, il se de­man­dait s’il était en­fin prêt à mou­rir. La tra­di­tion juive lui avait don­né une ré­ponse : « Tu choi­si­ras la vie. » Lui avait ajou­té : « Et les vi­vants. »

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